Adieu curé, on t’aimait bien quand même

Je n’ai jamais eu de raisons à priori de trouver l’abbé Pierre antipathique. Bien au contraire. Son action en faveur des mal-logés et des exclus, ses prises de position bienveillante sur le préservatif et le mariage des prêtres, ses aveux sur ses pêchés de chair me le rendaient digne d’une estime éminente. Même son soutien aux idées révisionnistes de Garaudy ne m’avaient pas fait hurler avec les loups que j’attribuai à des égarements de sénilité naissante. Il fit preuve de courage et de clairvoyance en reconnaissant ses erreurs.
A l’heure où un tsunami de louanges, hommages, révérences pleut de tous bords, de tous crins et de tous poils sur la dépouille de l’homme qui se fit curé comme Dieu homme, je me demande, et le ferai encore longtemps, pourquoi il ne profita pas de sa renommée, son auréole, son prestige pour dénoncer l’hypocrisie des hommes politiques – vous me direz qu’ils ne le sont pas tous mais il y en a quand même un paquet- pour qui une bonne promesse ne présente d’intérêt que lorsqu’elle n’est jamais tenue.
Pourquoi n’a-t-il jamais souffler lors d’une de ses visites à l’Elysée à l’oreille du président qu’avec ses frais de bouche, ses billets d’avion pour des voyages et séjours d’agrément et de vacances, il y aurait eu de quoi à en loger des tas de pauvres bougres qui n’ont pas une tôle à se mettre sur la tête. Il aurait pu faire aussi remarquer à Mitterrand qu’il y avait quelque indécence à mettre le nez sous une serviette pour humer, avant de le dévorer, de pauvres ortolans qui n’avaient fait de mal à personne. Il aurait été avisé de suggérer à Giscard d’Estaing de refiler aux compagnons d’Emmaüs les fameux diamants au lieu d’aller les rendre au roi nègre sanguinaire qui les lui avait filer en cadeau.
On peut aimer l’abbé Pierre, le trouver sympathique, sincère, dévoué, généreux, humaniste sans pour autant se voiler la face. Il y a des hommes dont les révoltes ne semblent gêner en rien ceux et celles qui portent une part de responsabilité dans leurs causes. Gouvernants, dirigeants, responsables politiques s’en nourrissent même de ces coups de gueule généreux, désintéressés, qu’ils avouent comprendre, dont ils partagent même les raisons et qu’ils récupèrent par la condescendance, l’obséquiosité, l’hypocrisie.
Allez curé, on t’aimait bien , tu sais ; non, je ne ris pas, je ne pleure pas non plus, j’espère même que tu ne t’es pas foutu le doigt dans l’œil à croire qu’il était possible que les choses changent alors que ton Dieu a l’air de se complaire de leur médiocre immuabilité. Enfin si tu ne t’es pas trompé, là ou tu es arrivé, tu dois être content de voir que tout le monde est logé à la même enseigne sous le toit céleste de l’éternité. Et tu peux te dire que tous ceux qui n’ont trouvé place dans la communauté du Père sont quand même bien au chaud quelque part ailleurs…

Publié le 18 janvier 2007

 

 
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