Chapitre 1

Premiers souvenirs d’enfance
1943 - 1950
Lors de ma naissance le 11 octobre 1943, la France est entièrement occupée depuis qu’Hitler a fait franchir à ses troupes le 11 novembre 1942 la ligne de démarcation qui sépare la Zone Nord, sous la botte nazie depuis juin 1940, de la Zone Sud, dite libre, mais fantoche, administrée par le gouvernement pétainiste de Vichy. L’île de Groix dans le Morbihan où j’ai vu le jour, alors que les premières lueurs de l’aube n’ont pas encore effilocher le voile de la nuit, est sous la coupe de la Wehrmacht depuis le 21 juin 1940. De ces temps troubles, troublés, troublants, je ne peux avoir par conséquent aucun souvenir personnel. Ce que je sais d’évènements locaux et familiaux m’a été raconté par des proches, parents, amis,  qui ont vécu cette époque de sinistre mémoire.

Des tragédies et des horreurs de ce carnage mondial, je conserve cependant un souvenir direct bien qu’il date d’une époque où la paix revenue éloigne de jour en jour les traumatismes de la guerre. Il s’agit de la révélation d’un de ces drames sans nom parmi tant d’autres qui me traumatisa à un point tel que mes nuits d’alors furent peuplées de cauchemars si terrifiants que je me réveillais en hurlant, me redressant dans mon lit saisi de tremblements incontrôlables, haletant et suant de tout mon corps. C’est une des réminiscences les plus lointaines que je conserve de ma prime enfance insulaire. Il me semble même que c’est l’un des tout premiers souvenirs de mon existence.
Mon_histoire_enfant.jpg C’est dans l’immédiat après-guerre. Quel âge ai-je? Je ne me le rappelle plus précisément mais c’est sans doute à l’époque où a été prise cette photographie (c’est vraisemblablement ma mère dont on voit l’ombre portée, et cette présence accidentellement révélée m’émeut au plus haut point, qui déclenche l’obturateur) où je joue avec mon petit frère Maurice dans le jardin que louent à la famille du médecin Romieux, en même temps que la grande maison familiale du Bourg où ils tiennent le café tabacs A L’ancre de marine, mes grands-parents maternels, meumée Mariange (Mariange Eveno) et peupé Benoît (Benoît Tonnerre).

C’est un petit jardin, situé au bout de la route qui mène au village du Méné, entièrement ceint d’un haut mur de pierres sèches, et où poussent, plantés par peupé Benoît, quelques fruitiers : un prunier qui se couvre d’une provision exubérante de grosses prunes jaunes bien juteuses, un ou deux pêchers et quelques groseilliers. Appuyé sur l’un des murs, une écurie abrite nos deux vaches et un cochon, tué chaque année à l’automne afin de remplir de lard salé le charnier familial, tandis que sur le mur mitoyen à la route, mon grand-père a fait construire un hangar pour loger le foin. Les poules et canards se promènent en toute liberté. C’est aussi dans ce même jardin qu’à la fin de la première guerre mondiale mon arrière grand-mère Rose Le Fé a posé, entourée de ses deux filles, meumée Mariange et nainaine Rose, devant l’objectif un photographe inconnu. Dans ce jardinet, il y a un imposant laurier planté au début de l’année 1915. Quelques semaines après cette plantation, l’oncle Joseph, fils unique de mon aïeule Rose, frère de meumée Mariange, meurt lors du torpillage du croiseur Léon Gambetta en mer Adriatique. C’était le 27 avril 1915. Depuis dans notre famille s’est transmise la croyance que planter un laurier entraîne une mort dans l’année. Ma grand-mère disait que si on avait à le faire, il fallait procéder le 31 décembre un peu avant minuit.

Ce premier souvenir traumatisant me semble dater d’une époque où la guerre a pris fin depuis au moins deux ou trois années. Peut-être trois mais pas plus. J’ai donc cinq, voire six ans. Moins de sept ans, c’est sûr, puisque je n’ai pas fait ma petite communion. Les tickets de rationnement sont encore en vigueur, Lorient, détruite, anéantie, rasée, envahie d’engins de chantiers, de grues, de camions, attend une reconstruction qui prendra une bonne décennie; avec les gravats et les pierres des maisons en ruines, on comble une partie du bassin à flot. Une erreur d’urbanisme qui n’a toujours pas été soldée. Je vais à l’école des Sœurs au village de Kermunition, à la sortie du Bourg sur la route de Kermario, où sont accueillis les enfants des classes maternelles. Ce jeudi matin-là de 1948 ou 1949, je me suis levé tôt. C’est souvent comme cela quand il n’y a pas école alors que les jours où il me faut y aller, on doit me tirer littéralement du lit. Je me précipite dans la chambre de mes parents. Ma mère est encore couchée, seule, dans le grand lit. Mon père est en mer. À la pêche. Il commande l’Angélus du soir, le voilier de peupé Maurice qui vient d’être motorisé. Je me glisse sous les draps et me blottis tout près de cette aimante mater dolorosa souffrant déjà le martyr avec une polyarthrite dégénérative qui l’a frappée vers ses 10 ans. Elle a séjourné au Centre Héliomarin de Kerpape en Ploemeur où elle a été, horreur parmi les horreurs, plâtrée de la tête aux pieds et immobilisée de longs mois. Une ineptie médicale que l’on ne commettrait pas aujourd’hui où l’on sait qu’un tel traitement est pire que le mal. Quel tout jeune enfant qui a gouté l’accueil d’une couche maternelle, douillette, chaude, odorante, n’a-t-il pas ressenti l’extrême jouissance du sentiment d’amour qui naît d’une situation aussi protectrice . Maman lit une revue. Un hebdomadaire. Paris-Match, je crois mais je n’en suis pas sûr du tout. Et je vois des images terribles, horribles, effrayantes…Des corps calcinés, mutilés, pétrifiés par une mort brutale… Le reportage s’étale sur plusieurs pages… C’est quoi man? Elle lit à haute voix. Tous les enfants qui étaient en classe ont étés conduits avec leurs maîtres et maîtresses, ainsi que les femmes et les vieillards, dans l’église. Les barbares ont tiré dans les jambes pour que personne ne s’échappe. Et ils ont arrosé d’essence ces corps encore en vie et ils ont mis le feu. Mais où, man? Et j’entends trois mots, trois mots qui s’étalent dans le titre, trois mots qui vont me hanter, trois mots qui me hantent toujours : Oradour-sur-Glane.

Oradour-sur-Glane. Une matinée de printemps de l’année 1988. Ce n’est pas le voyeurisme, et encore moins une quelconque démarche touristique, qui m’a amené en ces lieux. J’ai raconté hier au soir à Confolens au cours d’une veillée quelques histoires, chroniques, anecdotes de mon enfance à l’île de Groix. Je n’ai bien sûr pas oublié de narrer ce souvenir, le premier de ma vie, de cette scène qui a eu pour décor le lit de ma mère et où j’ai découvert l’horreur et l’effroi absolus de la guerre. Je savais qu’un jour ou l’autre, je viendrais ici. Je me l’étais toujours promis. C’était un rendez-vous indispensable. Entre la vie et la mort…

Je descends la grande rue qui mène au cœur du village. Le silence, ouaté, dense, impressionnant, est comble. Il abonde, déborde de bruits. Celui de bottes, de coups de feu, de vociférations. Et de cris de douleur. Et des pleurs. Ceux des enfants tirés sans ménagement de leurs classes. Et c’est cela qui m’angoisse, qui m’a toujours terrifié, car cette année-là, en découvrant le reportage des ruines d’Oradour-su-Glane, je suis aussi un petit écolier, semblable à tous ceux-là qu’une folie meurtrière a mené comme un troupeau à l’abattoir. J’ai peur. Je frémis. Je tremble. Et s’ils venaient ici ? Mais, non, voyons, la guerre est finie. La voix de ma mère se fait rassurante. Si ce n’était pas ma mère, je n’aurais pas confiance dans une réponse pareille. Ils ont perdu. Ils seront condamnés. Mais quand? Un jour… Je marche lentement. Pas une maison intacte. Dans les ruines, des objets de la vie courante. Une machine à coudre. Dans une cour, la carcasse calcinée d’une automobile. Je m’arrête. Je ferme les yeux. J’imagine, mais peut-on imaginer l’indicible inimaginable, à travers les évènements qui se sont déroulés ici, de ce 10 juin 1944 alors que l’Allemagne est en train de perdre la guerre. Je vois. J’entends. Les soldats en tenue camouflée de la 3ème Compagnie de la SS Der Führer qui appartient à la division Das Reich. Ils hurlent, rient, ordonnent. Ils sont ivres de sang, de feu, de meurtre. Rassemblement sur la place du champ de foire. Les femmes et les enfants en colonne vers l’église. Les hommes en groupes vers les granges. Les rafales de mitraillettes, les déflagrations de grenades, le souffle des lance-flammes, les incendies, la fumée, les hurlements, la peur, la panique, le supplice, la souffrance… A 18 heures, tout est consommé, fini, achevé, anéanti, rasé, soufflé, brulé. De la bourgade d’avant, il ne reste plus que la rivière Glane qui continue à couler, les cartes postales d’une époque où la vie s’égrenait au rythme des heures ponctuées par le tintinnabule du clocher de l’église. Le rivière et le cimetière. Intact le cimetière. Épargné on ne sait comment. Ni pourquoi. On peut tuer les vivants. Mais les morts? Ils sont là, leurs noms sur des plaques moussues ressuscitent pour nous offrir le témoignage d’une époque de vivants. La rivière et le cimetière sont les liens indéfectibles qui nous unissent à un passé que nous ne pouvons expédier aux oubliettes de l’histoire. La mort froide, chirurgicale, programmée ne peut être un point de détail que l’on passerait au compte des pertes et des profits.

J’entre dans le cimetière. Une première épitaphe me noue la gorge. « A la mémoire de notre pauvre martyre, Denise Bardet, institutrice, née le 10 juin 1920, brulée avec ses chères élèves par les Allemands le 10 juin 1944 ».

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Je me revois au fond de la cour de l’école des Frères au village de Landost à la sortie du Bourg avec tous mes petits camarades, en rang, sous le portique. Nous posons pour la traditionnelle photographie d’école. A nos côtés, il y a notre institutrice. Mauricette Tristant est la cousine germaine de ma mère, la fille de nainaine Rose, sœur de ma grand-mère Mariange. C’est elle qui cette année-là m’apprend à lire et à écrire. Heureusement qu’elle est finie cette fichue guerre. J’espère qu’ils seront tous condamnés? Qui? me demande ma cousine institutrice. Les assassins d’enfants d’Oradour-sur-Glane, que je réponds. Je n’ai pas encore six ans. Je suis en 11ème comme on dit alors (le CP d’aujourd’hui). Dans quelques semaines, le XXème siècle fêtera ses cinquante ans. Un demi-siècle pour un siècle, ce n’est pas rien. Mais en cette fin d’année 1949, nous sommes toujours dans la décennie de la guerre, si proche, si présente… Il reste dans d’empreintes, de traces, de vestiges… La locomotive d’un petit train mis en service par les occupants pour construire les batteries du Moustéro, les blockhaus, les chevaux de frise sur les plages, le camp de Park eur Loueg. Et dans le cimetière de l’île, si semblable à celui d’Oradour-sur-Glane, hormis le monument à la mémoire des Péris en mer et les plaques où est inscrit une mention « Disparu en mer sur le… » déposées sur les tombes, il y a les sépultures des anonymes du chalutier La Tanche qui a sauté sur une mine le 19 juin 1940 à la sortie de la rade de Lorient. Le cimetière du Bourg de Groix, que j’appelle mon cimetière natal, est, à l’image de celui du village martyr du Limousin, le lieu le plus chargé de symboles pour relier le présent d’ une communauté, par la lignée de ses ancêtres, à son passé et à son histoire. Chez nous à Groix, à l’instar d’Oradour-sur-Glane avant sa destruction, chaque enterrement est la meilleure occasion d’affirmer son sentiment d’appartenance à la collectivité.

Il y a du monde en cet après-midi du 29 mars 1948 dans le cimetière du Bourg. C’est le premier enterrement auquel j’assiste. J’ai porté, comme plusieurs de mes camarades, un bouquet de fleurs, entre l’église et le cimetière, en suivant le corbillard de la commune tiré par une vieille carne que l’île tout entière appelle avec affection le cheval de la mairie. La femme que l’on met en terre est la mère de notre copain Guy Antoine.

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Elle était belle, terriblement belle. Belle à en mourir. C’est surement ce qu’avait dû se dire Atropos, la plus âgée des Parques, lorsque toute vêtue de noir elle était venue inflexible deux jours plus tôt couper le fil de sa destinée, en pleine aube de sa vie, alors que le printemps peine à pointer le bout de son nez. Ce devait être pour elle le 28ème. Elle ne gouterait plus jamais la saveur de ces jours nouveaux, lorsqu’à chaque avrilée, les pruneliers mêlent leur blanche parure immaculée aux ramures jaunes des ajoncs et des genêts dans les halliers où merles, grives, bergeronnettes, linottes, roitelets s’apprêtent à nicher. Vingt-sept printemps, est-ce bien un âge suffisant pour mourir? En tout cas il n’est pas raisonnable. C’est injuste. Incompréhensible. Révoltant. Crier. Hurler.

Dites les enfants, arrêtez! La maman de Guy Antoine est malade, vous le savez, gravement malade même. La voix du vieux peintre vitrier est douce lorsque sur la placette de la sacristie où nous jouons il vient nous demander de faire moins de bruit afin que sa fille puisse se reposer. Guy Antoine a un an de plus que moi. Nous nous taisons. Pour lui. Et aussi parce que chacun d’entre nous chez lui a entendu des choses effroyables et alarmantes sur le sort de la mère de notre camarade.Elle n’en a plus pour longtemps. C’est terrible, hein! Oui, surtout, pour ceux qui restent, son mari, son fils, sa vieille mère. Et son père, un si gentil bonhomme. Une fille unique, vous vous rendez compte. Si jeune. Si prête à la vie. Et il n’y a rien à faire? Avec cette saloperie-là, non, rien, absolument rien… Quelle horreur! Et elle souffre. Dis, maman, c’est quoi la maladie de la mère de Guy Antoine? Une maladie grave. Grave, comment? Grave à en mourir. Et comment qu’elle s’appelle cette maladie? Ça n’a pas d’importance, son nom, mais on y réchappe rarement.

Dans la cour de l’école, les propos des parents sont rapportés, commentés, disséqués. Tu veux dire qu’on en meurt à tous les coups. C’est ce que mon père a entendu dire. Moi, ma mère, elle sait quelle maladie c’est. Ah! oui. Dis alors. Poitrinaire. Le mot est lâché à toute vitesse, comme pour éviter qu’elle s’installe en vous. À voix basse, à demi mots, à peine susurrés. Et puis il est repris. Lentement. En détachant chaque syllabe. Comme pour mieux l’exorciser. Poi-tri-nai-re… C’est pas une maladie, ça. On meurt pas de la poitrine. C’est même pas vrai. Ma grand-mère dit que c’est tuberculeuse qu’elle est. Et que même, c’est la maladie des pauvres. Tu-ber-cu-lose… Hé, man, on est pas pauvres, nous? Ni pauvres ni riches. Alors tu peux pas l’attraper aussi cette maladie de la poitrine. Mais eux non plus ne sont pas pauvres. Ça veut dire que tu pourrais mourir aussi de ça… Peut-être mais ce n’est pas sûr. Y en a qui en réchappent. Allez dors. Demain, il fera jour…

Le matin-là du 27 mars 1948, c’est le glas de l’église qui m’a réveillé. Son timbre est lugubre. Puis le silence. Et des chuchotements. Des murmures. La voix de ma mère : enfin, elle ne souffre plus. Et puis elle est morte chez elle. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. L’enterrement est pour après-demain.

En fin d’après-midi, on s’est habillés. Avec mes grands-parents, ma mère, ma tante Jeanne, nous nous sommes dirigés vers le magasin de peintures et de vitres du père Mahec. C’était à quelques pas de notre débit de boissons A l’ancre de la marine. La porte de la boutique est ornée du drap noir mortuaire. Nous entrons. Le vieil artisan et son épouse sont assis sur une chaise. Guy Antoine se tient à côté de son grand-père. Il ne pleure pas. Peut-être qu’il veut être un homme. Mais son père, qui en est un, lui, pleure. Elle est dans la chambre au-dessus du magasin. Nous montons. C’est mon premier mort. Depuis il y en a eu tant d’autres. Plus on vieillit, plus on connait de morts.

Mariange, ton petit-fils, après-demain, à l’enterrement, est-ce qu’il pourra porter un bouquet de fleurs, derrière le corbillard? Il y aura d’autres amis de Guy Antoine. Pierre Edmond, Ronan et Joseph… Un premier enterrement, ça ne s’oublie pas comme ça. Surtout si c’est la mère de son copain que l’on met en terre. Et bientôt, il y en aura un autre, tout aussi terrible, tout aussi révoltant, tout aussi incompréhensible et dont je ne sortirai pas intact…

Cette deuxième mort fut celle de mon petit copain Jeannot. Elle eut lieu deux ans après celle de la mère de Guy Antoine, la jeune et belle Rose, dont l’éphémère vie prit un nouveau sens lorsque, en classe de 4e au pensionnat Saint-Joseph de Concarneau, je découvris l’ode de Ronsard dédiée à Cassandre :

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las! Voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las! Las ses beautez laissé cheoir!
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

A la rentrée de septembre 1949, j’entre à l’école Saint-Tudy de Landost, gérée par les frères que l’on dit à quatre bras. Ils appartiennent à la congrégation de Saint Jean Baptiste. Cette entrée est restée dans mon esprit comme l’un des plus beaux jours de ma vie. Je ne pleure pas. C’est cousine Mauricette, comme je l’ai dit, qui est l’institutrice des petits. Déjà l’an passé, alors que j’étais en classe maternelle chez les religieuses de Kermunition, j’avais, paraît-il, fait montre de dispositions intellectuelles qui, aux dires des miens, devaient me mener loin. Jusqu’où, je n’en savais trop rien. Une chose était affirmée et revendiquée : ma volonté à ne pas quitter cette île natale que je comparais à un paradis. Je l’avoue, sans flagornerie, j’aimais l’école, apprendre, lire, écrire, compter, réciter. Une récitation était un pur moment de bonheur. J’adorais. Oui, c’est vrai, je le confesse, déjà mon petit côté comédien ne se faisait pas prier pour être le premier à répondre présent à l’invitation : qui veut réciter la poèsie du loup et de l’agneau? Moi, m’zelle… Je ne savais plus s’il fallait dire Mauricette, Cécette, cousine ou mademoiselle… La seule chose qui m’épouvantait à l’école était les W.C. accolés au mur dans la cour. Une porte basse vous masquait à peine de vos coreligionnaires. Et puis le trou, à la turque, sombre, empuanté, surtout lors des premières chaleurs. Bon Dieu de Bon Dieu, j’irai pas… Il faut que je tienne jusqu’à ce soir… Mais la fin de l’après-midi était bien longue à arriver et l’envie trop pressante… La catastrophe…

Jeannot, lui, était à l’école laïque, appelée l’école de la Trinité. Drôle de nom pour une institution de la République. Elle en avait hérité tout simplement parce que l’école avait été édifiée en face de l’église de la Trinité - on ne disait pas chapelle. D’ailleurs c’est dans ce bâtiment reconstruit à la fin du XIXème siècle que les premiers cours d’école, dispensés par le clergé, au début du XIXème siècle avaient été dispensés. L’école laïque, il y en avait une autre à Kerlo, était qualifiée d’école du diable alors que celle des frères était nommée celle du bon Dieu. Nous ne comprenions pas très bien ce qui distinguait ceux de là-bas avec ceux d’ici lorsque nous nous retrouvions le jeudi pour jouer ensemble, aux indiens et aux cow-boys, aux gendarmes et aux voleurs, aux allemands et aux français, aux pirates et aux corsaires. J’aimais beaucoup Daniel, réputé mauvais garçon, Joël, le fils du quincaillier, Auguste, celui du cantonnier, qui posaient leurs fesses sur les bancs de la communale. Alors qu’il y avait avec moi à l’école des Frères, des gars que je ne supportais pas. Il n’est pas encore certain aujourd’hui que cette querelle des écoles, sur fonds d”idéologie, soit tout à fait éteinte. Les états d’âme des insulaires s’ancrent plus profondément dans les mémoires pour cause d’isolement.

Jeannot, né le 9 juin 1942, était seize mois plus vieux que moi. Nous étions inséparables. Il habitait au Bourg une maison située au bout de la nôtre, en face de celle du docteur Romieux. De la fenêtre de la chambre de mes parents, située au premier étage, et qui donnait sur le pignon est, je pouvais lui parler. Je le hélai chaque fois que j’en avais besoin. Un coup de sifflet. C’était le signal convenu pour se retrouver dans un de nos endroits de rendez-vous convenu : la petite aire à battre, la décharge de Saint-Albin, le vieux bâtiment en ruine de la gendarmerie (où a été édifiée la mairie actuelle) où Lairon, personnage haut en couleurs et pas seulement à cause d’un nez érubescent, réparait les vélos.

Ce n’était pas seulement parce que nous habitions à toucher que nous étions proches l’un de l’autre, mais surtout parce que sa mère travaillait pour nous comme bonne. Adèle était une brave femme bien que portée souvent jusqu’à l’excès sur la chopine où elle puisait, du moins devait-il lui sembler, un peu de ce réconfort dont ont besoin les pauvres hères pour supporter une existence de galère pour laquelle ils n’ont plus ni la force ni le courage d’y mettre fin. Elle nous volait quelques bouteilles de vin par-ci par-là. Ma mère fermait les yeux par compassion sur ces menus larcins. Le père de Jeannot avait tout lui aussi du brave bonhomme qu’un accident de mer avait privé d’une de ses jambes. Malgré le handicap d’une prothèse en bois, il continuait à naviguer. Aujourd’hui une telle chose serait tout à fait impossible. Mais en ce temps-là, plusieurs marins de l’île qui se trouvaient dans des cas semblables, manchot, unijambiste, étaient contraints pour vivre d’embarquer sur les bateaux de pêche. Seulement, il ne fallait pas être trop exigeant et ce n’est pas sur les bateaux, qui “marchaient bien” comme on disait alors pour ceux où l’on gagnait décemment sa vie, qu’un homme à moignon pouvait espérer un embarquement.

On tirait la langue dans la famille de Jeannot. Et la ficelle par les deux bouts pour joindre le début et la fin d’un mois qui paraissait parfois plus long qu’une année sans pain. On n’avait pas toujours quelque chose à se mettre sous la dent. Tu as de la chance, me disait-on, tu peux manger à ta faim alors que Jeannot lui… Ah! il serait bien content d’avoir dans son assiette ce que tu ne veux pas manger… Alors pour Jeannot, je faisais des efforts. Je mangeais. A satiété. Lui rarement. Il était chétif, maigre, ses jambes fines comme des flutes de pain. Le seul avantage de cette maigreur, c’est qu’il courait vite, très vite, extrêmement vite. Dans l’équipe du bourg, une trentaine de garnements nés entre 1940 et 1945 - les enfants de la guerre, comme on disait -, on l’avait surnommé Jeannot Lapin. Qu’est-ce que nous avons fait comme tours de Jarnac, Jeannot et moi!

Monument_P__ris_en_Mer.jpgUn après-midi, je ne sais pas ce qu’il nous prit. Malgré l’interdiction formelle d’aller jouer au port ou au bord de la mer - si tu vas à la côte, clamait meumée, et que tu reviens noyé à la maison, gare à ta couenne -, nous étions descendus tous les deux à la plage que nous appelions la côte d’Heno; c’est du breton que l’on traduit par la côte des anciens. C’était une toute petite plage, derrière le quai de Port-Tudy, où les gens du Bourg, depuis des générations et des générations, descendaient dés l’arrivée des premiers beaux jours. Mon père et ma mère lorsqu’ils étaient jeunes l’avaient beaucoup fréquentée en bande avec leurs copains et copines. Il faisait très mauvais ce jour-là. Qu’est-ce qu’il nous mit en tête de simuler une noyade sinon d’aller causer l’épouvante de nos parents? Nous nous déshabillâmes et mirent nos affaires en deux petits tas que nous laissâmes bien en vue sur la roche. Puis, nous allâmes nous cacher dans une anfractuosité de la falaise. Notre disparition constatée, on s’était mis à notre recherche. C’est ma tante Jeanne qui vint visiter la côte d’Heno, chaque membre de ma famille ayant reçu mission d’explorer qui une lande, qui un bout de rivage, qui un coin du bourg. Imaginez le désarroi, la détresse, la panique de la tatie Jeanne quand elle aperçut les tas de vêtements et, qu’après s’être époumonée à nous appeler, elle n’entendit en écho que le ressac. Elle retourna au Bourg affolée, paniquée, persuadée que nous nous étions noyés. Elle était d’autant plus traumatisée que mes parents étaient absents. Ils m’avaient confié à la garde de mes grands-parents maternels. Mon père avait trouvé un commandement à la pêche à Madagascar. Il avait convaincu ma mère d’aller s’installer dans la grande île avec mon petit frère Maurice. Comme j’étais déjà entré dans la petite classe du primaire, à l’école des Frères Saint-Tudy, mes parents avaient décidé que je resterais à Groix poursuivre cette scolarité qui, à peine entamée, risquait d’être contrariée par une aventure coloniale comme celle qu’ils allaient vivre à Madagascar. La grande île, qui venait de vivre une rébellion, destinée à obtenir son indépendance, rébellion durement réprimée par l’armée française, appartenait alors à notre empire colonial. Je haïssais ma mère de m’avoir abandonné et j’aimais ce nom de Madagascar où je me promettais un jour, quand je serais devenu grand, d’aller y vivre moi aussi. Et sans eux. Rien que pour les faire râler.

Jeannot nous battait tous à la course lors des défis que nous nous lancions. Je parie que sur trois tours d’église, je t’en mets un dans la vue. Chiche. Jacques, tu donnes le départ. Un… Deux… Trois… Partez. Tricheur. T’es parti avant. Allez on, recommence. Jeannot était toujours vainqueur. Jusqu’au jour où on ne le vit plus dans le bourg. Il ne sortait plus et gardait souvent la chambre. Sa mère continuait à travailler pour nous. Tu iras voir Jeannot dans la soirée. Il veut te voir. Apporte lui des Kit Carson, des Buffalo Bill, et des Cassidy. Il adore les histoires de cow-boys. Mais si t’as de Robin des bois, il aime aussi. Je possédais toute une collection de ces illustrés de petit format, ancêtres de bande dessinée, aux vignettes le plus souvent en noir et blanc, parfois, mais rarement, en couleurs, dont les héros étaient des personnages légendaires de l’ouest américain.

J’allais voir Jeannot toujours un pincement de cœur. Il était souvent alité. Tiens je t’ai apporté deux Kiowa et un Navajo. Il devenait chaque jour de plus en plus pâle et sa toux de plus en plus caverneuse qui le faisait horriblement souffrir. Il dépérissait à vue d’oeil. Mais qu’est-ce qu’il a Jeannot, man? Qu’est-ce qu’il a? Mais rien. Mais rien ça rend pas malade. Justement si, c’est parce qu’il n’a rien que la misère l’emporte. Il va mourir, man? Va savoir. On espère pas. La mort n’a définitivement rien à faire de l’espoir. Jean Georges Joseph Cadoret, dit petit Jeannot, surnommé Le lapin, s’envola, comme on le disait alors chrétiennement dans nos familles croyantes, en pleine innocence, vers le royaume des anges et des chérubins, le 11 septembre 1950. L’été tirait à sa fin. Au printemps, ma tante Jeanne avait épousé Thimothé Quéré. Mes parents étaient toujours à Madagascar. Je les maudissais, un peu, beaucoup, pas du tout, ça dépendait des jours, de m’avoir laissé avec tatie Jeanne, meumée Mariange et peupé Benoît. Je n’étais pas malheureux, loin de là, j’étais même pour eux comme un petit dieu. Ou un coq en pâte. Surtout pour peupé, fier comme Artaban de son premier petit fils. Les grands-parents, obligés d’élever un petit enfant, se font bien plus de soucis de son bien-être et de sa santé que ne le feraient ses parents.

 

 
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