Histoire de Célina Sabinéa

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Célina Sabinéa !  Etrange, surprenant, insolite nom de famille dans la patronymie de l’île. Célina Sabinéa est une enfant trouvée au tourniquet de l’hospice de Lorient en 1835 alors qu’elle n’a pas encore un an. L’hospice de Lorient, dont aujourd’hui subsiste la chapelle, à l’angle des rue Colbert et Le Samedy, est un établissement hospitalier qui assure le traitement des malades et l’accueil des enfants trouvés, des vieillards et des infirmes. Les enfants sont placés, quand cela est possible, en famille mais il n’est pas toujours facile de trouver de bonnes et sérieuses nourrices, payées en ces années entre 3 et 5 francs par mois. Quand vers 12 ans, les garçons rentrent de nourrice, ils sont souvent embarqués sur les navires de commerce ou engagés dans les fermes, les filles, elles sont gardées à l’Hospice où, à l’atelier textile, elles fabriquent bas et dentelles.

L’acte de transcription de la découverte de l’enfant Celine Sabinéa, où est mentionnée l’attribution de son nom, est émouvant.”Le 7 novembre 1835 à 9h1/2 du soir, il a été trouvé à la porte de l’hospice une enfant du sexe féminin paraissant avoir environ cinq ou six mois/ Ses vêtements consistent en une chemise, un linge, en mauvais maillot de laine blanche en pilloux, dans lequel se trouvait un morceau de berlinge, deux camisolles dont une d’Indienne fond bleu à bouquets jaunes, l’autre de laine rougeâtre, deux bonnets dont un de coton à petits carreaux rouges et blancs, l’autre de coton rouge bleu et jaune, ayant sur la tête un petit mouchoir de coton blanc à grandes fleurs rouges, au cou un autre petit mocuhoir de coton blanc à grandes felurs à carreaux rouges et blancs, une paire de bas de laine blanche/ On lui a donné le nom de Sabinéa & le prénom de Céline /Parrain” L’enfant est déclarée le lendemain à l’état-civil de Lorient.

Pourquoi ce nom et ce prénom ? J’ai pensé longtemps que le patronyme  aurait pu être créé par référence à Sabine, épouse d’un praticien romain, instruite dans la foi par sa servante Séraphie, qui mit les propriétés qu’elle possédait dans le quartier aristocratique sur l’Aventin de Rome à la disposition des chrétiens. Séraphie, ayant subi le martyre, Sabine lui procura une sépulture décente et fut, de ce chef, condamnée à mort. Ensevelie auprès de Séraphie en 127, près de Rome, sous Adrien, empereur romain, elle est fêtée le 29 août. Le greffier de l’Hôtel Dieu ou l’employé de l’état-civil de la ville de Lorient aurait-il pu proposer ce nom en disant Sabine née à…. ? Mais il se trouve que sur le registre de l’hospice, que ma cousine Catherine Gilanton, elle aussi descendante de Céline Sabinéa, a pu consulter,  on découvre des noms semblables : Michelle Sabinie, Louis Sabinot… Il est fort possible que la personne désignée pour attribuer des noms aux enfants trouvés ait procédé de façon hasardeuse, instinctive,  aléatoire, en utilisant des groupes de lettres - ici sabi- pour créer des noms.  Il est à noter aussi que sur ce registre, alors que pour les nouveaux nés abandonnés sont tout de suite mentionnés parrain et marraine, il n’en est rien de notre ancêtre. Et pourtant, elle a sûrement été baptisée. Où ? A la paroisse Saint-Louis de Lorient ? A Ploemeur ? En tout état de cause, même si ses parrain et marraine n’ont pas été notés sur le registre de l’hospice, il y a forcément un acte de baptême. D’ailleurs, cet acte a sans doute été fourni aussi à la cure de Groix lors de son mariage sinon le recteur n’aurait pas accepté le mariage.

Le registre de l’hospice nous apprend qu’elle a été mise en nourrice chez Yves Le Meudec du village Le Poullo à Ploemeur, le 16 novembre 1835, soit 9 jours après sa découverte au tourniquet et qu’elle a été vaccinée avec succès le 5 mai 1836 ( il s’agit d’une vaccination contre la variole, connue déjà au XVIII siècle et que l’on nomme aussi la petite vérole). Yves Le Meudec, laboureur nè à Pont-Scorff a épousé le 7 février 1821 Marie André, née à Ploemeur et vivant avec son père Yves, cordier, au village du Poulo. Les deux témoins du mariage sont marin-pêcheurs,  l’un Jean Louis Morvan et l’autre Jean Joseph Tristan âge de 57 ans de Caudric ( ou Codric), village qui touche le port de Kerroc’h. ce Tristan là, marin pecheur dont on comprend bien qu’il puisse être en relation avec un cordier, est originaire de l’île de Groix et il n’est peut-être pas étranger à la venue à Groix de Céline Sabinéa.

Rentrée de nourrice le 7 mai 1847, à l’âge de 12 ans, que sait-on ensuite de Céline Sabinéa ? D’elle nous n’avons plus à Groix qu’un acte de mariage et un acte de décès qui ne nous apprennent rien de plus sur sa vie.  On doit se contenter de ces quelques « on a dit », “on a raconté”, “j’ai entendu dire” entendus par-ci par-là. Par exemple, j’ai toujours oui raconter dans notre famille qu’elle avait du sang bleu, c’est-à-dire qu’elle aurait été l’enfant illégitime d’un personnage de rang noble qui avait engrossé une de ses domestiques. J’ai même cru comprendre que cette pauvre fille était d’origine espagnole. En tout cas, la première de ses arrières petites-filles, Germaine Tonnerre, née en 1919, a le port altier, la chevelure noire, les traits  fins des femmes typées d’Espagne.Elevée à l’assistance publique, elle a sans doute débarqué un beau jour à Groix pour venir travailler comme domestique de maison ou employée dans l’une des presses à sardine de l’île.

En tout cas, elle est à Groix le 29 août 1860 lorsqu’elle épouse Tudy Tennier du village de Kerliet, marin de son état, fils de Marie Jospeh Viquello et Laurent Guillaume, lui même fils de Guillaume, meunier de profession, né et venu de Priziac à l’île de Groix où il a épousé en 1781 Anne Kersaho, fille du meunier du Stang, Bertrand Kersaho, originaire de Mendon. Les meuniers se mariaient entre eux afin de conserver les droits de meunerie dans les mêmes familles. Guillaume Tennier a été aussi marin que l’on retrouve porté en absent, prisonnier en Angleterre, sur plusieurs actes d’atat-civil. Nous ne connaissons d’ailleurs pas son destin final.

Céline Sabinéa a 25 ans et Tudy Tennier 30 ans lors de leur mariage. L’année suivante la soeur de Tudy, Marie Perrine, épouse Joseph Evenno du Méné. Joseph Evenno descend lui aussi d’une famille de meuniers, son grand-père Vincent, meunier au moulin de Kermarec, était venu de Landévant à Groix où il a épousé Marie Tonnerre. Marc Vincent l’un de leur fils sera d’ailleurs garçon meunier et aussi marin. C’est à partir de ces deux mariages Celine Sabinéa avec Tudy Tennier d’un côté et de l’autre Marie Perrine Tennier avec Joseph Evenno que l’histoire des familles Tennier, Evenno et Tonnerre va se trouver imbriquée.

Des six enfants qui naîtront chez les Evenno, trois vont mourir en bas âge (2, 3 et 1 ans), Laurent disparâit en mer le 29 avril 1886 à l’âge de 13 ans alors qu’il est mousse sur le canot Gloria N°2. ce sera aussi le destin de son frère Ange, 9 ans plus tard, disparu à l’âge de 31 ans avec tout l’équipage du dundee Gloria Patri lors de la tempête du 4 décembre 1896. Seul enfant rescapé, Charles Evenno vivra jusqu’à l’âge de 70 ans au village du Méné.

Des 7 enfants du couple Sabinéa-Tennier, 3 meurent en bas âge, deux sans descendance, seuls leur fille Jeanne qui épouse Pierre Tonnerre du Méné et leur fils Victor qui épouse Marie Tonnerre du Méné sont à même d’ assurer la continuation de la lignée. Mais lors de ces deux mariages, Celine n’est plus là, elle est morte depuis 1855 et son épouse Tudy, en 1889, un mois après le maraige de leur fille Jeanne. Victor meurt en mer en 1902 laissant une fille, Marie Tennier qui décédera sans descendance alors que Jeanne donne à Pierre Tonnerre, six enfants, dont mon grand père Benoît Tonnerre.

Peupé Benoît, comme je l’appelais, né le 14 juin 1892 au village de Kerliet, était le second enfant de Pierre Claude Tonnerre et de Jeanne Tennier. Deux ans plus tôt était née sa soeur que l’on avait prénommée Evangéline, la célèbre héroïne acadienne immortalisée par le long poème de Longfellown (1847) dont l’intrigue se situe lors du grand dérangement de 1755. C’est par le plus grand des hasards que Pierre Claude Tonnerre baptisa sa fille de ce prénom. En 1890, alors que son épouse était enceinte, il avait participé au sauvetage d’un voilier canadien appelé Evangéline. Il trouva le nom joli à souhait et romantique comme pas deux. Il se promit que si c’était une fille que lui donnait la Providence, il lui offrirait ce prénom. La vie d’Evangéline Tonnerre, si elle ne peut être comparée à l’existence tragique de  l’héroïne de l’épopée acadienne, fut  quand même un drame  puisqu’elle mourut de la tuberculose le 16 octobre 1922, à l’âge de 32 as,  contaminée par son mari Jean Marie Davigo qui en était lui même décédé 10 mois plus tôt âgé de 29 ans. Et comble de malheur qu’elle ne vivra pas mais dont elle subodorait qu’un jour il finirait par frapper le destin de son fils qui n’y échapperait pas  en mourant en 1947 lui aussi de la phtisie à l’hôpital de Pontivy alors qu’il venait d’avoir 27 ans.

Les Tonnerre de Kerliet (voir l’arbre d’ascendance) étaient surnommés Menaglod. Le surnom avait été attribué au grand-père de peupé Benoît, Colomban Tonnerre, disparu avec son voilier Ville de Milan, sombré corps et biens, le 23 mars 1860. Colomban qui était originaire du village du Méné avait épousé en 1851 Marianne Le Dref de Locmaria, fille d’un maçon. A cette époque dans l’île, certains patronymes (Tonnerre, Tristan, Even, Stéphant, etc…) étaient si répandus qu’il était difficile de retrouver ou de situer un membre d’une famille. Par exemple, si un étranger débarquant à Port-Tudy, demandait à un autochtone où il pouvait rencontrer par exemple Joseph Tonnerre, il se serait entendu répondre : lequel? J’en connais en moins trente. Ainsi chaque branche Tonnerre reçut un surnom : Pelo, Colas, Hachteou, Malura, Mouton, etc… Tous avaient bien sûr une signification précise qui désignait une particularité physique (c’était le cas des Tristant surnommés les Bras, c’est à dire les grands), un défaut (c’est le cas des Gourong de Kerohet, surnommés Pented, bout de langue, à cause de cette difficulté d’élocution que l’on nomme cheveu sur la langue). Jo Le Port dans un des numéros des cahiers groisillons en a dressé une liste assez complète. Pourquoi Menaglod? Tout simplement parce qu’en breton Marianne se dit Mena et comme cette fille Le Dref était fille de Claude, que l’on nomme Glod en breton, on prit l’habitude lorsqu’on demandait après Colomban Tonnerre de le situer en y ajoutant celui qui est marié à Marianne la fille de Claude.

Après son mariage Marianne Le Dref vint s’installer chez ses beaux-parents qui habitaient la grande maison près de la chapelle au Méné d’où était originaire son mari Colomban Tonnerre. Ils ne furent mariés que 9 ans. Au cours de ces années, Colomban fit à sa femme trois enfants qui naquirent au Méné. Une première fille, Marie Joseph, qui mourut à 14 ans sans descendance, une seconde fille Radegonde qui épousera Augustin Tonnerre (encore un mariage Tonnerre-Tonnerre), surnommé Hachtéou. Et enfin, juste un an avant de disparaître dans le naufrage de sa chaloupe Ville de Milan, un garçon nommé Pierre Marie, le père de peupé Benoît. Pierre  Marie épouse le 7 octobre 1889 Marie Jeanne Tenier, fille de Tudy Tenier et Les Tenier étaient une famille de meuniers originaire de Priziac qui avaient débarqué dans l’île dans les années 1780. Le premier d’entre eux Guillaume Tenier, meunier, qui a été prisonnier sur les pontons anglais lors de l’épopée napoléonienne, avait épousé Anne Kersaho, elle même fille d’un meunier, Bertrand Kersaho, venu de Mendon à Groix où il avait lui-même aussi épousé une fille de meunier Radegonde Créabot. L’aventure des meuniers et des moulins de Groix est une page importante de l’histoire de l’île.

Le 7 octobre 1889 est un grand jour pour ma famille car, outre le mariage des parents de mon grand-père Benoît Tonnerre, il y eut aussi celui de Ange Eveno et Marie Rose Le Fée, les parents de ma grand-mère Mariange qui épousera mon peupé Benoît aux lendemains de la première guerre. D’après sa cousine germaine Louise Le Fée, épouse de Louis Cadoret, meumée Mariange était follement amoureuse de Benoît Tonnerre. Ils avaient vécu ensemble au village du Méné leur enfance, jusqu’à leur départ, lui pour Kerliet, elle pour Port-Tudy et le Bourg. Elle n’a eu de cesse d’agir pour que ce mariage puisse avoir lieu. Ce n’était pas gagné d’avance car son père Ange Eveno et la mère de peupé Benoît, Jeanne Tennier, étaient cousins germains du côté des Tenier. Il fallut donc pour mes grand-parents maternels obtenir une dispense épiscopale.

 

 
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