Chapitre 7

MADAGASCAR

1e partie : 1949-1950

Si je détaille le vol de mon voyage pour Madagascar, c’est qu’il fut pour moi une aventure inoubliable, non seulement parce que c’était la première fois de ma vie que je prenais l’avion, mais surtout parce qu’il m’expédiait si loin de ma  terre natale. Premier jour Paris-Rome. Escale à Rome et déjeuner. Rome-Le Caire. Coucher au Caire. A cette époque Air France ne rechignait  quant au confort de ses clients. Grand hôtel. Et évidemment davantage de contacts entre les passagers qui allaient tous à Tananarive et dont 3 ou 4 devinrent des amis dans les années suivantes. Le lendemain matin Le Caire-Kartoum, escale à Kartoum et déjeuner,puis Kartoum-Nairobi l’après-midi, et à nouveau hôtel superbe à Nairobi le soir. Le 3e jour Nairobi-Dar es Salam où nous prenons le déjeuner puis Dar es Salam-Tananarive. L’épopée, c’en était une à l’époque, m’est restée dans l’esprit avec force détails. Nous ne volions que 4 à 6 heures par jour. Ce n’était donc pas fatigant même si le confort du DC3 n’était pas celui des Boeing et des Airbus d’aujourd’hui.Dès l’arrivée à Tananarive, la capitale, les formalités faites, une voiture m’attend pour m’emmener au siège de la Rochefortaise, la SARPA, dans un immeuble cossu à la sortie de la ville, à proximité du lac Anosy et où deux ou trois appartements  restent toujours disponibles pour les gens de la société qui étaient de passage.

Avant de poursuivre mon récit, il est indispensable que je dise pourquoi mon départ pour Madagascar avait été perçu à Groix comme une aventure osée et périlleuse. Quand je débarque à Tananarive, la tragédie, qui a déchiré l’île avec l’insurrection du 29 mars 1947, est encore présente dans les mémoires. Le procès des dirigeants malgaches qui ont fomenté l’insurrection s’est achevé à la fin de 1948 avec plusieurs condamnations à mort qui en juillet 1949  seront commuées en détention à perpétuité. Mais instructions et procès se poursuivront au moins jusqu’en 1954. Tout ce qui s’est colporté, à travers la presse française, entre mars 1947 et la fin novembre 1949, a relevé beaucoup plus du fantasme,  entretenu par toutes sortes de rumeurs et de bruits plus fous les uns que les autres, que de la réalité dont l’opinion publique reste assez ignorante. On retenait alors que les insurgés malgaches, les Marosalohy, un parti de déshérités qui ne réclamait tout simplement qu’une plus grande indépendance, avaient été présentés comme des sauvages plongeant leurs sagaies dans les corps de cadavres, les découpant en morceaux et les jetant dans la rivière. Un chef de poste français avait été dépecé vivant par un médecin malgache de ses amis. Cela se révélera faux.  Bien sûr des plantations d’Européens avaient été attaquées et des Blancs, les wahezas comme ils sont appelés par les Malgaches, lâchement assassinés.Mais le mouvement n’avait quasiment pas touché les villes et toute la côte occidentale était restée à l’écart de l’insurrection qui vait surtout touché les petites villes et villages du littoral sud-est.
La répression, elle aussi, avait été déformée et amplifiée bien qu’elle ait été assez terrible avec des massacres, comme celui de Moramanga où plus de 100 militants du MDRM, emprisonnés dans des wagons, meurent sous la mitraille. Si des Malgaches furent jetés vivants d’un avion, à Mananjary,  cela demeura un  acte isolé dont se vanta une tête brûlée de l’armée française dans une boîte de nuit de Tananarive. Mais l’affaire des bombes vivantes fut à la une des journaux le 15 mai 1947. Les communistes qui avaient quitté le gouvernement le 5 mars 1947 amplifièrent les échos de la répression.Il est certain que les troupes envoyées pour mater les rebelles étaient en majorité composées de tirailleurs sénégalais, dépeints comme des monstres, qui à Moramanga, avaient en représailles tué quelques dizaines de Malgaches. Il y eut des excécutions sommaires de prisonniers, sur le terrain des opérations comme dans les prisons, et des tortures comme le supplice de la baignoire, des flagelations à coups de nerfs de boeuf entourés de fil de fer barbelé. Des survivants montraient encore longtemps après les cicatrices des coups.

On parla de 100 000 morts, mais ce chiffre était largement surévalué. Les cours militaires et les cours criminelles civiles avaient prononcé un peu plus de 200 sentences de mort, mais il n’y eut que 24 exécutions.On estimait en 1950 les morts à un peu plus de 11 000 mais ce chiffre était sous évalué. Il se situerait entre 30 000 et 40 000 victimes : 2000 civiles par les insurgés (dont une grande majorité de Malagches), entre 1000 et 2000 suite à des crimes de guerre, entre 5000 et 6000 insurgés tués par l’armée française et entre 20 000 et 30 000 morts dans les zones de refuge de malnutrition et de misère physilogique.  Enfin, en tout cas, au début du mois de mai 1949, quand je pose le pied sur cette île, la 5e du monde en surface, un véritable continent, on continue encore à juger alors que dans les campagnes reculées qui s’étaient soulevées les populations meurent de faim et de misère.  Quel désastre ! Et tout ça parce qu’en mars 1946 deux jeunes députés malgaches, Joseph Rasta et Joseph Ravoahangy, membres du Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache ( MDRM fondé à Paris en 1946), avaient déposé sur le bureau de l’Assemblée Nationale à Paris un projet de loi d’indépendance dans le cadre de l’Union à la France. Vincent Auriol, alors président de l’Assemblée, refusa de faire imprimer ce texte, objectant que «c’était un acte d’accusation contre la France et, en somme, un appel à la révolte». Le projet de loi fut repoussé.

Elle aurait pourtant dû, et elle en avait les moyens, cette France, qui avait envoyé en 1896 le général Galliéni pacifier l’île, déporté sa reine Ranavalo, montrer plus de magnanimité envers cette population malgache si peu belliqueuse, résignée même et qui avait subi sans révolte aux premiers temps de la colonisation le travail forcé, le statut de l’indigénat, la justice indigène, l’installation spoliatrice de colons européens, le racisme ordinaire.  Pauvres Malgaches dont les plus rebelles formèrent alors des sociétés secrètes pour se défendre dont on dira que l’une La Jina, créée par Raseta, jouera un rôle important dans l’insurrection. Comment ne pas comprendre alors qu’après ce refus de la France, lors des élections législatives suivantes, en novembre 1946, les trois sièges du second collège, réservés aux «indigènes », étaient remportés par les dirigeants du MDRM, Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et le poète Jacques Rabemananjara. Sensible au mot indépendance, la population, surtout celle de la côte est, entre en désobéissance.

Le 29 mars 1947, lorsque la Grande Île se soulève, suite à l’obstination des autorités françaises à  adoucir un tant soit peu le joug pesant sur les populations, la colonie française, dotée d’une assemblée élue, aux pouvoirs limités,  compte 4 millions d’habitants dont 35 000 Européens.  L’administration n’est pas prise au dépourvu quand éclate cette révolte nationaliste qu’elle n’a rien fait pour empêcher. Si à Diego-Suarez, Fianarantsoa et Tananarive, les insurgés sont tenus en échec, ailleurs, ils remportent quelques succès, avant de rendre les armes.

La répression fut impitoyable. Dès le mois d’avril, les autorités envoient à Madagascar un corps expéditionnaire de 18 000 hommes - essentiellement des troupes coloniales- qui sera porté à 30 000 hommes. L’armée française opère une répression aveugle : exécutions sommaires, torture, regroupements forcés, incendies de villages. Elle expérimente une nouvelle technique de guerre “psychologique” : quelques suspects sont jetés vivants d’un avion afin de terroriser les villageois de la région. La lutte se poursuivra dans l’Est du pays, où deux groupes de guérilla résisteront dans la forêt pendant plus de 20 mois.

En métropole, les journaux parlent du soulèvement, mais le gouvernement et l’ensemble des organes de presse minimisent son importance et occultent la répression. En vingt mois, selon les comptes officiels de l’état-major français, la «pacification » aurait fait 89 000 victimes chez les Malgaches. Les forces coloniales perdent quant à elles 1 900 hommes. On relève aussi la mort de 550 Européens, dont 350 militaires. Dès le début, le gouvernement de Paul Ramadier fait porter la responsabilité de l’insurrection sur les trois parlementaires malgaches du MDRM alors que les trois jeunes députés, informés du projet d’insurrection, ont diffusé dans les villages un télégramme demandant instamment d’éviter les violences. Leur appel était resté sans effet, mais pour le gouvernement français, ce télégramme était en fait un texte codé qui signait leur « crime ». Leur immunité parlementaire ayant été levée, ils sont arrêtés et torturés. La justice française les jugera coupables, retenant la thèse du complot du MDRM. Deux d’entre eux seront condamnés à mort, avant d’être finalement graciés. En date du 10 juillet 1947, le président de la République, Vincent Auriol, écrivait : « Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers ». Hé, allons donc, les Ponce Pilate qui savent si bien se laver les mains n’ont ni patrie ni époque.

C’est dans ce climat plombé par ces événements tragiques et qui demeure tendu que je débarque à Madagascar en avril 1949. Mais je suis jeune, plein d’allant et fais fi de tout ce que j’ai pu entendre dire et lire de cette triste et sinistre histoire. J’étais surtout là pour gagner ma vie et le Kiberoen m’attendait qui  était arrivé à Tuléar une semaine avant que j’atterrisse à Tananarive. Il était, paraît-il, en bien piteux état. Je passai quelques jours dans la capitale où je pus me familiariser avec la Société grâce à  son directeur Monsieur Le Lièvre qui était marié à une Malgache, une Hovu, métissée indienne et créole, dont il avait quatre filles. C’étaient déjà de belles jeunes filles. Je découvris aussi la ville que j’eus l’occasion ensuite de revoir à plusieurs reprises. C’était à l’époque une ville plaisante, très agréable, fleurie, où les températures étaient le plus souvent douces de par sa situation à 1500 m d’altitude.

Mais je n’étais pas venu y faire du tourisme. Je repris l’avion à destination Tuléar après quelques jours à Tana ; c’était un junker 52, un ancien avion de la Luftwaffe et que les troupes françaises avaient utilisé pour bombarder les zones de la rébellion. Confort assez rudimentaire mais le voyage ne durait pas plus d’une heure. À Tuléar m’attendait une équipe de gars déjà bien bronzés. Ils étaient jeunes. Il s’agissait du directeur de l’usine dont je n’arrive plus à me souvenir du nom, sinon que c’était un vétérinaire, le chef mécanicien  Henri Fignot que j’ai eu l’occasion de retrouver 20 ans plus tard au Mozambique, Charles Noerth dit Charlie, le comptable et Anou Vayssière, le mécanicien du Kiberoen. L’usine de la Rochefortaise était installée à vingt kilomètres dans le sud de Tuléar, au village de Soalara,  au sud de la baie de Saint Augustin. Après un repas pris à l’hôtel de Tuléar, qui était le QG de l’équipe et qui deviendra le mien par la suite, et où se trouvaient tous les Français, nous sommes partis pour Soalara.

Soalara, le bout du monde, un village côtier perdu, de l’autre côté de la rivière Onilahy dont il faut depuis le village de Saint-Augustin (Antsono) traverser l’estuaire, si on veut atteindre la côte sud. Celle-ci est bordée par un récif frangeant qui, suite aux dépôts boueux charriés par l’Onihaly, lors des crues à la saison des pluies, est en voie d’extinction. Du moins c’est que disent les scientifiques qui à cette époque travaillent sur ce sujet. Nous sommes dans la grande province de Tuléar, la plus grande de toute Madagascar, c’est le pays Mahafaly, peuple d’agropasteurs mais ce sont aussi les rivages des Vezos, ces pêcheurs nomades dont je parlerai tout à l’heure. Depuis Tuléar pour atteindre Soalara, ce n’est pas de la tarte et la voiture doit tenir le choc pour parcourir  les quelques dizaines de kilomètres de pistes et traverser le lit de la rivière quand elle est à l’étiage. En saison des pluies, c’est impossible, et il faut alors emprunter une prirogue.

C’est à cette époque que j’appris à conduire. Mes trois camarades, Fignot, Nouet et Vaissyère avaient déjà leur permis de conduire. Nous avions à Soalara plusieurs véhicules dont une 205 qui servait à nos petits déplacements. Le plus souvent, c’est Vaissyère qui la conduisait et c’est donc avec lui que je pris mes premières leçons de conduite.

Je me souviens de petites virées, le matin à l’aube, sur les chemins déserts et cahoteux, autour de Soalara où il y avait, cherchant leur pitance, de grandes compagnies de pintades sauvages. Je conduisais et de l’autre côté, Vaissyère, armé d’une carabine, tirait. Nous abattions d’un seul coup plusieurs pintades dont nous nous régalions ensuite. Lorsque j’étais à terre, nous faisions popote commune à quatre. La nourriture était abondante : viande de zébus, volailles, poissons, légumes. Le climat du sud de Madagascar se prêtait bien à l’élevage, à la culture et il suffisait sur la plage d’encercler avec un  filet quelques dizaines de mètres carrés d’eau pour être certain d’avoir une superbe friture. C’était le plaisir de Mariange et de Maurice, quand ils vinrent me rejoindre l’année suivante, d’assister à cette pêche. Heureuse époque.

Nous étions à Soalara les seuls européens, les seuls wahazas. Il y avait un petit bistrot restaurant tenu par un couple de Réunionnais. Ils avaient une fille, Suzy, qui devait avoir à l’époque 17 ou 18 ans. C’était une assez jolie fille, brune comme beaucoup de ses compatriotes, qui avait le béguin pour Vayssière. Nous le chambrions en lui disant : tu vas voir, ils vont te faire le coup du canapé. Vaissyère riait en nous répondant : sûrement pas. Il n’avait alors qu’une idée en tête : mettre de l’argent de côté, rentrer en France et monter une affaire de transport avec 2 ou 3 camions. C’était chez lui une obsession. Il en parlait tout le temps. Après le naufrage du Kiberoen en 1949, j’apprendrai que Vaissyère était entré aux Travaux Publics à Tuléar comme mécanicien. Quatre années plus tard, au retour de mon second voyage aux îles Kerguélen, avec le Saint Marcouf, nous escalions à Tuléar afin de charger du sisal pour Marseille. Evidemment, je demandai si Vaissyère était toujours là. Il me fut répondu que oui. Je le rencontrai. Il était marié avec Suzy avec qui il avait eu 3 enfants. Je lui rappelai ce que nous lui disions quelques années auparavant et il me répondit qu’effectivement il s’était fait piéger. Il m’invita à manger chez lui et je revis Suzy qui n’avait plus rien de la pimpante jeune fille que j’avais connue. Je me rendis compte que ni l’un ni l’autre n’étaient heureux et cela me fit de la peine. Je me souviens avoir dit à Vaissyère : pourquoi ne rentrez-vous pas en France ? Il me répondit : Tu me vois rentrer avec ça, en me montrant sa femme. J’ai appris plus tard qu’il avait fini par rentrer avec épouse et enfants à Bordeaux d’où il était originaire. Que sont-ils devenus ?

A Soalara, le décor de la barrière de récifs, allait me devenir de plus en plus familier avec la silhouette du Kiberoen. L’usine et les installations de La Rochefortaise des Produits Alimentaires  avaient été installées deux ans auparavant, d’abord pour traiter la viande de zébus de tout le sud-ouest. Elle était transformée en corned-beef.  Qu’est-ce qui amena la Rochefortaise, dont la Société Maggi s’était approchée en 1947, à tenter l’aventure de poisson ? Je ne l’ai jamais su. Les responsables et dirigeants craignaient-ils que l’activité bovine, pour laquelle la Société avait obtenu dans la pays Bara, à Ihosy, 50.000 hectares de terres qui permettaient le pacage d’un troupeau de 10 à 12 000 bêtes en moyenne par an,  ne décline un jour. C’est dans ces années-là que fut aussi créée, avec la coopération del la Rochefortaise, la bierre THB, la star des bières malgaches. A Soalara, en même temps que l’usine, avaient été bâties des maisons pour le personnel français. Bien que d’un confort rudimentaire, elles étaient assez agréables à vivre. Il y avait des arbres tout autour qui y apportaient de l’ombre. L’une d’elles me fut affectée et je m’y installai.

Le Kiberoen à ce moment-là se trouvait au sec sur la plage posé sur ses béquilles. Mon premier contact avec le bateau me laissa perplexe. J’étais pour ne pas dire découragé. Depuis son départ, six mois auparavant, il n’avait reçu aucune couche de peinture. Tout était rouillé sur le pont, en particulier le treuil. Il avait besoin d’une sérieuse remise en état. Cela allait être mon occupation principale et mon souci constant pendant un mois. Avec l’aide d’Henri Fignot et de Vaissyère qui lui était prévu pour naviguer ensuite avec  moi.

Petit à petit, le Kiberoen commença à ressembler à ce qu’il n’aurait jamais du cessé d’être, c’est-à-dire un bateau. C’était une pinasse qui avait été construite à Arcachon et achetée d’occasion. Doté d’un moteur Sulz de 24O CV, le navire fut entièrement révisé par Vayssière. Fort de mon expérience acquise à Groix avec mon père, je décidai de gréer le Kiberoen en thonier, en plus de son armement au chalut. Ce fut un problème de trouver deux tangons de plus de 15 mètres, mais on y réussit. Des lignes furent commandées en France avec tout le gréement. Le Kiberoen entièrement refait avait fière allure avec ses deux tangons. Il intriguait autant les Européens que les Malgaches.

J’avais pris cette décision de le gréer avec des tangons parce que j’avais constaté que lorsque le dimanche nous sortions avec la vedette à quelques milles de Soalara, nous mettions deux ou trois lignes de traîne à l’eau. A chaque sortie, nous pêchions de nombreux poissons : des tazars ( lamatres ? malgaches) , des barracudas ( brochets de mer) et quelques bonites et albacores.

Je vivais avec bonheur cette aventure. Nous prenions nos repas en commun et mes petits camarades, célibataires tous les trois, étaient en ménage avec une ramatou. C’est ainsi que l’on nommait les femmes de ménage qui devenaient assez vite la femme du ménage pour lequel elles avaient été embauchées. Ça allait être difficile pour moi de tenir le coup sur ce plan et je dois avouer que je dus « lorsqu’il le fallait » donner quelques coups de canif dans le contrat » mais uniquement dans les cas d’urgence. A 25 ans, c’est parfois difficile de tenir le coup. Surtout quand il a besoin d’être tiré

Les nouvelles de Groix et de ma famille arrivaient plus ou moins régulièrement. Il fallait au moins une dizaine de jours pour que le courrier parvienne jusqu’à nous. J’ouvrais toujours les lettres avec impatience. A cette époque les  informations étaient rassurantes. Mariange était bien entourée au Bureau de Tabacs et Lucien et Maurice grandissaient accompagnés de l’amour de leur mère, de leurs grands parents et de toute la famille. Du côté des miens, j’appris que le corps de mon frère tué à Flessingue le 1e novembre 1944 devait revenir dans l’île afin d’être inhumé dans le cimetière de la paroisse. C’était prévu pour le 10 novembre 1949, quatre jours avant que ma sœur Annie se marie. Dans de telles conditions, on ne pouvait pas dire que ça allait être une vraie noce. Ma mère faisait son deuil avec toutes les peines du monde. Même s’il y avait cinq ans que son fils avait disparu, elle attendait avec une appréhension où se mêlaient un certain apaisement de voir le cercueil où reposait son fils et la peine inextinguible de l’avoir perdu  en pleine  force de l’âge. J’étais pris par mes occupations professionnelles, mais ce mois-là de novembre 1949, je pensai souvent à mon frère qui avait été aussi pour moi un compagnon extraordinaire de vie et à ma mère boulversée et affectée par ce drame.

Vint le temps de faire la première marée avec le Kiberoen. Avec chalut et tangons. La zone à explorer était la Barre de l’Etoile qui prolongeait la côte sud de Madagascar d’est en ouest. L’équipage que j’avais formé était bien sûr composé de Malgaches vezos, habitués de la pêche en pirogue mais totalement ignorant en matière de chalutage.  Pour la première marée, qui était un événement, l’ORSTOM  (Office de recherche scientifique outre mer), nous avait envoyé un jeune chercheur, Michel Angot qui resta ensuite à Soalara et se joignit à nous. Il fit paraître en 1950 dans les Mémoires de l’Institut Scientifique de Madagascar les résultats de sa recherche sur l ‘Aspect Physique et l’Etude ichtyologique du récif de Soalara.  Nous étions donc cinq Français à vivre dans ce bled perdu et heureux comme tout. J’ai retrouvé Angot quarante ans plus tard. La dernière fois que je l’avais vu, c’était en 1951, alors que j’étais sur le Vercors, l’ORSTOM  venait de le nommer pour une mission aux îles Kerguélen. Nous nous étions alors remémoré toutes ces années heureuses dont nous conservions des souvenirs impérissables.

Partis de Soalara, nous avions 24 heures de route pour rejoindre le Banc de l’Etoile. Bien sûr les tangons avaient été montés et 7 lignes de chaque côté ainsi qu’une à l’arrière traînaient dans notre sillage. C’était comme chez nous à Groix. A la mode des Grecs, quoi.  Nous avons tout de suite pêché plusieurs dizaines de poissons, mais comme il  y en avait de très gros, les lignes se cassaient souvent.  Nous étions aussi confrontés au problème de la conservation du poisson. Nous n’avions pas de glace (  il n’existait pas de fabrique à terre) et avions embarqué plusieurs centaines de kilos de sel. Les Vezos,  ces marins nomades de la côte ouest de Madagascar, étaient spécialistes du salage et du séchage, opérations qui  ressemblaient fort aux manières de saler les morues à Terre Neuve. Ici, après la salaison, on mettait le produit à sécher 48 heures au soleil. Le séchage était garanti. Pour le manger, il fallait dessaler pendant 24 heures. Le poisson retrouvait son aspect et son goût normal d’autant mieux que les opérations avaient été réalisées sur du produit très frais.

Les essais au chalut sur le banc de l’Etoile durèrent plusieurs jours, mais ne furent pas couronnés de succès. Pour diverses  raisons. Les chaluts étaient en chanvre ou en sisal, conçus pour des mers froides. De plus, ils avaient été stockés depuis plusieurs mois dans la cale – il y en avait une douzaine mais nous en avions débarqués plusieurs- et leur résistance était amoindrie. Après les avoir mis à l’eau, nous avons constaté que le fil commençait à pourrir. De plus, les fonds du Banc de l’Etoile étaient en majorité à corail et il était difficile de les chaluter. Plusieurs chaluts furent déchirés, nos matelots Malgaches n’étaient pas à l’époque des bons ramendeurs. Les résultats furent donc négatifs. Je pris la décision de mettre fin  à l’opération.

Par contre, les résultats obtenus avec les tangons étaient bons. Ce genre de pêche n’avait pas été prévu par l’armement. L’un compensait l’autre. Durant cette marée, nous fîmes escale à Fort Dauphin, sur la côte orientale, tout au sud, qui est un véritable paradis terrestre. Au bord d’une baie mi-circulaire, encastrée entre des collines assez hautes, entre 300 et 500 mètres, couvertes de végétation, avec le pic de Saint Louis, la petite cité, dont le nom rappelait qu’elle fut dédiée en 1643 à un jeune dauphin appelé à devenir le 14e roi Bourbon,  était adorable. Je me promis d’y revenir. Il n’existait pas encore de quai, mais un petit appontement, une sorte de warf artisanal, pour les pirogues ; il n’y avait pas assez d’eau pour que nous puissions y accoster.  Nous avons mouillé à une centaine de mètres du wharf. Les semaines et les mois qui suivirent cette première marée furent occupés au même travail, pêche aux tangons avec des résultats intéressants car il s’agissait de gros poissons. Ils étaient vendus à Tuléar et en grande partie à Tananarive, la capitale étant à cette époque relativement privée de poissons frais.

Nous étions  satisfaits des pêcheurs vezos qui avaient été embauchés et nous avaient accompagné lors de notre première campagne de pêche. Les vezos forment un peuple de marins et de pêcheurs qui vit au sud de Madagascar sur la côte ouest, face au Canal de Mozambique où naviguent ces magnifiques goélettes à voiles. Cette côte sauvage, belle, vierge, rase et sèche, constamment battue par les vents, est souvent dévastée par les cyclones de l’Océan Indien.  Les vezos n’aiment rien tant que naviguer à la voile, sur leurs petites pirogues à balancier taillées dans les arbres à balsa.

Avec ces frêles embarcations, tellement à fleur d’eau qu’on croit qu’elles vont être submergées, ils pratiquent depuis des temps immémoriaux la pêche côtière, ne s’aventurant guère au-delà du récif corallien que si le besoin s’en fait sentir. Leur caractère s’est forgé à travers un mélange de fatalisme et de joie de vivre. Ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est partir ensemble, en flottille de pêche, faire la course portés par le vent et en chemin s’interpeler joyeusement d’une pirogue à l’autre. Le soir, ils dressent le camp sur la plage et la voile devient leur tente d’habitation.  Ces marins nomades  entretiennent avec la mer une relation magique. Le Tumpundrano, l’esprit maître des eaux, leur dicte leur code de conduite et impose de nombreux interdits, les fadhis ou tabous.

Il leur est par exemple interdit de construire leurs tombeaux loin du rivage, car l’esprit des ancêtres doit pouvoir surveiller les vivants. Si, comme la plupart des peuples malgaches, ils ont été christianisés, bien souvent, non loin de l’église, la case du sorcier accueille autant de fidèles que la maison de Dieu. C’est que le culte des esprits est particulièrement fort chez les Vezos où, lorsqu’un ancien décède, on attend un an avant de procéder à l’inhumation. Cette tradition a pour but de permettre à la famille de réunir l’argent nécessaire pour la cérémonie. Chaque famille est prête à s’endetter pour honorer dignement le mort. Le jour de la cérémonie, le défunt perd son nom et prend le nom d’un esprit. Aussi la cérémonie n’a-t-elle pas pour objet d’accompagner le corps jusqu’à sa dernière demeure, mais plutôt d’honorer la naissance d’un nouvel esprit. Pour cela, ils font une fête à tout casser, un foumba. Honorer l’esprit du mort est une tradition qu’ils maintiennent à tout prix. Les anciens du village affirment que si les esprits ne sont pas bien traités, ils viendront errer parmi les vivants dont ils prendront possession et qu’ils feront mourir.

Ils aiment la fête. Jusque tard dans la nuit, le rivage résonne de chants et de la musique traditionnelle : le Tsapik. Et tant pis s’il faut se lever à l’aube pour pêcher. Pas un village sur la côte qui ne possède sa ” mandoline ” et sa ” caboche “, sortes de guitare bricolées de caisses à savon et tendues de peau de chèvre. La musique est présente tout au long de leur vie.

Alors que je rédige ces mémoires, j’apprends que les Vezos ont de plus en plus de peine à trouver des arbres à balsa pour y tailler leur pirogues suite à la déforestation dont souffre Madagascar. Ils sont obligés d’aller de plus en plus loin, au coeur de “la grande île”, pour trouver ces arbres à balsa. Et ce peuple marins craint le monde de la  terre où vivent les Likéas, un peuple farouche et invisible hostile à tout étranger et où les voleurs de zébus, les malasos, détroussent les voyageurs.

A observer leurs pirogues partir en mer chaque matin et revenir quelques heures plus tard avec 2 ou 3 poissons, déjà à moitié cuits et décomposés par le soleil, me vint l’idée d’organiser leur pêche. Le projet consistait à prendre quelques pirogues en remorque, les envoyer sur les lieux de pêche, au-dessus des fonds de coraux et de roches, à l’est de Soalara, à la limité du plateau. On les laissait pêcher tandis que nous, nous essayions ligne de traîne ou à la ligne de fonds pendant ce temps-là.  On les appelait à revenir à bord avant midi, on pesait leurs poissons pêchés, on leur donnait à manger et on les faisait repartir en pêche pour les récupérer avant la nuit. Chaque soir, on comptait le poids du poisson pêché par chaque pirogue, on faisait le prix et l’on réglait immédiatement. Après que les poissons fussent ouverts, vidés, débarrassés de leurs arêtes centrales, étêtés et salés, venait le dîner à bord, en général du riz et du poisson, que nous mangions Vayssière et moi, comme les Vezos qui ensuite allaient s’allonger sur le pont pour dormir.

Le poisson était mis en cale pendant 2 jours puis remonté au soleil pour séchage ; les résultats furent très bons. Avec une demi-douzaine de pirogues, et ce que nous pêchions nous-mêmes, nous arrivions à faire plus d’une tonne par jour de poissons frais, ce qui représentait 500 à 600 kilos de poissons séchés. Cette méthode avait également l’avantage de ne pas nous faire consommer trop de gasoil.

Nous fîmes 3 ou 4 marées de cette façon. Mais les piroguiers, qui étaient habitués à rentrer chez eux tous les soirs, devenaient réticents. Peut-être aussi avaient-ils l’impression d’être exploités, ce qui n’était pas le cas bien au contraire. Dès cette époque, et dans toute ma carrière africaine, j’ai toujours fait en sorte, non seulement d’avoir de bons rapports avec mes équipages indigènes mais de les considérer comme des semblables à part entière. Cette attitude me valut d’ailleurs bien des années plus tard des problèmes avec les autorités portugaises du Mozambique.

Cette expérience, que  je menais et animais,  fut donc abandonnée ; nous continuâmes nous à pêcher à la traîne et quelquefois au fond. Ce fut aussi à cette époque que vint mouiller dans le sud de Madagascar, au bout sud du Banc de l’Etoile que nous avions prospecté quelque temps auparavant, un navire usine baleinier norvégien l’Anglo Norse, accompagné de plusieurs chasseurs de baleines. Ils étaient 6 ou 7, pas moins. C’était un gros bateau de 20 000 tonneaux, les chasseurs, avec leurs canons lance harpons fixés à l’avant, étaient des bateaux de 35 mètres. L’armement norvégien était en rapport avec notre armateur La Rochefortaise. Tous les jours, un des chasseurs devait se rendre à Fort-Dauphin pour le courrier, les légumes frais et les fruits, ce qui le distrayait de sa mission. Un jour,  que nous nous trouvions dans les parages, lors d’une escale à Fort Dauphin, je reçus l’ordre de Tananarive de me mettre à la disposition du commandant de l’Anglo Norse pour remplacer le chasseur qui était distrait chaque jour de la pêche pour la mission.  Nous devions donc à Fort-Dauphin prendre le courrier et les vivres et retourner vers l’Anglo-Norse, mouillé à 3h environ dans le sud de Fort-Dauphin.

C’était l’époque où la température de l’eau était propice pour la remontée des baleines depuis l’Antarctique pour le sud de Madagascar où elles  venaient s’accoupler. C’était,  je crois,  en juin-juillet, le début de l’hiver austral où l’eau baisse de quelques degrés.  Cette année-là, je crois me rappeler que 120 baleines furent tuées. Les chasseurs qui mouillaient à côté du bateau partaient tôt le matin en chasse et revenaient en fin d’après-midi avec parfois amarrés à leur flanc une baleine tuée. Mais quelquefois, ils rentraient bredouilles. Les baleines, en attendant d’être remontées sur le bateau usine par un plan incliné arrière, étaient amarrées le long de la coque où on les insufflait d’air pour les empêcher de couler. C’est ainsi que lorsque nous accostions l’Anglo-Norse avec le Kiberoen, mais il fallait que la mer soit toujours belle, une baleine était toujours entre nous et le bateau usine. On nous descendait un panier par un monte charge et nous remontions les vivres et le courrier. Chaque fois que nous nous trouvions là aux heures du repas, particulièrement le soir, le commandant nous invitait à sa table et mettait aussi une cabine à notre disposition. Cela nous changeait du confort rudimentaire du Kiberoen. Pour monter sur le bateau usine, le panier venait nous chercher, Vaayssières et moi, sur le pont du Kiberoen et nous déposait sur la passerelle de l’Anglo Norse.  Il existe une ou deux photos de cette époque où l’on me voit  monter  d’un bord à l’autre à l’aide du panier, une autre où je suis sur le pont du navire baleinier avec Michel Angot.

Le découpage des baleines se faisait, sur une immense plage arrière, entièrement à la main. Armés de grandes faux coupantes, les découpeurs taillaient dans la masse. Une partie des carcasses était broyée, une autre partie jetée à la mer. Inutile de dire le nombre de requins qui rodaient autour, ce qui faisait le bonheur de nos matelots malgaches qui en pêchaient quelques uns, retiraient queues et nageoires, les séchaient et les revendaient à Tuléar aux commerçants chinois qui en faisaient grande consommation.

Ce travail pour les Norvégiens dura près de deux moins. Au retour sur Tuléar, le Kiberoen connut une panne de moteur que Vayssières réussit à réparer et nous pûmes ainsi rentrer. Mais après investigations au port, on s’aperçut que l’arbre vilebrequin était fortement rayé et qu’il était plus possible de tourner ainsi. Il fallait faire venir un vilebrequin de France ; au minimum le délai était évalué à deux mois. La direction de La Rochefortaise me proposa de rentrer en France  et si l’aventure m’intéressait toujours de revenir avec femme et enfants.

Je remontai donc à Tananarive, par la route cette fois, avec un camion de la société. Quel voyage ! Quelle aventure ! Quel dépaysement ! La route toute en terre ! Nous voyagâmes au milieu de paysages d’une diversité extrême : savanes, collines, montagnes, vallées, plateaux, champs en terrasses, lits de fleuves et de rivières, autant de reliefs aux formes étranges, fantasmagoriques, stupéfiantes ;  nous fîmes un bon bout de chemin dés la sortie de Tuléar au milieu des baobabs, visitâmes quelques cimetières de tombes Mahalafy et traversâmes plusieurs villages de mineurs qui se tuaint à la tâche en recherchant des pierres précieuses ; des tas de lémuriens nous  regardèrent passer sans étonnement. Nous fîmes halte à Andronavory, la cité des saphirs, puis à Fianarontsoa, une petite ville déjà, avec son vieux bourg perché et  où la Rochefortaise avait installé ses usines. Puis ce fut Antsirabé, la grande cité agricole. Tuléar était à près de 1000 kms de Tananarive et il fallut 4 jours pour boucler le voyage .

A Tana, je pris l’avion pour la France, le 22 décembre 1949.  Cette fois, c’était un DC4, un peu plus confortable et un peu plus rapide. Ce voyage dura comme à l’aller deux jours avec escale et nuit à Karthoum où je retrouvais le même hôtel. A Paris, Mariange m’attendait. Une anecdote me revient sur ces retrouvailles. Ma belle-mère avait été très réticente à laisser mon épouse Mariange venir seule me rejoindre à Paris. Sur les conseils de Nainaine Rose, sœur de ma belle-mère, qui lui confectionna une petite poche en tissu afin de mettre son argent à l’abri, leur petite cousine Marie Tenier, qui habitait Paris, fut contactée ; c’était aussi la cousine germaine de mon beau-père don t la mère Jeanne Tenier était la soeur de Victor, le père de Marie, tombé à la mer et noyé en 1902 au large de Belle-Ile. Marie Tenier accepta de recevoir Mariange. Celle-ci, son petit magot dans la pochette  planquée à l’intérieur du soutien-gorge, prit un taxi à la gare Montparnasse pour se faire conduire directement en taxi chez la cousine. C’est là que nous nous retrouvâmes. Il y a des événements que leur particularité inscrit profondément dans la mémoire où ils ne s’effacent pas aussi facilement .

Après plusieurs mois de séparation, c’était une immense joie de retrouver mon épouse et, après avoir pris le train à Montparnasse pour Lorient, de revoir deux jours plus tard à Groix mes fils, Lucien et Maurice. Je passais Noël en famille. Autant que je m’en souvienne, nom absence avait duré huit mois. Ce fut à ce moment-là que Mariange acheta notre première chambre à coucher. De l’acajou, malgré les réticences de ma belle-mère qui trouvait la teinte de ce bois pas très belle. Enfin du moins pas à son goût.  Lucien et Maurice avaient grandi, surtout Lucien, qui avait six ans ; c’était un peu le chouchou de son peupé Benoît et de sa grand-mère. C’était aussi leur premier petit enfant.  Je retrouvais le Bureau de Tabacs avec joie et émotion. Mes beaux-parents nous avaient attribué les deux pièces de gauche au premier étage de la grande maison. Mon épouse avait commencé à les séparer pour en faire quatre espaces de vie. Dans la grande pièce du fond, à droite, la chambre des enfants, à gauche, la nôtre, chacune d’elle avec une fenêtre, et dans la grande salle, une séparation vitrée avec d’un côté, la cuisine et de l’autre, la salle à manger dont la table, les chaises et le buffet furent achetés l’année suivante. C’est vrai que je venais de gagner 70 000 f par mois, c’était un bon, un très bon salaire ; j’étais heureux d’être devenu financièrement indépendant, même si nous habitions sous le même toit que mes beaux-parents et que  nous n’avions à payer ni loyer ni électricité.

L’avenir ne se présentait pas sous de mauvais auspices.  C’est alors que nous eûmes à surmonter  deux épreuves. La première était programmée. Mon épouse n’avait cessé, depuis la mort en février 1945 à Concarneau de notre second fils Patrick, enterré dans le cimetière de Lanriec, d’oeuvrer pour que son corps repose dans la terre de nos ancêtres. Ma belle-mère avait d’ailleurs acheté une concession à perpétuité dans la partie neuve du cimetière de l’île en vue d’accueillir la dépouille. Le transfert de celle-ci nous avait été annoncé pour le 21 février.  Mon épouse appréhendait cette journée. C’est dans un climat d’attente,  lourd, pesant, où se mêlaient peine et appréhension que survint la mort de la grand-mère paternelle de mon épouse, la brave meumée Chan. Décédée le 19 février à l’âge de 80 ans, Jeanne Tenier, épouse de Colomban Tonnerre,  fille de l’énigmatique Celina Sabinea ( dont mon fils Lucien a pu reconstituer une partie de l’histoire ),  fut enterrée  le même jour où son arrière petit fils trouvait place dans cette toute nouvelle tombe de famille où l’on enterrera ensuite mon beau-père, qui allait mourir l’année suivante, en 1958, la grand-mère maternelle de mon épouse,  Rose Le Fé, épouse de Ange Eveno ( qui venait d’avoir 88 ans cette année-là). Puis viendra le tour de mon épouse, ma belle mère et ma belle-soeur Jeanne. Et son mari Thimothé Quéré qui vient de mourir en ce début de 1996. Cette année 1950 commençait donc bien tristement. Mais comme la Rochefortaise m’avertissait que le Kiberoen, rebaptisé Tuléar, était à nouveau fin prêt, il fallait prendre une décision.

Mise en ligne le 1e mars 2009

( si mes parents  avaient vécu aujourd’hui, ils auraient fêté leur 66 ans de mariage)

 

 
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