La parisienne de Houat

La première fois que je suis allé à l’île de Houat, j’ai pris à Quiberon un bateau qui portait le nom bien accueillant : le Notre-Dame-Du-Confort, Hélas ! il n’avait absolument rien de confortable. Bien au contraire. Mais les insulaires, accoutumés à la dureté d’une existence dans laquelle les pires vicissitudes le disputaient parfois aux plus folles inquiétudes, avaient appris à s’en accommoder. C’était quand même un progrès indéniable que cette liaison, trois fois par semaine, avec la grande terre, quand on pense aux avatars et difficultés de toutes sortes rencontrés par les visiteurs tout au long du XIXe siècle et même encore dans la première moitié du XXe pour atteindre ces quelques arpents de terre, de sable, de rocs et de galets que les Romains avaient affublés d’un énigmatique Siata et les Bretons baptisés du nom vernaculaire du canard : Houat.

Ce ne fut par le passé jamais une mince affaire d’y débarquer. Aucun service régulier n’était assuré depuis le continent. Bien heureux le voyageur trouvant un pêcheur qui, depuis Quiberon, Saint-Goustan en Auray, Saint-Gildas, Le Croizic, Belle-Ile, acceptait de l’embarquer pour cette île où avait abordé au Ve siècle Gildas le Sage, Gildas le saint, le fondateur de la célèbre abbaye de la presqu’île de Rhuys, depuis demeuré le saint patron de la paroisse.

Ah ! où était-il le temps où l’on venait à cheval depuis Quiberon en traversant une forêt profonde, éclairée la nuit par des torches dont la plus haute et pas la moins lumineuse brillait au lieu-dit La Teignousse où a été érigé un phare. Il y a longtemps que la chaussée prolongeant la presqu’île, par les îlots et récifs du Béniguet, l’île de Hoédic, les Cardinaux, jusque sans doute le plateau du Four, a été engloutie par les flots. Peut-être depuis le temps lointain où un formidable cataclysme submergea la ville d’Aïse dont les ruines dorment aujourd’hui sous les eaux du plateau des Birvideaux au large de la côte sauvage de Quiberon. La mer, en ce temps-là, avait déjà croqué quelques belles bouchées de terre de cette longue chaussée puisque les conteurs affirmaient que lorsque le raz-de-marée submergea des hectares et des hectares de terrain tout autour de la presqu’île, il n’y avait déjà plus qu’un saut de cheval entre la pointe du Conguel et l’île de Houat. On y passait donc déjà plus à pied sec. Le bateau était indispensable.

L’abbé Delande en 1849 arriva avec une barque de pêche depuis Belle-Ile dont Houat dépendait alors. Durant l’été 1875, Alphonse Daudet emprunta le bateau-pilote qui n’était qu’une simple barque à voiles. L’auteur des Lettres de Mon Moulin, passionné de chroniques extraordinaires et fabuleuses, aurait dû alors entendre parler de cette Parisienne qui vivait dans l’île et dont  nul habitant de l’île ignorait la fantastique histoire. Elle venait d’avoir soixante ans. Epouse de Barnabé Le Roux, un des anciens du Conseil des Sages auprès de qui l’on s’informait avant de voter les décisions graves concernant les affaires de l’île, elle était fière d’être aussi la mère de ce garçon, Ferdinand, qui allait sur ses dix-huit ans, mais qui malgré ce jeune âge ne se laissait pas facilement compter par les adultes quand il s’agissait de pêche. Son fiston en connaissait déjà un rayon. Ses espoirs de mère comblée, elle les reposait aussi sur sa fille Marie-Anne née le 13 août 1852, trois mois avant que décède son aînée, Trifine âgée de 4 ans. Elle en avait perdu encore deux autres : François mort en 1856 qui n’aura vécu que deux ans et Grégroire, le petit mousse de 12 ans, mort à Belle-Ile en 1861.  Trois enfants, c’est pas beaucoup avec toutes ces maladies innommables qui nous les tuent, disait-elle  mais c’est trop quand on n’en a eu que cinq.  Comment et pourquoi Daudet n’ entendit-il point parler de cette femme surnommée la Parisienne alors que, à peine avais-je mis le pied sur l’île, en août 1966, l’une de ses petites filles, la grand-mère de mon épouse, meumée Mélie, me raconta son incroyable histoire.

Cette histoire-là n’aurait été au fond que la chronique d’une simple femme, fille, épouse et mère de marin pêcheur si son insigne naissance ne l’eût auréolée d’un certain prestige.  Alors Marie-Françoise, ça va, ce matin ?  lui demandait-on  en la croisant dans une ruelle de l’île. Mais, le dos à peine tourné, on pérorait à la prochaine rencontre :  Tiens, je viens de  voir la Parisienne. Une Parisienne dans une île bretonne, à cette époque-là, où le tourisme n’était l’apanage que de quelques illustres voyageurs en mal d’exotisme provincial, ça ne courait pas les rues. Voilà qui aurait interpellé sûrement l’auteur des Lettres de mon moulin s’il en avait entendu parler. Mais l’écrivain occitan était un étranger et il entravait couic à la langue bretonne, la seule pratiquée dans l’île. C’est vrai que tous les insulaires mâles, à l’image de presque tous les marins bretons, savaient le Français. Et même certains encore un peu d’Anglais, appris dans leur plus tendre enfance alors que les troupes de la perfide Albion descendaient régulièrement dans l’île pour se pourvoir en nourriture et en eau douce. Mais dans la vie courante, quotidienne, usuelle, tous et toutes n’échangeaient qu’en parler vannetais.
L’été où je débarquai pour la première fois à Houat alors que l’éclairage électrique venait tout juste de remplacer celui au gaz, que les Houatais découvraient les joies des appareils ménagers, les touristes se réduisaient à quelques dizaines de citadins dont une poignée de Parisiens venus soigner leur spleen urbain. Les autochtones ignoraient tout du stress, vivant au contact d’une nature sauvage et bien préservée. L’île sortait lentement des limbes d’un passé séculaire où elle avait vécu repliée sur elle-même. Mais avec une harmonie certaine, pouvait-on dire, sans sombrer dans la nostalgie ringarde et passéiste.

La Parisienne ? Une touriste ? demandai-je à meumée Mélie. Non, Débar La Parisienne. Ah ! parce qu’elle s’appelait Débar. Non, son nom c’était Marie-Françoise Le Gurun. Attendez, là, je ne comprends pas, avec un nom comme ça, Le Gurun, elle ne peut pas être parisienne… Bien sûr que non. Enfin, si, elle est née à Paris en 1813. Une Le Gurun née à Paris mais c’est impossible.  C’est pas une histoire banale, tu sais. Meumée Mélie qui savait plus de breton que de Français, et sa sœur, la brave tante Maria, parlaient avec exaltation de leur grand-mère qu’elles n’avaient pas connu mais dont l’histoire leur avait été si souvent et si joliment narrée qu’elle était devenue dans leur mémoire, comme dans celles de tous les petits-enfants de la Parisienne, du côté Le Roux, les oncles Ferdinand, Prudent, Raphaël, tante Célestine, comme du côté Scouarnec, Ferdinand, Louis, Marianne, Mathurine, une aventure romanesque dans laquelle les circonstances de la naissance parisienne composait le chapitre le plus attachant.

L’histoire commence une nuit de novembre 1812. L’île, avec sa consœur hoédicaise, relève depuis la Révolution de l’autorité communale de Palais en Belle-Ile en Mer mais paroisse indépendante depuis 1802, après avoir dépendue de Saint Gildas de Rhuys, on y prie toujours le saint ermite  dont le nom breton est Gweltas. On croit que c’est toujours le meilleur remède pour écarter de l’île les forces maléfiques de toutes sortes et appeler les puissances du bien.  N’est-ce pas ce Gweltas-là qui, un jour que  les îliens manquaient cruellement de nourriture, fit sauter sur le sable de la grande plage des soles à ne plus avoir qu’en faire. C’est si  vrai  que la forme d’une sole est demeurée en saillie sur un rocher. Savez-vous qu’il venait se retirer ici, en cette chère île de son cœur, depuis son abbaye de la presqu’île de Rhuys en sautant à cheval du Grand Mont où l’on voit encore l’empreinte du sabot de sa monture. On dit que le diable, voulant un jour lui faire concurrence, calcula mal son coup et tomba sur le rocher du Mulon, en face de la Grande plage, où l’on voit encore ses traces, en un endroit appelé depuis le trou du diable.

En 1812, l’Empire n’a plus d’avenir qui  voit sa gloire s’effilocher derrière lui. Ses grandes victoires sont de lointains souvenirs. Austerlitz est oublié, Waterloo s’approche à grands pas. Les acquis sociaux et culturels de la Révolution ont été inscrits au compte des pertes et profits. Même si l’Etat Impérial brille encore de l’éclat de quelques tardifs lauriers, rehaussés par l’apparat d’un remariage avec l’autrichienne Marie-Louise de Hasbourg en 1810 qui n’a fait que confirmer le caractère de plus en plus aristocratique de l’autorité d’un monarque atteint de la folie des grandeurs, le régime vacille sur ses gonds avec le déclenchement de la campagne de Russie en juin 1812.

Cette année 1812, les affaires, sur le plan intérieur, sont pourtant bien calmes. La chouannerie, enfin du moins la grande, celle qui aurait pu mettre en danger l’Empire,  est en pleine déliquescence. Elle achève une agonie entamée dès la promulgation du Concordat depuis 1802 qui a amené les prêtres à répandre l’esprit d’apaisement alors qu’une paix passagère avec l’Angleterre a coupé ses bases royalistes. Des officiers chouans sans troupes ont négocié leur reddition. Bien sûr, quelques nostalgiques n’ont pas encore désarmé. Il  demeure en Angleterre où ont été accueillis, dès le lendemain du coup de filet de 1801, quelques irréductibles comme le comte d’Artois et des chefs chouans rescapés de Quiberon. La tentative de Cadoudal et de quelques comploteurs d’assassiner, en août 1803, Napoléon a tourné court. Arrêtés le neuf mars, le charismatique chef morbihannais et onze de ses compagnons ont été exécutés le vingt-cinq juin 1804. Ils ont suivi le duc d’Enghien, fils du dernier Condé, qui, au mépris des règles internationales, a été enlevé et fusillé trois mois plus tôt dans les fossés de Vincennes. Plus rien ne pouvait alors contrarier le sacre du deux décembre 1804.

Dans le Morbihan, Pierre Guillemot, le roi de Brignan, après l’exécution de Cadoudal, a essayé de traverser la Manche. Son départ contrarié par le mauvais temps l’a forcé à revenir à Bignan. Arrêté à Plaudren, il est fusillé à Vannes le 5 janvier 1805. Napoléon, empereur à vie des Français, qui lui doivent, selon le catéchisme impérial de 1806 « l’amour, le respect, l’obéissance, la fidélité, le service militaire, les tributs pour la conservation et la défense de son trône… », réprime la dernière grande aventure chouanne qui s’achève à Pontivy par l’exécution du chef chouan Haye Saint-Hilaire et son complice Bily le 7 octobre 1807.

C’est par conséquent dans un climat apaisé à l’intérieur du pays, alors que la guerre fait toujours rage entre la France et ses ennemis, au premier rang desquels l’Angleterre, que survient l’épisode houatais de novembre 1812. Il n’y a pas encore vingt ans que le désastre de Quiberon a  perturbé la vie de la communauté houataise,  contrainte d’accueillir ces 3000 officiers et soldats, anglais, émigrés, insurgés, mercenaires à la solde qui trouvèrent refuge dans l’île. Une terrible épidémie s’est déclarée qui tue par dizaines, par centaines, - peut-être même plus de mille, on n’en sait le nombre exact car il n’a pas été tenu de registre de sépultures-, les rescapés de cette armée en lambeaux. Treize Houatais, et parmi eux le recteur, Monsieur Lorcy, payent aussi de leur vie un tribut à ce fléau qui aurait pu être la variole ou le choléra. L’île, sur laquelle on ouvrira un autre cimetière à la pointe du Béniguet pour enterrer tous ces morts pestiférés, restera sans prêtre jusqu’en 1797. Le comte d’Artois, futur Charles X, à la tête de la 3ième division des Emigrés, vient à Houat où il fait célébrer un service pour les victimes et reçoit les délégations des villes et villages du Morbihan. Le drapeau de l’ancienne monarchie française flotte sur l’île qui ne cessera plus d’être fréquentée par les ennemis de la République pendant les vingt ans qui suivront l’échec de Quiberon.

Oubliée du monde, Houat, comme Hoédic d’ailleurs, est utilisée par les Anglais qui y débarquent leurs blessés et malades,  enterrent leurs morts, s’approvisionnent en eau et nourriture. Les pêcheurs auraient fait un pacte avec eux. Ils peuvent pêcher en toute tranquillité, les recteurs leur ayant donné des laissez passer anglais, à charge de vendre à ces ennemis héréditaires de la France une partie de leur pêche. En réalité, les habitants subissent, plus qu’ils n’y consentent, cette occupation permanente de leur île qui sert aussi de base aux Emigrés et Chouans qui font de multiples allers-retours avec l’Angleterre. Bien sûr que certains insulaires les aident, ces Chouans et ces Emigrés, d’aucuns s’en font même un devoir. Non seulement parce que leur cœur penche plutôt de leur côté que de celui de la République, mais surtout parce qu’ils sont aussi des hommes et, qui plus est, de vrais chrétiens. C’est leur prochain qui est l’objet de leur sollicitude qu’ils n’hésiteront d’ailleurs pas à étendre aux républicains chaque fois qu’il y a péril. Ce gendarme de la Marine, qu’ils cachent en 1803 alors que de nombreux royalistes, en partance pour l’Angleterre étaient présents dans l’île, aurait sûrement connu un mauvais sort sans leur aide. Les insulaires souffrent, plus que tout autre population riveraine, de cet état qui amène, dès le départ des Anglais, les sbires de la République et de l’Empire à débarquer dans l’île où ils prennent les chaloupes, enlèvent les bestiaux et molestent les habitants. Ils ne sont pas à la fête les Scouarnec, Le Palmec, Le Roux, Le Gurun quand leurs barques abordent un port du continent. N’a-t-on pas tiré sur quelques-unes d’entre elles ? Déchirés, pris entre deux feux, ils subissent, en silence souvent, les exactions des affidés deux bords à qui ils apportent pourtant aide et réconfort indistinctement sans tenir compte des idéologies.

C’est cette attitude, chrétienne peut-être, mais dictée aussi par une compassion et une humanité toutes naturelles, qui pousse la famille de Jérôme Le Gurun à accueillir sous son toit au début novembre 1812 trois chouans qui, partis d’Angleterre et après avoir débarqué à Hoédic, ont gagné Houat. Le plus célèbre des trois est nommé De Bar, nom que l’on trouve écrit sous des formes les plus diverses : Des Barre, Desbar, De Bar, nom qui apparaît souvent dans les Chroniques Chouannes de Bretagne…. C’est bien sûr un surnom – il se fait aussi appeler Montauciel-, comme en portent presque tous les chefs chouans. Une note en date du dix-neuf floréal VI du Ministre de l’Intérieur au Ministre de la guerre le considère comme l’un des chefs chouans les plus réputés.

En réalité, il se nomme  Jean François Edme Le Paige. Il est né à Concarneau en 1763 du mariage de Louise Héléne Musseau, fille d’un procureur royal, et de Edme Le Paige, bressan, né à Châlons sur Saône, soldat illettré, arrivé dans le port finistérien dans les années 1760 avec le régiment de Talaru. Bien que ne sachant ni lire ni écrire, le simple soldat sans grade qu’il est prend du galon eu égard au rang de son père, conseiller du roi et contrôleur des fortifications de Bourgogne et de Bresse. Laurens de la Barre, sénéchal de Concarneau,  le prend sous son aile et le fait greffier au siège royal du tribunal. Il deviendra ensuite notaire. Après le 4 août 1789, il sera élu aide major à la 1e compagnie de la milice. Ce n’est donc pas par hasard qu’il fait faire des études à son fils Jean François Edme, d’abord au séminaire de Plouguernével, puis au collège de Quimper et l’envoie étudier le droit à Rennes où il devient avocat au Parlement de Bretagne. Revenu à Concarneau, il s’intéresse au négoce  de la sardine. L’abolition des privilèges le laissant sur la paille, il s’enfuit en 1892 avec un groupe d’émigrants ; on le retrouve quelque temps plus tard dans la légion royaliste de Saint-Simon opérant dans la région de Saint Jean-Pied de Port.

En 1794, il commande à Gourin. En, 1796, avec Duchamp de Villiers, il reçoit la mission de rallier les mécontents du côté de Carhaix et d’étendre l’insurrection dans le Finistère. En 1797, Charles Philippe de France, Monsieur Frère du Roi, le nomme au grade de Colonel d’infanterie. En 1798, il reçoit avec Guillemot et d’autres chefs un brevet de colonel. En 1799, Cadoudal lui confie le commandement de la huitième Légion, dite de Gourin. En 1800, il est nommé adjudant-général du Finistère. En 1801, il fait partie de la bande d’officiers que Cadoudal amène avec lui à Londres. Il n’est donc pas le premier venu.  Après que la Chouannerie morbihannaise eut perdu son socle, avec les exécutions successives de Cadoudal, Guillemot et Haye Saint-Hilaire, Debar est parti à Londres où il végète. A l’automne 1812, alors que s’achève la bataille de la Moskova et que les grognards ne se doutent pas encore qu’ils vivront bientôt l’un des drames les plus horribles de l’histoire de la Grande Armée, la retraite de Russie et le passage de la Bérézina, le chef chouan a décidé de rejoindre la France.

L’escale par les îles morbihannaises est alors le passage obligé.   Il arrive à Hoédic le 7 novembre en compagnie de deux autres chouans Le Droz et Bonnaventure Le Guern, dit sans Souci. Ils sont accueillis par le recteur Marion qui les fait passer quelques jours plus tard à Houat car il sait qu’ils sont pistés par la police impériale qui  n’ignore rien de leurs antécédents.

Quand Debar débarque à Houat quelques jours plus tard, l’île ne lui est pas inconnue. Il y est venu en novembre 1804, avec le bateau La Victoire de Le Louette, un pêcheur d’Auray, en compagnie de Pierre Guillemot, le roi de Bignan, alors qu’ils essayent de rejoindre l’Angleterre, après l’exécution de Cadoudal. A Houat, les Chouans sont accueillis dans la maison de Jérôme Le Gurun, un pêcheur qu rien ne distingue des autres, âgé de trente-trois ans, marié à Marie-Anne Le Roux qui, d’un an plus jeune que lui, est née à Saint-Gildas de Rhuys et avec qui il a eu cinq enfants. Il faut deux ou trois jours pour préparer leur passage vers le continent. Marie Anne le Roux, dont les idées royalistes et chouannes sont connues des autorités impériales, décide de conduire les hommes dans la maison de son beau-père Grégoire Le Gurun. C’est la dernière demeure à la sortie du village  en direction de la pointe du Béniguet. Mais à Lorient, on a été averti de l’arrivée des trois Chouans. Comment ? Par qui ? Un traître dans les îles ? Sans doute. Peut-être. Sûrement. Certains ont affirmé que ce serait l’abbé Marion, curé de l’île, qui les aurait dénoncés. On conçoit mal une telle hypothèse compte tenu du dévouement que le zélé recteur a toujours déployé envers les exilés, chouans comme royalistes.

Quoi qu’il en ait été, le 23 novembre, le lougre L’Alerte commandé par l’enseigne de vaisseau auxiliaire Allanioux de l’Ile-aux-Moines, alors que l’aube n’est pas encore levée, mouille sous Houat. L’officier et vingt-deux hommes mettent pied-à-terre et se dirigent directement vers la maison de Grégoire Le Gurun. Sans hésitation, a-t-il été dit par la suite, ce qui traduirait bien une dénonciation. Allanioux frappe à la porte et affirme qu’il vient chercher les hommes pour les  mettre à l’abri à Port-Navalo. On lui répond de l’intérieur qu’ils ne sont plus là. Il insiste. La porte finit par s’ouvrir. Sur le seuil, se présente le beau-père de Marie Anne Le Roux. Allanioux aperçoit les trois chouans qui  se tiennent debout, à peine vêtus. Une bataille rangée s’engage. Les trois  exilés se sont précipités dehors et tentent de se défendre.  Debar tombe sous les coups d’Allanioux. Les deux autres s’enfuient, les poursuivants aux talons. Le premier est abattu pas très loin de la maison, l’autre, la jambe brisée, arrive jusqu’à la côte, au-dessus de la plage de la fontaine, où il est achevé à coups de baïonnette. Les trois hommes seront enterrés tout de suite dans le cimetière de Houat où quelques jours plus tard un juge de paix viendra les exhumer afin d’examiner leurs blessures.

Grégoire Le Gurun, infirme, est trop vieux pour être emprisonné. C’est sa belle-fille, Marie-Anne Le Roux, épouse de Jérôme Le Gurun, absent de l’île au moment des faits, que l’on vient arrêter le 1e janvier 1813. Elle est expédiée vers Paris où, après être passé dans diverses prisons jalonnant la route de Quiberon à la capitale, Rennes, Alençon, Mortagnes, elle arrive quelques semaines plus tard. Personne, peut-être pas même elle, la pauvre, car c’est tout récent, ne sait qu’elle est enceinte. On peine à imaginer les affres de cette pauvre bretonne conduite par la maréchaussée à cheval jusqu’à la grande ville de Paris où elle est enfermée à la prison des Madelonnettes, un ancien couvent reconverti en centre pénitentiaire pour les femmes prévenues de délits.  Le vendredi 5 février, elle est amenée  à la 1e division du Ministère de la Police Générale afin d’y subir un interrogatoire serrée. A l’issue de celui-ci, elle est considérée comme étant à la solde du Parti ( entendez royaliste) et condamnée à être maintenue en détention selon les ordres de sa Majesté Impériale et royale.

C’est en cette prison, située rue des Fontaines, que naîtra le sept septembre une petite fille -  c’était son sixième enfant-,  qu’elle prénomme Marie comme elle en lui adjoignant les prénoms de Françoise et Louise. La petite sera baptisée deux jours plus tard par le curé Doro de la paroisse de Sainte Elizabeth, où est située la prison, en présence d’un parrain de circonstances, Xavier Fougeroux, sous chef au Trésor Impérial et d’une marraine idoine, Marie Thérèse Gallois, veuve d’Antoine Claude Renaud demeurant rue Saint-Denis à Paris.

La campagne de France s’achève par la capitulation de Paris le 31 mars 1814 et l’abdication de l’Empereur le six avril.  Les forces européennes coalisées entrent dans la capitale. C’est le Tzar qui rend à la mère et à son enfant la liberté. Recueillies quelque temps par le parrain, elles auraient attendu que Jérôme Le Gurun vienne les chercher. On peut à deux siècles de distance imaginer les appréhensions du marin pêcheur de la petite île du Morbihan à entreprendre un si long et si  aventureux voyage pour une ville qui devait, dans son esprit s’apparenter peut-être à une sorte de Sodome et Gomorrhe.  On sait qu’il en revint avec son épouse et sa fille. Ils retrouvèrent leur île de Houat. Marie Anne Le Roux eut encore la force de mettre au monde un dernier enfant que l’on prénomma Goustan le 11 juillet 1815. Treize jours plus tard, la jeune femme quittait cette terre alors qu’elle n’avait que trente-cinq ans.  A cette époque, si un grand nombre de parturientes mourraient dans les jours et les semaines qui suivaient les couches, il n’est pas déraison de penser que l’humiliation et les tourments d’un emprisonnement, qui apparaît une punition démesurée eu égard à la bénignité d’une infraction à la loi dictée par le respect de la tradition d’une autre loi, plus humaine et plus généreuse, celle de l’hospitalité, n’avaient pas peu ou prou contribué à annihiler l’envie et la force de  la pauvre mère à vivre. Trop dur. Trop injuste. Trop. Trop…

Marie Françoise Le Gurun, la petite parisienne, grandira dans cette île où étaient nés ses ancêtres. Bien sûr, dés sa plus tendre enfance, on lui contera le dévouement de cette mère qui, si loin des siens et de son pays, eut la force de la mettre au monde. La petite fille trouvera ainsi mille et une raisons de vivre, debout, avec fierté, ne baissant jamais les yeux, essayant de juger toujours avec bonté et souci de  justice. Elle  s’épanouit au sein de cette communauté régie par une chartre dont certains articles aujourd’hui peuvent prêter à sourire car marqués de l’empreinte d’un clergé quelque peu réactionnaire qui interdisait aux jeunes filles de quitter l’île sans son autorisation expresse. Mais beaucoup des règles communautaires établies alors, comme celle qui fixait le fonctionnement d’une cantine, d’une boutique, la gestion d’une masse commune pour venir en aide aux plus démunis et défavorisés, l’organisation d’un Conseil des Anciens chargé de veiller au règlement, de réformer les abus, de décider des questions d’utilité publique, n’étaient pas, et loin s’en faut, des inepties. Elles étaient peut-être un mal nécessaire, ne fût-ce que pour souder une communauté qui parvenait ainsi à adoucir une existence pas toujours drôle à vivre au long des jours. Cela ne veut pas dire que, curé à sa tête -il est, sans caractère officiel, officier de l’état civil, syndic des gens de mer, agent des douanes et de l’octroi, directeur de la poste aux lettres, notaire, juge de paix-, l’île ressemblait à ce royaume idéal que les utopistes de tout poil ont toujours cherché à créer, mais qu’au moins tous les habitants se retrouvaient sur le même pied d’égalité. Cela ne durera d’ailleurs pas. Dés 1847, date où l’on entreprend la construction du grand fort, l’arrivée de nombreux ouvriers du continent perturbe la réglementation communautaire. Alors que jusque-là, seule la cantine délivre du vin aux hommes, la même quantité à chacun, certains îliens ouvrent des établissements privés. Les débits de boissons font leur apparition. Il y en aura désormais toujours sur l’île.

Cette année-là, ou naissent cafés et débits de boissons, Marie Françoise Le Gurun la parisienne épouse le houatais pur sang, marin pêcheur de son état, Barnabé Le Roux. Elle vient d’avoir trente-quatre ans. Après la mort de sa mère, son père s’est remarié avec Isabelle Gouzerh. Quatre autres enfants sont venus rejoindre ceux du premier lit. On peut penser qu’elle reste au foyer aider sa belle-mère et son père qui décédera à soixante dix-huit ans l’année suivante. Des cinq enfants qu’elle met au monde, deux seulement se marieront, Marianne Le Roux avec Patern Scouarnec et Ferdinand Le Roux avec Azénor Le Gurun, qui assureront la pérennité de la descendance. Et quelle pérennité puisqu’ils vont, à leur tour, donner vie à vingt enfants.  De ces vingt petits-enfants, huit donneront naissance à soixante-deux arrière petits-enfants dont  beaucoup vivent, et en majorité à Houat, encore aujourd’hui. A la génération suivante, la cinquième, cette lignée a littéralement explosé à travers toute la France car 46 des arrières petits-enfants de la Parisienne ont à leur tour enfanté des centaines de descendants. Alors que naissent depuis 1990 les enfants de la septième génération, combien y a-t-il aujourd’hui de descendants vivants de celle que l’on avait surnommé La Parisienne ? Autour d’un millier ? En tout cas, des tas et des tas d’arrières arrières et d’arrières arrière arrières petits-enfants.

Marie-Françoise Le Gurun ne pouvait sûrement pas pensé qu’un jour auraient pu naître, elles aussi dans la même ville de Paris, Olivia Koutaibi et Jennifer Carrez, deux descendantes de la sixième génération. Car dans les veines de pas mal de représentants de la postérité, éparpillés aujourd’hui depuis Houat, jusqu’à Groix, Lorient, Casablanca, Puteaux, Lorient, Brest, Plougasnou, Rochefort sur mer, Rennes, Toulon, Mayotte, et en de multiples autres points de la terre, si coule bien sûr le sang breton de l’aïeule, il y a aussi mêlé, et c’est fort heureux pour la compréhension, l’estime et la fraternité entre les peuples, du sang libanais, éthiopien, espagnol, marocain, algérien. Belle revanche du destin, vous ne trouvez pas.

Copyrigth Lucien Gourong
9 novembre 2008

 

 
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