Chapitre 3

Les Bourlingues de mon père au Long Cours

De cette escapade cabotée dans les ports du Nord, je peux en donner, à défaut d’une date précise, au moins l’époque où elle eut lieu. C’était au début de l’automne de 1952; en effet, le jour de mes neuf ans, le 11 octobre de cette année-là, je me trouvais à bord du Saint-Marcouf naviguant entre le Havre et Dunkerque. Alors que nous fêtions dignement en mer par un somptueux déjeuner cet anniversaire au carré des officiers, j’appris que dans la nuit, nous avions frôlé la catastrophe et échappé au drame.  Le cargo avait accroché une mine errante qui flottait entre deux eaux depuis la dernière guerre ; elle était restée plus d’une heure le long de la coque  contre laquelle elle venait  régulièrement cogner.  Comme ma mère qui dormait dans la cabine de mon père, je n’en sus rien sur  le moment ; dans la cabine passager de la coursive bâbord, qui servait d’habitude aux élèves officiers et qu’en leur absence  on m’avait attribuée, je goûtais à l’un de ces sommeils bienheureux d’enfance pendant que les hommes de l’équipage, qui la peur au ventre, qui la gorge nouée, qui la sueur perlant le long de l’échine, suivaient les évolutions de l’engin de mort, impuissants, se préparant à la plus funeste éventualité, parés à larguer les canots de sauvetage s’il avait explosé.Heureusement, alors que toute intervention humaine était impossible, la mine flottante se décrocha d’elle-même. Quel pot ! constatait le second capitaine, alors qu’arrivait sur la table mon gâteau d’anniversaire où scintillaient les flammes de neuf jolies petites bougies, on a eu sacrément chaud. Et bien, mon garçon., il s’en est fallu d’un rien que tu ne les souffles jamais. Allez vas-y. Fort ! Et d’un seul coup ! Poufffff ! Joyeux anniversaire.

En cet automne 1952, il y a déjà près de dix-huit mois que mon père navigue comme  lieutenant de pont à la Compagnie des Messageries Maritimes. Après les tragédies et les horreurs de la guerre, il a  bien fallu cinq ans pour que renaisse en France une flotte de commerce digne de ce nom. Au début de ces années cinquante  s’ouvre une ère qui  durera vingt ans durant et sera considérée comme un âge d’or de la marine marchande française. Un marin qui veut alors embarquer au commerce n’a aucune peine à trouver un poste sur l’un des centaines de cargos et paquebots battant pavillon de France et courant les mers du monde.

C’est par le plus grand des hasards que mon père a quitté la pêche pour la Marmar comme on appelle avec familiarité la flotte du long cours et du cabotage international. Alors qu’il rentre de Madagascar, où il vient de vivre sus generis une aventure peu banale, sur le cargo mixte Ville de Strasbourg des Messageries Maritimes sur lequel il a, en compagnie de ma mère et de mon petit frère,  embarqué à Tamatave à destination de Marseille, le commandant doit faire face à la défection d’un lieutenant tombé subitement malade et hospitalisé dans un hôpital de la ville. Ayant appris la présence à bord à titre de simple passager de mon père et su qu’il possédait un brevet de patron de pêche, il lui propose de suppléer à l’absence de cet officier de pont en acceptant d’assurer le poste. Bien sûr, précise-t-il, avec rémunération.

Mon père débarqua à Marseille, non seulement avec un pécule non prévu à l’embarquement, mais surtout riche d’une expérience qu’il  jugea enthousiasmante. Rentré à Groix, il se reposa quelques semaines et décida de quitter le monde de la pêche qui avait jusqu’alors le sien. Il écrivit à  plusieurs  compagnies de navigation en sollicitant un embarquement. Moins d’une semaine après, il  n’avait reçu que des réponses positives. C’est dire les énormes besoins en marins qu’avaient alors les Compagnies. Comme celle des Messageries Maritimes avaient été la première à répondre, qu’il avait apprécié l’ambiance qui avait régné sur la Ville de Strasbourg, il opta pour cette compagnie, fleuron de la Marine Marchande française, titre qu’elle partageait avec deux autres armements, les Chargeurs Réunis et La Transat.

Je n’étais pas peu fier de mon lieutenant de père que je contemplais, avec une émotion qui me nouait la gorge, en costume et casquette galonnés d’or sur les photographies qu’il glissait dans ses courriers pour la maison. Il avait belle allure à la passerelle de ces cargos sur lesquels il bourlinguait. Deux noms sont restés dans ma mémoire : le Saint Marcouf et le Vercors, deux liberty-ships sur lesquels il fit  la quasi-totalité de sa carrière au long cours, vers l’Océan Indien et Madagascar, les îles Kerguélen, les Indes où  la France s’accrochait toujours à ces fameux comptoirs dont nous devions en classe débiter par coeur les noms avec ceux des villes de préfectures de l’hexagone.  Pondichéry, Karikal, Mahé, Chandernagor , Yanaon nous plongeaient dans des rêves où se mêlaient exotisme colonial et aventure  romanesque. Mais la grande destination en Extrême-Orient des Messageries Maritimes restait l’Indochine déchirée par une guerre qui ne disait pas son nom - comme plus tard celle d’Algérie- mais dont l’objectif restait celui de conserver cette lointaine colonie dans le giron de la mère patrie. Des milliers de Français laissèrent  leur vie dans les rizières du Tonkin, les collines de l’Annam, les méandres boueux du delta du Mékong. Mon père y fit plusieurs voyages afin d’y transporter du matériel militaire, des vivres pour le soldats. Il participa même à une opération de transfert de prisonniers viêt-minhs depuis Haiphong jusqu’au bagne de l’archipel de Poulo Condor situé à 200 kilomètres des côtes de la Cochinchine ,comme la France avait nommé la partie méridionale du Vietnam. Je me souviens des angoisses de ma mère lorsqu’elle apprenait que la destination du prochain voyage de mon père était l’Indochine. La mort rôdait partout dans ce Vietnam à feu et à sang. Les tués ne s’y comptaient plus. Le conflit fera plus 15 000 morts dans les troupes françaises sans compter les disparus, les tués de l’armée vietnamienne  et des troupes coloniales qui se battirent aux côtés des soldats français. Je me souviens avec précision de la vive émotion que suscita dans l’île  la mort de Joseph Tromeleue, capitaine au long-cours de 41 ans, en poste à la station de pilotage de l’île de Hondau  où il faisait monter les navires de transport sur Haiphong. Après avoir été blessé et capturé, il fut achevé, avec les deux autres pilotes, par un commando viêt-minh. C’était le 2 janvier 1951. Cette disparition tragique, qui me glaçait les sangs ,alimenta toutes les rumeurs dans l’île. Il avait été découpé en morceaux  vivant. Non. Je l’ai entendu dire. Il paraît qu’il a été torturé à mort. C’est dire notre inquiétude lorsque nous savions mon père en Indochine. Heureusement qu’il gagnait bien sa vie.

Sa paye nous mettait à l’abri de bien des soucis matériels. Ces années-là, commerce  pour nous rima avec richesse. J’étais un gamin privilégié, mieux pourvu, me semblait-il, que les copains dont le père  trimait dur  à la pêche. Le mien de paternel visitait des tas de jolis coins du monde. C’est pas au tien que ça arriverait. Tiens, y a pas encore quinze jours, il était à  Port-Saïd. T’imagines.  Après demain, il boira un verre à Djibouti.  Lors de son dernier voyage, il  nous a ramené des Indes une mangouste empaillée  tenant dans sa gueule un cobra qui lui enlaçait le corps. Et cette parure d’éléphants sculptés dans un bois rouge achetée à Colombo dans l’île de Ceylan, c’est pas toi qu’aurait ça chez toi. Je leur mettais plein la vue aux gars de la bande du Bourg.

Quand j’allais à l’école Saint-Tudy, tenue par les frères de Saint Jean Baptiste de la Salle, située à Landost, à la sortie du Bourg, je passais devant chez meumée Lisa et peupé Maurice, les parents de mon père. Je m’y arrêtais quasiment tous les jours. Non seulement parce que je les adorais mais  aussi et surtout pour admirer  dans  leur salle à manger un immense planisphère en couleurs. Cette carte, ils l’avaient achetée, selon mon oncle Michel, le plus jeune frère de mon père, dans une librairie de Lorient. Elle trônait avec majesté sur la cloison qui séparait le couloir d’entrée de la salle à manger au-dessus d’un vieux coffre en bois où peupé ramassait ces bricoles dont il  disait que lorsqu’on en a besoin il faut les avoir toujours à portée de main. Elle en imposait, cette carte de tous les continents, océans et mers,  îles et archipels, fleuves et détroits, à une époque, où le monde ne se visitait encore pas à coups de vols charters, de billets low cost et de circuits lambdas de tour-opérateurs.

Moi, elle me transportait. Un jour j’étais à Port-Louis à l’île Maurice, le lendemain, à Singapour. Meumée piquait des petits drapeaux sur les ports où ses fils et son gendre avaient relâché et d’où ils lui avaient posté une carte. Haiphong ! Marseille ! Anvers ! Sydney ! Djibouti ! Dakar ! Regarde, mab, la belle carte que ton père et ton oncle Loïc m’ont envoyé de Saïgon. Ils s’y sont rencontrés par hasard. J’ai même reçu une photo où on les voit tous les deux attablés dans un bistrot de la rue Catinat. La rue Catinat, la plus célèbre rue de l’extrême orient, une canebière exotique avec ses magasins, ses hôtels dont le fameux Majestic. Saïgon, c’était aussi Cholon, le quartier chinois centre de tous les fantasmes, aussi envoûtant que celui du quai de la Fosse à Nantes ou le Quartier Rouge à Amsterdam. Je voyageais d’un bout du monde à l’autre,  en une fraction de seconde, à l’aide des petits drapeaux et des cartes postales où l’on apercevait un warf, une baie, un dock, une cale, une jetée. Et je me disais, c’est sûr, un jour, moi aussi, je partirai, j’irai là-bas. Et même plus loin encore. Comme si un lointain encore jamais atteint  existât dans la tête du gamin grand rêveur que j’étais qui devant le planisphère oubliait ou voulait ne pas croire que la terre était ronde.

C’est dire l’immense joie que fut la mienne lorsque ma mère m’annonça à la fin de l’été 1952 qu’au prochain retour de mon père en France elle m’emmènerait faire le tour des ports de la mer du Nord et de la Manche. D’habitude, c’était mon frère qui bénéficiait. de cette faveur C’était une tradition dans la Marine Marchande d’autoriser, lorsque les navires rentraient de longs voyages, épouses et enfants  des officiers à rejoindre leurs maris et à demeurer à bord le temps que duraient les escales en France. Aux frais de l’armateur. Autrement dit de la princesse car les armements en ce temps-là étaient généreux. qui avaient des caisses bien remplies. Ma mère avait déjà été rejoindre plusieurs fois mon père à Marseille, à Bordeaux, à Nantes, à Dunkerque, à Rouen ou au Havre. Elle gardait toujours un souvenir ému de ces deux à trois semaines à bord au cours desquelles le navire chargeait ses cales pour un nouveau voyage.

En ce début octobre de l’année 1952, le voyage pour Dunkerque que j’effectuai avec ma mère  fut pour moi inoubliable. Et il le demeure. Plus d’un demi-siècle plus tard, une foule de détails reste encore imprimée dans ma mémoire. Nous prîmes le bateau de Groix un matin de bonne heure. Nous montâmes dans le train en gare de Lorient pour Parsi Montparnasse au milieu de la matinée. Il fallait encore plus de 12 heures pour effectuer le trajet. Nous déjeunâmes et dinâmes au wagon restaurant. Nos billets étaient payés par la Compagnie. Et en première classe, s’il vous plaît. Le luxe total ! J’étais épaté . La SNCF, à cette époque du début des Trente Glorieuses, au cours desquelles Les Français  se mirent quantité de beurre dans les épinards, c’était  autre chose qu’aujourd’hui.  Bien sûr sur le plan de la vitesse, rien de comparable. Mais sur le standing, la comparaison  ne souffre pas La SNCF, compagnie d’état créée juste avant la guerre, soignait son image et tenait à respecter son rang. Les repas étaient dignes des grandes tables. Le décor des wagons possédait ce charme un des belles maisons bourgeoises. Il y avait des tentures rouges dans les compartiments et au wagon restaurant chaque table possédait sa petite lampe diffusant une lumière douce et chaleureuse. La vaisselle était en faïence, les couverts en argent. Nappes et serviettes estampillées Chemins de fer français. Le personnel était en costume maison et les garçons du restaurant n’auraient pas dépareillé dans les grandes brasseries parisiennes.

Les menus étaient sublimes qui comportaient trois ou quatre plats. J’ai encore le goût d’un potage minestrome absolument superbe. Et des desserts prodigieux. Nous ne bûmes pas de vin mais la carte est un florilège de crus les uns plus réputés que les autres. Nous prîmes notre temps pour déjeuner et dîner. Le voyage s’éternisait qui amenait le train à s’arrêter dans la moindre gare : Hennebont, Landévant, Auray, Vannes, Questembert, Redon… Et bien d’autres petites villes dont je ne souviens plus. Et comme ça jusqu’à Paris où nous sommes arrivés vers les 9 heures du soir. Quelle animation à Montaprnasse. Un tourbillon ! Dans la cohue, sur le quai où nous mîmes le pied, il fallait héler un porteur. Ils étaient nombreux. Et eux aussi en costume. Mais pas en nombre suffisant ce qui amenait des tensions entre les passagers pour s’assurer les services de l’un de ces portefaix qui se faisaient assez bien payer. Maman n’était pas une femme de tempérament. Elle subissait souvent les évènemenrts avec une résignation d’épouse de marin. Moi, du haut de mes neuf ans, j’aurais bien aimé joué au cador, au mâle, à l’homme,  fier de lui, sûr de son fait, mais là à Paris dans ce maelstrom où tout s’agitait avec frénésie, j’étais pas mal dans mes petits chaussons. A 9 ans, pour un petit gars d’une île bretonne, qui ne l’avait jamais encore quittée, du moins pas pour une destination aussi lointaine, Paris, c’était vraiment Paris. Le monstre ! Sodome et Gomorhe réunis !

 

 
[ Retour en Haut de page ]