Vélo et tango

Vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai aimé le vélo. Mais c’était dans une autre vie. Enfin en un autre temps. Quand les coureurs avaient le panache de ne croire qu’en leurs propres forces… Quand chacun sur son vélo luttait sur le même pied d’égalité avec les mêmes moyens. Quand Blondin parlait d’une étape en oubliant de donner le nom du vainqueur après s’être attardé sur les appellations viticoles que le peloton avait traversées ce jour-là… Quand les politiques ne s’étaient pas encore mis à utiliser le sport comme un moyen de communication… Quand tous les sports étaient propres… Quand ne régnait pas l’hypocrisie la plus éhontée… Quand les hommes vivaient leurs destinées jusqu’au bout de leur légende…
Il est des destins dont on aime à croire qu’ils se soient croisés. C’est dans une rue de Buenos Aires, à San Telmo ou Baracas, ou au vélodrome de Palermo, à la fin du XIX siècle, qu’un petit gars de 10 ans aurait pu admirer un jeune homme de huit ans plus vieux que lui qui, sur son drôle de vélocipède, déclenchait applaudissements et hourrahs. El Francesito, comme on surnomme le garçon, parle le même Français de naissance que le jeune cycliste baptisé El Breton par le public sportif de cette cité cosmopolite qui attire des légions d’émigrés d’Europe parmi lesquels on compte des milliers de Français. Nous ne savons pas précisément les raisons qui ont conduit en 1893 Berthe, la maman du Petit Français né à Toulouse deux ans plus tôt et, en 1888, Clément Mazan, réparateur en horlogerie à Plessé en Loire-Atlantique, le père du sportif, à l’exil argentin. La fille mère voulait-elle échapper à l’opprobre de sa faute et le commerçant breton espérait-il faire fortune ? Ni l’un ni l’autre ne s’enrichiront qui mourront en terre argentine sans que la fulgurante gloire de leurs fils, aux destins aussi tragiques l’un que l’autre, les eusse payés en retour de leur infortuné exil.
Carlos Gardel reste l’un des plus grands chanteurs de tango que le monde ait connu et Lucien Mazan, dit Petit-Breton, l’un des cyclistes les plus flamboyants qui remporta deux tours de France dont celui de 1908. Un siècle déjà. Et un tour qui a traversé Plessé où naquit ce Breton d’Argentine qui, sur son lourd biclou, crapahutait sur des routes caillouteuses, sous n’importe quel temps, de jour comme de nuit, la peau des fesses tannée par des étapes de 400 Kms. C’est à Pénestin dans le Morbihan où il vécut qu’il repose depuis sa mort tragique en voiture en arrière du front de l’Aube en 1917. Carlos Gardel, qui écrivit le tango Silencio à la mémoire des tués de la Grande guerre, disparut lui aussi tragiquement en 1935 dans un accident d’avion en Colombie. Il repose au cimetière de La Characita à Buenos Aires, cette ville où il avait peut-être encouragé Lucien Marzan quand ce dernier, aux heures du tango naissant, se préparait à devenir un grand champion cycliste en montant les côtes en danseuse. Comme une porteña folle de tango.
Si je vous parle aujourd’hui de ces deux destins hors du commun, c’est, comme l’a dit Audouard à propos de son copain Blondin, que le Tour à une époque fut un opéra dont Monsieur Jadis écrivait tous les jours la musique. Mais c’était jadis… C’est pourquoi malgré une campagne de pub organisée pour nous donner à croire que la Bretagne était fière d’accueillir pour ses trois premières étapes ce Tour de France-là, je ne me suis ni déplacé pour applaudir ces gus chargés de produits dopants ni assis devant mon poste de télé pour suivre la mascarade. L’actualité de ce jour-là qui annonce que l’on continue à se doper sur ce putain de Tour de France me réconforte dans cette attitude. Je ne m’intéresse plus au vélo. Du moins à ce vélo-là…

Mis en ligne le 12 juillet 2008

 

 
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