Vie et Mort de Maurice GOURONG fils (1921-1944)

C’est au village de Manémeur à Quiberon, d’où est originaire sa mère, que Maurice Gourong- Maurice est son prénom courant mais il hérite aussi d’un Louis Jean- voit le jour le 24 mars 1921 à 10 heures du matin. Il est le premier enfant du couple légitime de Maurice Gourong et Elisa Le Visage. Baptisé le 28 mars à l’église paroissiale du bourg de Port-Maria par le vicaire Mahé, son parrain est son oncle maternel Louis Le Visage de Quiberon, qui a 19 ans, et sa marraine, Anaïs Kersaho de l’île de Groix, 33 ans, épouse de François Le Franc, cousine germaine de son père. Pour l’anecdote, la cousine Naïs, comme elle était nommée dans la famille, avait été la marraine de Maurice Gourong père, en 1894, alors qu’elle n’avait que 7 ans, ce qui était assez exceptionnel à cette époque où, généralement, parrain et marraine étaient des adultes, souvent d’ailleurs des grands-parents. Ce sera le cas, lorsque naîtra au village de Kerohet à l’île de Groix en 1923, son frère Lucien dont la marraine sera sa grand-mère maternelle Annette Cloarec et son parrain le grand-père paternel Laurent Gourong.

Deux jours plus tard, Maurice est déclaré à la mairie de Quiberon par son père qui aurait pu ne jamais connaître ce fils si le destin lui avait réservé le mauvais coup du sort qu’il allait jouer à ses compagnons de mer du trois mâts malouin  Ile Cézembre.  Il navigue en effet à cette époque au cabotage sur ce voilier d’où il débarque à Saint-Malo le 20 mars afin de rejoindre par le train Quiberon où il sait que son épouse est sur le point d’accoucher. Il veut être présent à tout prix. Ce premier enfant est un royal cadeau en même temps qu’une belle promesse d’avenir. Cette décision de débarquer alors que le navire doit reprendre la mer le lendemain de son arrivée à Saint-Malo lui sauve la vie car, quelques jours après avoir mis sac à terre,  l’Ile Cézembre disparaît corps et biens au large de la pointe de Bretagne.

Maurice, que l’on appellera familièrement Momo, a un an et demi lorsqu’il arrive au cours de l’été 1922 à Groix où ses parents, après trois ans passés à Quiberon où ils ont célébré leur mariage le 8 novembre 1919, ont décidé de venir s’installer définitivement. La pêche au thon pratiquée dans l’île est bien plus rémunératrice que la petite pêche quiberonnaise. C’est au village de Kerohet à la pointe orientale de l’île, nommée Pen er Vro, dans la maison de leurs grand-père et grand-mère paternels, Laurent et Célina, que naissent son frère Lucien, le 3 mars 1923 et sa sœur Annie le 3 août 1928. Maurice, qui a commencé sa scolarité à l’école de Locmaria, la poursuivra à l’école des frères de Saint-Jean-Baptiste située à Landost à la sortie du Bourg où ses parents sont venus s’installer à la mi-février 1929 dans la maison de la vieille tante Emilie Davigo, âgée alors de 73 ans. Les souvenirs, que les gens de Kerohet ont gardé de Maurice, le décrivent comme un enfant débordant de vie, aimant jouer des tours de Jarnac, en compagnie de son jeune frère Lucien. Ne sont-ils pas descendus un jour par la corde au fond du puits du village ? C’est au-dessus de ce puits qu’ils s’amusent tous les deux à se balancer avec la poulie du portique  qui aide à  remonter les seaux d’eau. Mais vous imaginez, leur disent parents et villageois épouvantés à l’idée d’une tragédie possible en cas de d’une chute, ce qui arriverait si la corde ou la poulie venait à casser .

Ainsi que la plupart des jeunes garçons de l’époque, Maurice embarque comme mousse sur le voilier de son père Angélus du soir le 12 juin 1933. Il vient d’avoir 12 ans. C’est la seconde campagne de pêche au thon de l’Angélus du soir, dundee que son père à fait construire aux Sables d’Olonne en 1931-1932. A la fin de la campagne d’été, le 25 octobre, il débarque et retourne à l’école. L’été suivant, son père le fait embarquer sur le dundee Le Brix et Mesmin, construit en 1932 à Saint-Malo, et qui appartient à Colomban Tonnerre du Méné, le fils aîné de sa cousine germaine, Anne Marie Grognec, veuve de Colomban Tonnerre, disparu en mer en 1910 sur le dundee Déesse des Eaux. Anne Marie Grognec épousera, après la disparition de son mari, son beau-frère Joseph avec qui elle aura deux autres garçons : Ferdinand et Joseph Tonnerre. Colomban Tonnerre avait baptisé son voilier Le Brix et Mesmin, en souvenir de ces deux aviateurs qui avaient péri dans l’Oural en tenant de relier Paris à Tokyo le 12 septembre 1931. Joseph Marie Le Brix était un enfant de Baden dans le Morbihan.

Après un autre hiver à l’école, Maurice met à nouveau sac à bord, toujours comme mousse, l’été 1935 sur le voilier de son père. Cet hiver 35-36, il ne retourne pas à l’école mais trouve une place, toujours comme mousse, sur un chalutier à charbon du port de Keroman, le Kermancy. Après deux mois et demi sur ce bateau, il passe sur un autre chalutier lorientais, l’Anémone avant de faire son troisième été, celui de 1936, mousse toujours, sur l’Angélus du soir.Il est remplacé l’été 1937 par son frère Lucien qui prend sa place de mousse alors que lui a embarqué comme novice à Keroman sur le chalutier du cousin Charles Lanco, l’Emilienne Renée. Après un mois sur le Père Charlesse, le voilà novice avec son père l’été 1938. Embarqué deux mois sur le Monique Marie, puis un mois sur le Soizic, il revient sur L’Emilienne Renée, mais cette fois comme matelot. Il a 18 ans et est inscrit définitif le 24 mars 1939. Lors de la saison aux thons de 1939, il est matelot sur le Joseph Yvon, dundee de Paul Yvon, dit Pujol, commandé par lui. C’est alors qu’il se trouve sur ce voilier qu’éclate la guerre le 2 septembre 1939. Le voilier, qui rentre quelques jours plus tard à Groix, est désarmé le 12 septembre.

Ceux qui l’ont connu, adolescent et jeune homme, n’ont pas oublié son bégaiement prononcé. Cette difficulté d’élocution ne l’empêchait nullement de chanter d’une façon admirable. C’est souvent le cas de gens atteints de ce handicap d’élocution. Avec sa chanson préférée,  les Millions d’Arlequins, célèbre sérénade tirée du ballet du même nom dont la musique avait été composée en 1901 et les paroles en 192, il faisait vibrer l’assistance dans les bistrots. Quand à cause de sa palilalie, il ne parvenait pas à s’exprimer, il entrait dans un état de tension extrême. A table, par exemple, ses frères se souviennent de l’avoir vu balancer son assiette et quitter le repas. Il avait le sang chaud, Maurice, dit Jean Couletquer, son cousin de Paris, qui venait passer ses vacances dans l’île et l’a bien connu, c’était un dur à cuire. Comme son frère Lucien. On disait que la marque de fabrique de la famille, surnommée les Pented, était de ne pas hésiter à faire le coup de poing.

Une nuit juste d’avant la guerre, il a 19 ans et son frère Lucien 17, une bagarre s’est enclenchée sur la placette de la sacristie entre les bandes du Bourg et de Locmaria. Ça châtaigne sec et dur dans le noir. Qui frappe qui ? Aïe ! Qui en reçoit plein la poire ? Aïe ! Toujours est-il qu’à un moment donné, les deux frères se rendent compte qu’ils sont malencontreusement en train de se taper dessus. Ils rient aux éclats et retournent se jetter à nouveau dans la mêlée.

La guerre perturbe le cours régulier des saisons et des campagnes de pêche. Si le premier hiver des hostilités, au cours de ces mois que l’on nommera plus tard la drôle de guerre,  la pêche se poursuit, on se tient quand même sur ses gardes. Cet hiver-là, Maurice est matelot au chalut sur l’Emilienne Renée, puis fait la campagne de thons sur la Jeanne Laurent, dundee du copain de son père, Laurent Salahun de Ker Port-Lay. Au début de 1941, son père arme le canot de l’Angélus du soir sous le prénom de ses deux jeunes fils, Louis Michel. Il fait la petite pêche avec son père. Mais cela ne lui convient pas du tout. Il part pour La Rochelle, s’embarque pour deux mois sur le Pierre Palvadeau. Les Allemands ayant autorisé la saison de pêche aux thons pour l’été 41, il revient à Groix et part à la fin juillet sur l’Angélus du Soir jusqu’au 21 octobre 41. Du 14 novembre 41 au 8 janvier 43, il effectue divers embarquements à La Rochelle, Pauillac, Royan, soit à la pêche en 2e zone, soit à la petite pêche. Le 9 novembre 1941, à Royan, il achète une sorte de tabatière creusée dans la masse d’un bois dur et qu’il destine en cadeau à son père. Il taille au couteau l’inscription “Souvenir de Royan” ainsi que la date. Cet objet, que son frère Michel conserve précieusement, je le regarde avec une émotion, aussi vive et intense que celle qui naît de chacune de la trentaine de  photographies que nous conservons de lui. Les objets, que des êtres disparus ont touché de leurs mains,   sont aussi capables de nous serrer le coeur.

A partir du début 1943, la guerre prend une nouvelle tournure. Les Allemands deviennent de plus en plus méfiants et agressifs. Revenu à Groix, Maurice fait ce que beaucoup de gens de l’île sont contraints de faire : travailler pour les Allemands. A la maison, il y a huit bouches à nourrir. Son frère Lucien fait les pluches à l’école laïque où s’est installé l’occupant. Lui, il travaille à Port-Tudy au déchargement des chalands qui amènent le matériel, sable, ciment, ferraille, pour la construction à Moustéro des plate-formes destinées à recevoir les énormes canons de marine. Le matériel est hissé au-dessus de la côte par des monte-charges et transbordé dans les wagons d’un petit train qui emprunte une voie construite par les occupants et qui rejoint depuis Port-Tudy le site de Moustéro. Ils sont nombreux les jeunes de l’île à travailler pour l’occupant. Bien sûr que non, ce n’est pas de la collaboration. Il faut bien se nourrir. Les jeunes gens du Bourg ont élu leur quartier général au bistrot-tabacs de Mariange et Benoît Tonnerre. Tous se rendent bien comptent des oeillades entre la fille aînée des patrons, Mariange, et Lucien, le frère cadet de Maurice. D’ailleurs ils vont bientôt se marier. Si vite. Obligés. Il a déjà du bois dans le canot. Ah ! Et elle est enceinte de combien. Au moins deux mois

Au printemps de 1943,  Maurice sauve le 6 mai d’une noyade certaine un marin pêcheur dont la barque avait coulé à 2 milles dans l’est de l’île. On lui adresse à ce titre les félicitations de l’Administrateur des Affaires maritimes de Nantes pour son esprit de décision, mais il ne l’a sans doute jamais su puisque la décision date du 15 décembre 1943 alors qu’il a rejoint l’Angleterre pour se battre.C’est en effet au printemps de 1943 que naît chez plusieurs jeunes marins de Groix un projet insensé. Ils ont de plus en plus de peine à supporter l’occupation. Ils refusent cet asservissement sournois qui se traduit par des restrictions pesant chaque jour plus lourdement sur les civils. Les Allemands ont interdit la pêche. Nos jeunes gars veulent gagner l’Angleterre où ils comptent s’engager dans les forces de la France libre. Ange et Jean Yvon, Paul Puillon, Hyppolyte Mobé, Elie Niclot, Henri Stéphant, Charles Galène, Maurice Gourong sont volontaires pour l’aventure. A l’exception de Ange, le patron qui a 28 ans, ils ont tous entre 21 et 22 ans. Cinq sont du Bourg, deux de Ker Port-Lay et le dernier de Kermunition. Le bateau est trouvé. Il s’appelle Joie des Anges, un dundee de 1908 construit aux Sables d’Olonne et qui appartient au père de Paul Puillon, Joseph marié à Madeleine Stéphant, fille de l’ancien maire Adolphe Stéphant, venu comme ouvrier ferblantier à Groix et qui se reconvertira dans l’entreprise de travaux et la quincaillerie.. Ce bateau avait été construit par l’oncle de son père Joseph Gourong en 1908 qui l’avait revendu en 1927 en partie à Joseph Puillon qui en était devenu l’unique armateur en 1937.  Le patron du voilier, Ange Yvon, parvient à convaincre les occupants de les laisser partir à la pêche aux thons. Le bateau est armé le 26 juillet. Les Allemands sont méfiants, mais ils se disent que lors du retour du bateau, ils pourront aussi bénéficier de poisson frais.

Ils accordent l’autorisation, mais, avant le départ, fouillent quand même le navire de fond en comble. Ils y trouvent une carte de l’Angleterre. Les membres de l’équipage sont aussitôt arrêtés et déférés au siège de la gendarmerie allemande, qui se trouve dans la grande maison en face de l’hôtel de la Marine, devenu quasiment un bordel pour les officiers de l’armée d’occupation.  Des feldgendarmes sont envoyés pour fouiller les domiciles de chacun d’eux avec minutie. Les marins sont interrogés sans égard ni ménagement par celui que tout le monde dans l’île appelle le Chinois à cause de son type un peu mongoloïde. Ils y passent plusieurs jours enfermés dans une pièce à l’étage. On ne leur donne même pas à manger et ce sont les familles qui viennent leur apporter quelque nourriture qu’elles remettent au plancton en poste devant le bâtiment. Heuresement nos jeunes marins ont eu le temps de se consulter et mettre au point une tactique de défense.  Ils soutiennent tous que la carte est ancienne qui était déjà utilisée avant la guerre pour situer les parages de pêche. Les Allemands leur infligent huit jours d’arrêt de rigueur. Pas un seul des parents n’ayant été mis dans la confidence, il n’y a donc eu aucune fuite. Enfin, ils sont autorisés à prendre le large. Que disent-ils à leur mère le jour du départ ? La mère de Maurice, Elisa Le Visage, a-t-elle un pressentiment lorsqu’elle embrasse son fils ? T’inquiéte pas, man, tout ira bien et puis Yvon va me remplacer au port. C’est lui qui désormais apportera la gagne à la maison. Partir en mer en temps normal est source d’inquiétude. Mais en ces heures de guerre, l’inquiétude se drape dans les plis de l’ angoisse. Des navires ont disparu. Et l’on est toujours sans nouvelle du dundee groisillon Clipper. On le pense disparu. Sombré corps et biens.Mais rien ne peut faire reculer ces jeunes marins animés d’un sincère patriotisme.  Le 26 août, la Joie des Anges met cap, afin de faire de la glace, sur Concarneau où les matelots seront encore contrôlés à plusieurs reprises.

Et le 1e septembre, c’est la fuite vers le large. La nuit tombe. Tous feux éteints le navire tangue et roule. A l’aube, un avion américain Liberator vient le survoler. Les marins sur le pont lui adressent des signes d’amitié. L’avion s’éloigne puis revient en piqué. Soudain, ses mitrailleuses se mettent à cracher le feu. Les matelots dégringolent à toute vitesse dans le poste pour se mettre à l’abri dans les couchettes sous les paillasses et couvertures. L’appareil arrose de balles à quatre autres reprises le pont qui est littéralement déchiqueté. Puis l’avion disparaît. Un miracle qu’il n’y ait pas de blessés.Mais voilà qu’un point noir surgit à l’horizon qui fait cap sur le voilier. C’est un contre-torpilleur anglais qui approche ; il avance à une telle vitesse en fonçant sur le dundee qu’il arrache son bout-dehors et lui déchire trinquette et foc. Le commandant anglais fait mettre une embarcation à la mer dans laquelle embarquent Paul Puillon, Charles Galene et Maurice Gourong. Les autres sont invités à rester à bord et à gagner l’Angleterre par leurs propres moyens, la mer étant trop grosse pour un remorquage. Le voilier parviendra à rejoindre Swansea au pays de galles où le bâtiment de guerre a déjà débarqué les trois autres membres de l’odyssée.

Maurice avec ses deux compagnons qui sont arrivés eux à Porsmouth sont conduits à Londres, dans le district de Camberwell, au camp de Patriotic School. C’est un vieux collège pour jeunes filles  de bonne famille où l’Etat major Britannique a installé un centre d’interrogations destinés à sonder les motivations de tous ces migrants et exilés, de toutes nationalités, Belges, Français, Russes, Tchèques, Yougoslaves, Norvégiens, Hollandais, Grecs, Polonais, Espagnols, et même des Italiens anti-facistes, et j’en passe, qui arrivent par dizaines chaque jour en Angleterre après avoir fui un des pays de l’Europe occupée, avec l’objectif de se battre. Joseph Kessel a raconté dans ses souvenirs ce séjour à Patriotic School, le parc, ses tennis, ses pavillons, l’allée entre les grands arbres, le grand bâtiment à étages - une sorte de caserne avec un réfectoire pour 200 personnes, une salle de loisirs avec des jeux, une bibliothèque, et le très long dortoir à l’étage où sont alignés les lits de camp, séparés par un rideau mobile tous les deux lits. Au bar, on peut boire en payant avec l’argent de poche remis par les autorités britanniques. Et dix cigarettes en sus par jour. Après avoir récupéré de voyages plutôt tortueux et reçu des soins pour ceux qui arrivaient malades, les interrogations, comme l’écrit René de Naurois, aumônier de la France Libre, dans ses mémoires, les interrogatoires étaient menés d’une manière courtoise mais ferme. D’où venez-vous ? Comment êtes-vous arrivé ? Que savez-vous du stationnement des troupes allemandes dans votre région ? Tout était noté car les témoignages pouvaient aider à préciser les bombardements ou à aider les aviateurs anglais abattus à gagner l’Espagne.
Nos trois marins “grecs” y sont interrogés avec le plus grand soin par des officiers de l’Intelligence Service chargés de déceler les espions allemands qui tentent de s’infiltrer.  Nos  groisillons sont bien traités durant les huit jours de leurs interrogatoires qui s’achèvent le 15 septembre par la signature  d’un engagement dans le Forces Françaises Libres pour la durée de la guerre plus trois mois.Ils sont ensuite accueillis à la maison d’accueil des FFL située dans Pembroke Garden. C’est à cette époque en toute vraisemblance que Maurice rencontre son cousin germain Léon Gourong. Fayot de profession, il s’était engagé dans la Marine Nationale avant la guerre. Embarqué sur le Roslys lors de l’invasion de la France, il s’était retrouvé en Angleterre après avoir participé au rapatriement des soldats qui voulaient continuer le combat. Fils du frère de son père, Laurent Gourong, mort dans la tempête de 1930, Léon s’était marié à l’île de Groix à Marie Tonnerre de Kermario. Il avait eu un fils, Georges en 1937,  décédé à moins d’un an. Léon avait rejoint aussi les Forces navales Françaises libres. Son épouse décèda à Groix de la tuberculose durant la guerre sans avoir eu de ses nouvelles. Léon sera aussi sur les côtes de France à l’aube du 6 juin 1944 avec le patrouilleur La Combattante, chargé de bombarder, avant le débarquement des troupes, plusieurs maisons des bords de plage à La Rivière, à l’ouest de la Pointe du Vent, occupées par l’ennemi. C’est lors de cette opération que le bateau reçut un coup court d’une batterie allemande de 75 dont les éclats le blessèrent sérieusement. Plusieurs photos attestent des retrouvailles des deux cousins dans une Angleterre qui se prépare à la revanche de la défaite de 1940. Léon Gourong épousera une Anglaise prénommée Marjorie et fera sa vie en Angleterre aux côtés de son épouse et de ses deux enfants.

Paul Puillon et Charles Galene sont transférés comme recrues à Bir Hakeim, un camp de baraques en bois et tôle ondulée que les matafs nomment avec un certain humour chalets. Le camp français de Bir Hakeim est situé en pleine campagne près de Portsmouth. Les marins des FFL y subissent un premier entraînement : marche, maniement d’armes, cours théoriques, etc….Les sorties dans le port de Portsmouth où se retrouvaient les marins de toutes nationalités étaient épiques qui s’achevaient souvent par un œil en beurre noir, une bosse de belle facture, un hématome d’un beau bleu. La formation achevée, il faut choisir une spécialité. Les deux marins de la Joie des Anges qui seront rejoints par leurs compagnons arrivés à Swansea vont être embarqués sur différents navires.  Maurice, lui, qui a choisi de suivre une formation d’infirmier ( comme son père en 1914), séjourne à la caserne Surcouf un soir découvrant à Londres une affiche appelant à s’engager dans les commandos,  décide de signer chez les fusiliers marins.

Les commandos ont été créés dès juin 40 par le War Office qui les avait organisés en dix unités formées de dix troops chacune, soit au total 5000 hommes. Le mot commando dérive d’une appellation utilisée par les Afrikaners opérant sur les arrières anglaises lors de la guerre des Boers à laquelle avait pris part Winston Churchill. C’est, dès la bataille d’Angleterre remportée, que se constitue sous la direction du Colonel Legard le N°4 commando - en avril 44, c’est le sous-lieutenant Dawson, qui a rejoint ce commando en septembre 40, qui en prendra le commandement-  dont les hommes vont semer la panique par des raids sur les côtes Occidentales, particulièrement aux îles Lofoten. Ce sont ces exploits qui vont amener Philippe Kieffer, jeune officier de marine du Courbet, à convaincre les Anglais de l’utilité d’avoir des commandos sachant parfaitement parler la langue française et connaissant précisément les côtes de France .  En avril 41, Kieffer obtient carte blanche de l’état-major anglais pour recruter des volontaires français. Un groupe va ainsi s’étoffer autour de lui et de Francis Vourch. D’abord 16 hommes qui s’entraîneront dans le premier camp de Old Deam à Camberley. En avril 1942, ils sont une quarantaine de français à rejoindre la propriété du château d’Acharnacarry en Ecosse afin de subir, sous les ordres d’officiers anglais particulièrement exigeants, un entraînement très dur qui en fera des bérets verts : marches forcées, passages de précipices, escalade de falaises, etc… Ceux qui abandonnent parce qu’ils n’ont pas la force, les aptitudes, la motivation, ceux qui sont blessés à l’entraînement, sont remplacés au fur et à mesure des recrutements. C’est ainsi que se constituera peu à peu le 1e bataillon de fusiliers marins français qui défilent le 14 juillet 1943 dans Londres avec leur béret vert orné du badge du bataillon : une croix de Lorraine, un brick goélette et un poignard.
C’est au cours de cette année 1943 qu’ un jeune lieutenant de l’armée française, Pierre Amaury, a convaincu Kieffer de le laisser former un nouveau groupe afin d’étoffer les commandos français. Il compte recruter quelques marins à Bir-Hakeim tentés par l’aventure. L’entraînement des premiers hommes, rejoints par une vingtaine de marins, commence d’abord au camp où Amaury les teste. L’entraînement est aussi effroyable, comme en témoigne la traversée à marée basse des marias de la baie de Chichester considérés comme un piège mortel. Après ce premier baroud, il faut monter à Archnacarry pour obtenir le béret vert, mais la neige empêche les hommes de rejoindre ce camp. Un nouveau centre d’entraînement est préparé à Wrexham au nord du pays de Galles où arrivent les hommes d’Amaury, le 17 janvier 1944. C’est dans ce camp que Maurice Gourong le 12 février 1944 rejoint ceux qui vont devenir désormais ses frères d’armes .
L’entraînement dans ce camp situé dans les faubourgs de la ville aurait été autant sinon plus dur qu’à Archnacarry. Tout était fait pour dégoûter, éliminer les moins forts et les moins décidés : course des 7 miles avec 30 kilos sur le dos plus un fusil ou une arme automatique, parcours du combattant avec franchissement de palissades, rouleaux de barbelés, traversée de rivière, escalades, saut d’un camion en pleine course, descente d’une tour de pierre, culture physique, marches de fond, tirs  en toutes positions, montage et démontage d’armes, close combat, manoeuvres de nuit avec attaques stimulées, etc…

Le 12 mars 44, 80% du groupe, soit une quarantaine d’hommes, est enfin breveté. Ils vont rejoindre à Eastbourne, port sur la côte sud de l’Angleterre, dans le Sussex, les deux autres troops françaises qui portent les numéros 1 et 8 et comptent chacune 70 hommes et appartiennent au N°10 commando. L’arrivée du groupe Amaury permet la constitution d’une 3e troop, nommée N° 9. Tout le bataillon se retrouve le 16 avril cantonné à Bexhill-on-Sea entre Eastbourne et Hastings. Il est placé sous les ordres du colonel Dawson qui commande le N°4 commando.

La journée d’entraînement achevée, les commandos français, logés chez l’habitant, regagnent les maisons de leurs hôtes anglais qu’ils nomment bilettes. Chaque matin, ils quittent le logis pour rejoindre leur cantonnement et le soir y rentrent pour vivre, s’ils ne sortent pas, une vie de famille. Dans les familles d’accueil, les engagés français sont traités comme des enfants de la maison. La vie à Bexhill est marquée, selon Guenaël Bolloré, par quelques évènements marquants : une punition collective suite à une bagarre, un stage de perfectionnement d’escalade de falaise qui occasionne quelques blessures, etc…

A Bexhill, Maurice habite, avec le quartier maître algérien Bouarfa dans le quartier périphérique de Sidley, une bilette, toute proche de la maison où résident Goujon et Bolloré. Ce dernier écrira dans son ouvrage « Nous étions 177 », publié 20 ans après ces évènements, qu’il appréciait la compagnie de Maurice Gourong « breton sensible et secret qui avait, comme son compatriote, le poète Jean-Pierre Calloch, un sens mystique du devoir. » Ils passent beaucoup de temps ensemble, ces Anglais et ces Français qui, réunis dans les souffrances de la guerre, donnent un bel exemple de l’entente cordiale. Dès le début du mois de mai, il est clair que chaque jour qui passe rapproche un peu un peu plus du jour J et de l’heure H. Les entraînements se poursuivent jour et nuit avec sorties en mer, débarquements sur les rivages, attaques aux lance-flammes, tirs au fusil à lunettes. Bientôt les exercices ont lieu dans les rues de la ville pour se familiariser avec de futures opérations en milieu urbain. Les séances de tirs quotidiens, les marches et les tournées des pubs anglais sont les principales activités des commandos français à Bexhill. C’est à cette époque, le 10 mai exactement que le contre-amiral d’Argenlieu, commandant les Forces Navales Françaises libres, accompagné du brigadier Lord Lovat et du Colonel Dawson, passe en revue les commandos de Kieffer qui arborent tous désoramais l’insigne du 1e BFM créé et dessiné par Maurice Chauvet. Quatre cents pièces ont fabriquées et numérotées de 1 à 195 pour les hommes des troops 1 et 8. Maurice Gourong recevra la pièce N° 188.

René de Naurois raconte dans ses souvenirs l’impression que Dawson, qui connaissait bien la langue et la culture française, fit sur les hommes. Il regarda chacun avec intensité dans les yeux. L’inspection terminé Lord Lovat s’adressa aux 2000 commandos en français racontant son enfance en Ecosse où des institutrices françaises lui enseignèrent la langue, l’histoire et la poésie de la terre de France. Après une réception donnée le 24 mai au casino de Bexhill avec bal et drinks, le lendemain, ce fut le grand départ car tous savaient que celui-là devait être le dernier avant le débarquement.

C’est en camions et jeeps, traversant bourgs et villages où les gens aux fenêtres les saluent, que les 4 bataillons et l’état-major rejoignent un vaste camp, très propre, aux tentes camouflées, aux pelouses impeccables, grillagé de partout avec double rangée de barbelés. Aucune communication ne devait plus être possible entre les soldats et l’extérieur. Les premiers avaient qu’ils étaient tout près de Southamptom mais ce n’est que plus tard qu’ils découvriront que le camp de Titchefield a été installé à Warsash, une petite rade près de Southampton. Les exercices se poursuivent afin d’entretenir la forme des hommes qui étudient cartes et instructions des opérations. René de Naurois écrit que le 29 mais, jour de la Pentecôte, tous les hommes sont présents à la messe. ” Ce matin-là, note-t-il, ils se tenaient dans un étrange recueillement, les yeux comme tournés vers l’intérieur, tout de douceur, comme pour emporter cette dernière clarté au milieu des prochaines ténèbres”.  L’après-midi fut consacré au repos et aux histoires racontées dans les groupes. Les hommes exorcisaient l’attente en éloignant la peur.
C’est au cours d’une des toutes dernières manœuvres d’entraînement, avant l’embarquement pour la Normandie, que Maurice Gourong se blesse avec une grenade. Il est hospitalisé. Malgré la bénignité de sa blessure, il ne peut être aux côtés de ses 177 frères d’armes français qui se lancent le 6 juin à l’assaut de Ouistreham. Il enrage sans doute même malgré la probable naissance d’une histoire d’amour avec l’infirmière anglaise qui le soigne. L’aurait-il épousée, comme l’a écrit Bolloré, lors de son retour de la campagne de Normandie où il a rejoint ses camarades au début août ? Le mystère qui entoure cette union, si elle a eu lieu, n’a jamais été et ne sera sans doute jamais plus élucidé.

Les 177 hommes du 1e BFM participent héroïquement au débarquement du 6 juin 44. Les commandos français auront 10 tués, 32 blessés évacués le 6 juin et trois qui le seront dans les jours suivants, parmi lesquels Kieffer lui-même. Les blessés du débarquement, rapatriés en Grande-Bretagne, après leur convalescence à Pasteur Lister, se retrouvent au dépôt des commandos établi à Petworth ou à Beaconsfield. Ils y sont équipés et attendent de pouvoir rejoindre l’unité en Normandie. Maurice espère aussi, depuis que sa blessure est guérie, ce départ.

Fin juillet ou début août, sous la conduite de Guy Vourch, blessé lui aussi en Normandie, 32 commandos parmi lesquels Maurice Gourong s’embarquent à Portsmouth. Ils sont quatre qui n’ont pas participé au 6 juin. C’est à Hérouvillette qu’ils rejoignent leurs camarades. Ils vont se retrouver rapidement dans le feu des combats sous les ordres de Kieffer qui, après avoir été soigné en Angleterre, est revenu le 13 juillet,  reprendre le commandement. C’est lui qui accueille les revenants.

La campagne de Normandie se poursuit avec la prise du bois de Bavent le 16 août et les combats féroces et durs de la ferme de l’Epine quatre jours plus tard. Victorieux, les combattants du N°4 Commando poursuivent leur avance dans une campagne normande où l’armée allemande est en pleine déroute. La marche victorieuse ne s’arrêtera désormais plus. Les prisonniers allemands se comptent par centaines. Le route de Pont-L’Évêque, cité que les Allemands ont incendiée, est ouverte. Les fusiliers Français traversent la ville en flammes et délivrent de nombreux prisonniers alliés blessés dont un capitaine de commandos britanniques. Le 25 août, les troupes alliées atteignent Saint-Maclou qui est libérée vers 14 heures. Le soir, Français et Britanniques sont accueillis par Mr et Mme Turquet dans leur château de Saint-Maclou avec beaucoup de générosité et de calvados. Les Français aident à la libération de Deauville, Trouville, Honfleur, Pont-Audemer. La campagne de France s’achève pour les hommes de Kieffer qui, depuis le 6 juin, ont parcouru 120 kilomètres entre l’Orne et la Seine. Ils ont entendu à la radio la nouvelle de la libération de Paris. Quelques gars de Kieffer, dont Bolloré, font une expédition en jeep jusque la capitale libérée. Les commandos restent en repos dans la campagne de l’Eure jusqu’au 5 septembre où les ordres leur enjoignent de regagner l’Angleterre pour 3 semaines de repos avant de retourner avec des renforts et d’autres équipements au combat. Sur les 177 commandos français, quarante seulement auront fait toute la campagne.

Le 7 septembre, le N°4 commando est transporté à Arromanches où il passe la nuit dans un campement avant d’être embarqué le lendemain. Les hommes arrivent à Folkestones le soir même vers 23 heures, accueillis par Lord Lovat ; la musique joue la Marseillaise en leur honneur lorsque le train les emmène vers Petworth, au nord-est de Brighton. Ils vont demeurer dans un camp installé dans une immense propriété au milieu de la forêt jusqu’aux permissions qui sont attribuées à partir du 10 septembre. Les Français habitant des régions de France libérées peuvent se rendre chez eux. Ce n’est pas le cas de Maurice Gourong qui sait que Groix est toujours sous la coupe allemande. C’est ce qu’il dit dans cette lettre, l’unique lettre que l’on possède de lui, écrite alors à son compatriote Hyppolyte Mobé, un de ses compagnons de la Joie des Anges, qu’il connaît bien puisqu’il habite derrière chez lui au Bourg de l’île : « J’ai appris, écrit-il, de source sûre que l’île de Groix va être évacuée. Je t’assure que les pauvres gens ont dû souffrir car Lorient n’est pas pris. J’espère que ce sera bientôt mon cher Hippo… »

Maurice Gourong reste donc en Angleterre alors que nombreux sont ses camarades bretons à embarquer à Portsmouth pour aller visiter leur famille. Ceux qui sont condamnés à rester s’occupent. Maurice Gourong rend visite à Leeds à une amie qu’il dit dans la fameuse lettre bien connaître. « J’ai été reçu, écrit-il, par ses parents à bras ouverts, comme le fils de la maison. Enfin, j’ai passé une excellente semaine en tout et partout. Si j’avais su j’y serais allé avant au lieu de rester faire le con à Londres… » Si ce qu’écrit Gwenael Bolloré dans son ouvrage au sujet de son mariage est exact, ce ne peut-être qu’en ces jours, entre la mi-septembre et la mi-octobre, qu’il épouse l’infirmière qui l’aurait soigné en juin. Cette infirmière pourrait-elle être cette amie qui l’invite à visiter sa famille à Leeds ?

Personne n’a jamais su confirmer ou infirmer l’information. Pas même Bolloré qui plus tard dira qu’on la lui a seulement rapportée. Les parents de Maurice reçurent après la guerre des lettres en langue anglaise qu’ils ne surent et ne purent traduire. Ils les détruisirent. Avaient-elles été écrites par l’ infirmière ? Et celle-ci est-elle bien cette jeune femme que l’on aperçoit sur les photographies d’un album revenu dans le sac de commando de Maurice et qu’un marin de l’île de Groix, Emile Stéphant, avait rapporté à ses parents aux lendemains de la guerre ? L’attitude des deux jeunes gens, lui en tenu civile, un bras tendrement enlacé autour de ses épaules, sa tête posée contre la sienne, elle en jupe blanche et veste rayée, souriante, debout dans un jardin, laisse planer peu de doute sur la nature des liens qu’ils ont tissés en ces heures où se renforce chez Maurice le pressentiment d’une fin tragique comme il l’annonce dans la lettre : « Je suis au camp et nous nous préparons à remettre les adjas. Je ne sais pas où nous allons mais ce ne sera sûrement pas à Picaddily. Enfin j’espère que la chance continuera à me sourire….J’espère que tu m’écriras avant mon départ. Cela me fera grand plaisir. Car je ne vois pas les prochains jours très gais pour moi, tu sais, j’ai goûté un peu de la guerre et maintenant je vais repartir… »

J’ai longtemps cherché ce que pouvait bien signifier les adjas. J’avais pensé à des badges. Voire à des insignes. Je ne trouvais le mot dans aucun dictionnaire de français. C’est par le plus grand des hasards, dans le dictionnaire de l’argot de chez Larousse, que j’ai découvert le mot qui proviendrait d’une expression du romani “dja va!” et qui signifierait partir rapidement, mettre les bouts. Comment Maurice Gourong connaissait-il cette expression  argotique ? Lui était-elle familière depuis son enfance ou son adolescence insulaires ou était-elle employée chez les commandos à cette époque ? Cela reste aussi une autre part de mystère dans sa fulgurante existence

Le camp, dont il est question dans sa lettre, est celui de Petworth, installé au cœur d’une immense forêt. Quoi qu’il en ait été, mariage ou non, à la fin septembre, les commandos français, qui ont retrouvé leurs camarades partis en permission et revenus en Angleterre, apprennent qu’ils vont rejoindre la 4e Brigade de commandos du général Leicester, sous le haut commandement de la Première armée canadienne. Ils sont équipés avec des tenues de camouflage et stationnent durant la première semaine d’octobre à Tilbury sur la Tamise. Les troops françaises ne portent plus les numéros 1 et 8 mais sont désignées 5 et 6. Maurice Gourong opère dans la 1e section de la 6e qui est placée sous les ordres de Guy Vourch.

C’est à bord d’un Landing Craft Tank (LCT) qu’ils prennent la direction de la mer du Nord. Savent-ils que les armées alliées, déjà bien avancées au cœur de la France et qui se préparent à entrer en Allemagne ne pouvant plus être ravitaillées dans des conditions convenables depuis les ports de Normandie, ont besoin pour souffler un peu que l’on ouvre un nouveau front. Le choix de celui-ci se porte sur la Hollande où le port d’Anvers, quoique libéré, ne peut être utilisé car les Allemands tiennent le chenal de Westerschelde qui y mène sous le feu des canons installés dans la presqu’île de Walcheren . C’est elle qu’il faut absolument libérée.

Les commandos franco-britanniques débarquent le 7 octobre à Ostende où des camions les attendent pour les transporter à De Haan, Le Coq en Français, charmante station balnéaire belge. Les Allemands tiennent toujours une poche de résistance sur la côte à Breskens en face de la presqu’île de Walcheren qu’il est indispensable à tout prix de dégager afin d’engager les combats pour libérer de tout danger l’accès au port d’Anvers. Dés la réduction de Breskens, la 4e Brigade devra s’attaquer à la presqu’île. Le N°4 commando franco-britannique débarquera à Flessingue. Les troops s’enferment dans une zone protégée de De Haan et commencent un entraînement rigoureux pendant 15 jours pour se préparer à cette mission sur Flessingue, considérée comme la plus périlleuse de toute l’opération de libération de la presqu’île de Walcheren.

Le 22 octobre, la poche de Breskens est réduite. Le jour J est fixé au 1er novembre. Le N°4 commando compte environ 550 officiers et commandos. Les troupes d’assaut prendront place dans 20 barges de type LCA. Le 31 octobre, les commandos quittent De Haan en camions et entrent dans une ville de Breskens morte, détruite, silencieuse. Les soldats se répartissent dans les ruines pour casser la croûte et dormir quelques heures. A l’heure du crépuscule, des silhouettes se glissent vers l’emplacement de l’église rasée. Ils viennent entendre la messe de l’aumônier René de Naurois. « Chacun de vous à sa façon, dit-il, ceux qui connaissent la prière, ceux qui l’ont oubliée et ceux qui n’ont jamais eu la chance de l’apprendre, élevez simplement vos âmes, vos pensées nobles vers Celui qui est plus grand que tout, et vous aurez prié. Croisés de la liberté, commandos volontaires, Dieu vous pardonne et je vous donne en son nom, une absolution générale. »

Il n’est pas difficile d’imaginer Maurice Gourong à côté de ses frères d’armes en cette veille de guerre et de Toussaint, dans les rues dévastées, allongés à même le sol entre des maisons éventrées, le vent de la mer apportant ses odeurs de marécage et d’eau salée. Sait-il pourquoi il va se battre alors que  la Terre de France est quasiment libérée ? Ce n’est plus l’ennemi qu’il faut chasser de chez soi. A-t-il la foi chevillée au corps en ces instants qui sont les derniers de sa courte  existence ? Dans la lettre à son ami Hyppo, n’a-t-il pas écrit il y a à peine un mois : « S’il y a un Dieu, j’espère qu’il veillera sur ses enfants de France… Maintenant Hyppo, quand je retournerai en Angleterre, si je ne suis pas mort, tu n’y seras probablement plus, mais tu donneras le bonjour à toute ma famille et aussi aux copains en leur disant de continuer la lutte car la guerre n’est pas encore finie. Et s’il y en a chez nous à manquer à leur devoir de bons Français, il ne faudra pas leur pardonner… »

1er novembre 1944. Le réveil a eu lieu vers 2 heures du matin. Mais qui a bien pu dormir sous ce ciel bas et dans une relative tiédeur ? Les troops se dirigent en colonnes vers le port. Il fait frais, la pluie a cessé, mais la brume est épaisse. L’embarquement dans les barges d’assaut est terminé à 4h15. Les canons canadiens commencent leur sarabande au-dessus de leurs têtes. A 5h45 la première barge atterrit sur le point fixé au Moulin d’Orange. Les autres suivent. Les premiers hommes tombent. Tués. Blessés. Les Allemands sont surpris. Beaucoup sont faits immédiatement prisonniers. La troop 6, commandée par Guy Vourch, où se trouve Maurice et qui a débarqué après avoir perdu seulement deux hommes, doit foncer par le plus court chemin à travers les rues de la ville vers le carrefour, baptisé Bexhill pour l’opération. L’occupation de ce lieu stratégique doit empêcher toute réplique des Allemands depuis le ville haute où ils sont bien installés vers le port et la ville basse. Il faut accepter les pertes fatales par les tireurs embusqués. La mission de la troop 6 est la plus importante de toute l’attaque. Les sections sous les ordres de Sénée et de Montlaur se battent en se dirigeant vers leur objectif tenu sous le feu d’un canon de 20mm et de mitrailleuses qui balaient le carrefour.

La troop 6, qui est accompagnée par un ancien inspecteur de police de Flessingue entré en résistance, atteint le Bureau central des Postes et Télégraphes où sont repliées les forces ennemies. La suite des événements est relaté dans le livre de Philippe Kieffer. « La 1e section du lieutenant Sénée attaque cette position à la grenade et fait une cinquantaine de prisonniers ; un groupe d’Allemands commandés par un officier veut continuer la lutte à l’étage de l’immeuble. En un clin d’œil, quatre ou cinq commandos sont sur le toit et balancent, les bras dans le vide, quelques grenades par les fenêtres dans toutes les directions de la pièce. Les douze Allemands qui s’y trouvent sont tous occis. La section, après cet intermède, reprend sa position vers Bexhill. Aux environs de 9 heures, la troop 6, dont la rapidité a été foudroyante, nettoie les derniers éléments ennemis de Bexhill et se trouve solidement installée en position défensive, prête à tenir tête à tous renforts ennemis qui viendraient de la haute ville pour attaquer. »

Il semble qu’il soit aux environs de midi lorsque se produit la contre-attaque qui sera fatale à Maurice Gourong. C’est du moins ce qu’indique l’attribution par le Ministre de la Marine, en date du 2 juillet 1945, de la croix de guerre 1939-1945 avec étoile de Vermeil à Gourong Maurice, matelot, matricule 9159 F.M.43, pour le motif suivant : « Volontaire pour les Commandos, a participé avec son unité à la campagne de Normandie. Au cours du débarquement à Flessingue, le 1e novembre 1944, s’est particulièrement distingué par son courage. Seul, avec son chef de groupe, a tenu pendant une heure un carrefour important en face d’une compagnie allemande qui contre-attaquait, lui barrant le passage et donnant aux renforts, le temps d’arriver. A été mortellement blessé au cours de cette action ».

La réalité aurait-elle été moins glorieuse comme auraient tendance à le sous-entendre les démarches de quelques membres de sa famille qui ont essayé d’avoir des informations plus précises sur cette mort. Il leur a été opposé souvent un silence gêné. Voir embarrassé. Même de la part de quelques-uns de ses compagnons d’armes. A quoi bon chercher ce qui s’est vraiment passé ! lâcha même l’un d’entre eux lorsque fut attribué le nom de Maurice Gourong avec remise de fourragère à l’île de Groix à une promotion de fusiliers marins commandos de Lorient au mois de mai 1995. La cérémonie fut belle et chaleureuse qui réunissait ses frères, sa soeur, ses neveux et nièces, des amis, deux anciens de la Joie des Anges ( Paul Puillon et Henri Stéphant), une quinzaine d’anciens bérets verts qui avaient connu Maurice. Lucien Gourong, son frère, fit lire à la salle des Fêtes, une déclaration emplie d’émotions à travers laquelle il associait le souvenir de leurs parents qui furent terriblement affectés par la disparition de leur fils aîné qui avait versé son sang au nom d’un idéal qui transpire tout au long de cette ultime et seule lettre écrite à Hippolyte Stéphant et qui s’achève par « cher copain, je te quitte pour aujourd’hui, pense quelques fois à un copain qui combat là-haut. Dans l’attente de te lire, amicalement à toi. »

Oui, à quoi bon savoir si son chef ou un autre supérieur avait failli ? Ou pris une mauvaise décision qui avait causé sa mort. Aurait-elle pu être évitée en ces heures tragiques ? Ne serait-il pas tombé plus tard, le lendemain,  les jours suivants ? Les destins sont écrits dés le moment où les hommes n’ont pas d’autre alternative que de mettre leur vie en jeu. Son père avait échappé à la mort en débarquant de l’ïle Cézembre pour aller au plus vite le prendre dans ses bras. Lui était mort peut-être comme il l’avait quelque part souhaité. Du moins ainsi l’écrit Bolloré quand il évoque la prémonition d’un avenir sombre qui ne quittait pas Maurice : « persuadé qu’il serait tué dans les premiers chocs des armées, il n’en continuait pas moins à vivre calmement sans chercher à esquiver son destin ». Qu’importe que ce fut suite à une erreur d’appréciation d’un chef, à un comportement peu courageux d’un supérieur. Il n’y a pas grand mystère dans la mort de Maurice Gourong  dont la vie fut une toute petite page où il offrit quelques lignes avec tendresse et passion à une jeune anglaise que tous les membres de sa famille, mère, père, frères,  sœur, neveux et nièces, auraient aimé connaître. Les Parques ont décidé autrement qui coupèrent le fil de la vie à 23 ans de ce beau jeune homme, aux cheveux blonds comme les blés, aux yeux bleus comme la mer, à la fougue irrésistible et qui, malgré son bégaiement, fit des dégâts dans le cœur de quelques jeunes et belles îliennes. Comme l’inoubliable Emma, la fille de Clipote et Jeanne, qui espérait tant l’épouser et qui se consolera plus tard, longtemps après la disparition de son béguin, en convolant avec un Allemand.

“Flessingue, conclut De Naurois, fut pris au terme d’une dire bataille de trois jours. Les points de résistance tombèrent un à un. Nous perdîmes un cinquième de nos hommes quand les Allemends laissèrent cinq cents hommes sur le terrain sans compter un millier de prisonniers. Je ne sais si les journaux en ont parlé. Quoi, une centaine de Français et trois cents Anglais montés dans des barges se jetant au petit jour contre la côte hollandaise ? A l’heure où des millions de soldats se battaient partout, dans le Pacifique ou en Prusse, qui cela pouvait-il intéresser ?”
La nouvelle de sa mort fut révélée aux siens par hasard. Ses parents, ses frères et sa sœur s’étaient réfugiés, comme beaucoup d’insulaires, abandonnant avec soulagement la poche de Lorient, à Concarneau. D’autres, qui avaient fui aussi l’île par les convois sanitaires en bateau autorisés par les Allemands qui ne voulaient pas avoir à nourrir les bouches inutiles des populations civiles de la poche de Lorient, avaient rejoint Beg-Meil, Vannes, et même des bourgs encore plus éloignés de la Bretagne intérieure comme Uzel. A Concarneau, un jour de janvier ou février 45, son frère Yvon et sa sœur Annie aperçoivent dans la rue un soldat en uniforme de commandos avec le badge de fusillier marin. Tiens, se disent-ils, le numéro, c’est un homme de l’unité de Maurice.  Ils hèlent le soldat pour prendre des nouvelles de leur frère dont ils n’ont quasiment plus eu d’information depuis son départ même s’ils le savent vivant.Joseph Puillon le père de Paul est venu leur dire qu’il a entendu à la Radio de Londres le message suivant : Les abeilles sont rentrées. Et alors ? demandent Maurice et Lisa. Ben, c’est ce message que mon fils m’avait dit, avant leur départ, qu’il ferait passer pour nous informer de leur arrivée en Angleterre.

L’information selon laquelle d’aucuns auraient entendu à l’émission de la radio “Les Français parlent aux Français” le vers du poète Jean Pierre Calloc’h “Je suis né au milieu de la mer” semble relever de la rumeur fantaisiste. Personne, à l’exception de Joseph Puillon, n’avait plus de nouvelles des marins de la Joie des Anges. Les réponses aux demandes de renseignements adressées dés septembre 1943 par les Affaires maritimes de Groix à divers autres quartiers (Lorient, Douarnenez, Le Guilvinec, La Rochelle, etc…) spécifiaient toutes qu’aucun de leurs bateaux n’avait aperçu le dundee groisillon. On ne peut même pas accorder crédit au proposé de Groix quand, la guerre terminée, il écrit à l’administrateur en chef de Nantes un courrier où il affirme avoir été mis au courant du projet des jeunes marins de gagner l’Angleterre.

Yvon et Annie, après s’être enquerri de leur frère, voient le visage du soldat changer de couleur. Il pâlit. Et la gorge nouée, il annonce : Comment ? Vous n’avez pas su… Il est… Vous avez été mis au courant quand même… Non… Il a … Il a été tué… Quand ? Le 1er novembre. Où ? A Flessingue. En Hollande. Où il est ? Dans le cimetière de Biervliet, un petit village hollandais sur la rive gauche du chenal de la Schelde, en face de la presqu’île de Walcheren, où il est tombé.

C’était bien loin de son île ce cimetière de cette bourgade où Maurice avait été inhumé après sa mort. Sa pauvre mère éplorée ne se sentait pas le courage d’un si long voyage. Elle attendrait en réclamant que le corps de son fils vienne le plus vite reposer dans le cimetière de l’île. Il faudra 5 ans pour que la dépouille corps  dans un cercueil plombé et soit ensevelie dans la tombe que ses parents possédaient dans le cimetière de Groix. C’était le 10 novembre 1949. Ses parents et son frère Yvon étaient allés à Lorient attendre sur le quai le cercueil recouvert du drapeau tricolore porté des fussilers de la Marine Nationale et qu’ils déposèrent en rendant les honneurs à bord du courrier de l’île. L’église était pleine et le cortège dense et silencieux qui suivit le corbillard de l’église au cimetière. Son frère Lucien naviguait à Madagascar, son jeune frère Michel se refaisait des forces au préventorium de Plumelec et sa soeur Annie se préparait à son mariage avec Martin Raude fixé quatre jours plus tard. Ces noces-là ne  se déroulèrent pas dans la gaieté qu’amène généralement un tel événement
Son père ne cacha pas l’immense peine qui l’avait saisi à l’annonce de la mort de son fils. D’abord il ne la crut pas et écrivit même au Ministère des Armées qui par courrier confirma sa mort, non le 1e mais le 2 novembre. Mortellement blessé le 1e aurait-il agonisé jusqu’au lendemain ?  Sa mère ne pouvait le croire qui, souvent dans le silence d’une prière, qu’elle ne savait plus par moment à qui il fallait qu’elle l’adressât, réclamait une permission divine de pouvoir encore lui parler, oh ! pas longtemps, juste quelques secondes, juste le temps d’un mot, rien qu’un court instant pour lui dire avec tout l’amour d’une mère : je t’aime. Et elle soupirait : hélas ! les morts, même sous forme de fantômes ne peuvent jamais revenir, sinon je suis sûre qu’il serait venu une fois, une toute petite fois, rien qu’une seule fois, juste le temps de me dire : moi aussi… J’attendrai…

Attends-moi ! avait-il sans doute dit lui-même, quelques semaines avant de mourir à Leeds, ou à Londres, ou à Brighton à cette jeune fille d’Angleterre dont le destin avait croisé le sien le temps de soigner une légère blessure qui l’avait empêché de mettre le pied sur la plage de Riva Bella à Ouistreham un certain jour que le monde ne connaîtrait plus jamais sous un autre nom que jour J. S’il n’avait été blessé, quelle destinée aurait été la sienne dont aujourd’hui nous conservons ces quelques photographies émouvantes d’un album découvert par ses parents dans son sac de matelot, et où il vit encore auprès de ses camarades de combat, de son cousin germain Léon, de cette jeune fille pour nous à jamais inconnue. Son père conserva comme une relique cet album ouvert à Londres par son fils et, toute sa vie, y collera les photographies des moments heureux que son aîné aurait partagés s’il avait vécu : les mariages de ses frères, de ses neveux et nièces, les naissances, les premières communions, la disparition de son ami Monsieur Bonsergent, la photo du Général de Gaulle, une carte postale du monument aux marins des Forces Navales Françaises Libres… Comme si ses parents avaient souhaité que la vie se poursuive en sa compagnie malgré son immarcescible absence.

Sa mort au service de la patrie, loin de chez lui, sur une terre étrangère, pas un membre de la famille, son père, sa mère, ses frères, sa sœur et tous ses neveux et nièces qui naîtront dans les années qui suivront les heures tragiques de sa disparition, ne la vivra comme l’offrande d’une vie au martyrologue de la liberté. C’était un mauvais coup du sort, un point c’est tout. Même si tous avaient conscience du poids de son sacrifice. Son portait, peint par son cousin Jean Coutlequer, à partir d’une photographie où il pose avec son battle-dress, son béret vert, son insigne de commando du 1e Bataillon de Fusilier Marins, avec sa croix de guerre et sa citation, a trôné durant des décennies sur le mur de la salle à manger familiale de la maison du bourg à l’île de Groix. Malgré le contre-jour de la fenêtre, la tonalité sombre de la peinture où domine le vert, à chaque repas de famille, il était là, en pleine lumière, avec nous, les siens qui admirions ses sublimes yeux bleus qui jamais ne semblaient nous quitter.

Lucien Gourong- 25 décembre 2009

 

 
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