L’étranger, cet étrange “autre”

Quelques jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, un journaliste d’une grande radio périphérique*, qui enquêtait sur le choix des électeurs, débarque dans une île de Bretagne. Je ne vous dis pas laquelle en vous laissant le plaisir de l’imaginer. Pour qui votez-vous? demande-t-il à deux marins retraités dont le réponse fuse péremptoire et fière : Le Pen, quoi! Et pourquoi? Parce qu’ici, y a trop de Parisiens… Ne riez pas…
Entendez sous le terme parisien, tout ce qui n’est pas insulaire bon teint, indigène pure laine, c’est-à-dire en un mot l’étranger, l’autre, l’inconnu, qui vient spolier, voler, enlever notre pain, nos femmes et nos enfants… Aux armes, ô citoyens… Quand on demande à ceux-là ce qu’est un vrai îlien, ils peinent d’autant plus à répondre que vous leur aurez fait remarquer auparavant que, depuis toujours des hommes et des femmes de la Grande terre d’en face, parmi lesquels se trouvaient peut-être un ou plusieurs de leurs aïeux, sont venus s’installer dans l’île, y ont vécu et y sont morts.
Et de citer pour exemple, cette jeune femme* de l’île qui, en costume traditionnel et en coiffe, le matin du 23 janvier 1917, sortit de l’église paroissiale au bras d’un bel homme* à la peau foncée, aux cheveux crêpés et aux traits négroïdes, drapé dans un costume militaire lui seyant à merveille et qui, devant la foule curieuse massée autour du parvis, souffle à l’oreille de sa nouvelle épouse : Tout ce monde pour moi! La jeune femme qui travaillait alors dans la grande ville du continent en face de l’île aurait pu choisir de s’y marier dans la discrétion. Mais elle préféra le faire chez elle, dans son île natale, au su et au vu de tous, bravant les commérages, le qu’en dira-t-on, les sous-entendus xénophobes, les relents d’un racisme, injustifiable à l’égard de cet homme venu d’une autre île, morceau aussi de la France, cette lointaine Guadeloupe, défendre le sol de cette patrie à qui il offrira sa vie en mourant pour elle des gaz. Ils s’aimaient. Leurs petits enfants aujourd’hui peuvent être fiers de voir inscrit sur le monument aux morts de l’île le nom de leur grand-père et se souvenir avec émotion de cette grand-mère qui avait compris que l’étranger est un autre, fait du même sang, avec un cœur tout semblable, cet autre que l’on a pas encore rencontré. Et qui peut devenir un jour un époux, un frère, un ami…

*il s’agit de RTL
*il s’agit de Emma Pessel née au village de Kerohet le 19 septembre 1892 qui épouse à Groix Elphège Gabriel Anne Rose, né à Pointe-à-Pitre le 29 avril 1887, soldat au 1er Régiment d’Artillerie Coloniale puis au 62e RI, mort à l’hôpital sanitaire de Vannes le 27 novembre 1919

Publié le 27 mai 2007

 

 
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