Chapitre 5

La Guerre 39-45
2ème partie : 43-45

Je m’installai au Bureau de Tabac le jour même de mon mariage, avec mon maigre bagage et sans le moindre argent, pas même de poche. Mon beau-père qui aimait beaucoup sa fille avait décidé de nous donner sa propre chambre, celle qui se trouve la plus au fond à gauche, au pignon est, au premier étage. Mon beau-père qui m’avait tout de suite adopté me considéra aussitôt comme le fils qu’il n’avait pas eu. Ce fut plus difficile avec ma belle-mère. Mais cela s’arrangea avec le temps. Il est vrai que je n’avais pas très bonne réputation à l’époque. Coléreux, batailleur, hargneux, bringueur, je n’étais certainement pas le gendre idéal. Mais à mesure des années, mes rapports avec ma belle-mère, non seulement, s’amélioraient, mais devinrent affectueux et privilégiés. Je me rendis compte, au fond, qu’elle était une femme de cœur et que ses réticences à mon égard n’étaient peut-être pas à l’époque si illégitimes. Moi aussi, je mis de l’eau dans mon vin et nos relations dans le cadre familial devinrent excellentes.

Je restai quelque temps, celui de la lune de miel, sans rien faire, mais ayant pris femme, je devais trouver du travail, même si cela n’était pas facile à l’époque. Mon père avait de bons rapports avec Joseph Métayer, le père Pinot, qui habitait près de chez nous. Celui-ci commandait alors le Pen-er-Vro, le courrier qui faisait la ligne Lorient-Groix-Lorient. Il lui demanda s’il ne pouvait pas m’embaucher comme matelot. J’attendis quelque temps et je m’embarquai au début avril 1943, je crois. L’équipage alors à bord était formé de gens plus vieux que moi. Le chef mécanicien, Jo Puillon - dit Jo Youn -, neveu de Pinot, le second mécanicien, Laurent Puillon de Kerlard, le bosco Gaston Uzel, son frère Pierre, Lucien Yvon et moi-même. Tous étaient de Piwisy, la partie ouest de l’île, et étaient apparentés les uns aux autres; j’étais le seul étranger mais je fus vite adopté car à vingt ans j’étais costaud, et des costauds sur un bateau, il y en a toujours besoin. Je venais de mettre sac à bord du Pen-er-Vro quand il fut réquisitionné par les Allemands, mais il demeura sous pavillon français. Nous n’étions pas obligés de payer les cotisations ENIM (Etablissement national des Invalides de la Marine), équivalent des charges sociales de la Sécurité Sociale pour les travailleurs à terre, mais ma belle-mère tint à ce que je le fasse ; en fait c’est elle qui les régla. Elle me disait « mab, pense à ta pension ». En réalité, cela ne me servit pas à grand-chose parce que, plus tard, en raison des problèmes de santé de ma femme, je dus prendre ma pension à 50 ans avec seulement 25 annuités de navigation comptabilisées. Mais ceci prouve au moins que ma belle-mère, en se souciant de mon avenir, commençait à m’adopter.

L’embarquement sur le Pen-er-Vro fut une expérience enrichissante, dans la mesure où, réquisitionnés par les Allemands, nous étions à leur disposition, mais nous transportions aussi des passagers, groisillons ou non. À Lorient, nous accostions au port de pêche. Un seul voyage par jour, départ de Groix le matin à 8 heures, retour à Groix le soir à 17 heures. Dans la journée donc, à Kéroman, il n’y avait rien à faire. Lorient était alors une ville que les bombardements de janvier et février avaient presque entièrement détruite. Mais les bombes incendiaires n’avaient pas réussi à détruire la base sous-marine où il y avait toujours plusieurs sous-marins en réparation. Je crois que c’est à la mi-avril 43, le 14, si mes souvenirs sont bons, que venant de Groix, nous aperçûmes un sous-marin en surface qui rentrait à Lorient devant nous, à 200 ou 300 mètres, l’équipage sur le pont. Tout à coup, nous le vîmes sauter sur une mine, prendre feu et exploser. Il n’y eut qu’une dizaine de survivants. Inutile de dire que nous n’étions pas fiers. Comme notre coque était aussi en fer, impossible de nous approcher sous peine de subir le même sort, même si nous passions régulièrement en rade dans une installation destinée à démagnétiser les bateaux en acier. Des vedettes en bois sont arrivées sur place et nous, nous fîmes demi-tour, vers Port-Tudy, en attendant que la passe soit déminée. C’est pour cette raison, la présence des mines, qu’à cette époque fut également réquisitionnée à Groix la pinasse en bois de Pierre Guéhenno qui portait le nom Mathurin Guenno et sur laquelle se trouvait, comme matelot, mon père. Un navire en bois courait moins de risque avec les mines magnétiques. Mes voyages journaliers sur le Pen-Er-Vro n’étaient pas faits pour rassurer ma femme et ma mère qui l’une comme l’autre n’étaient pas tranquilles. Le seul point rassurant, c’est que en tant qu’inscrit maritime, nous n’étions pas astreints au STO et que malgré les demandes de plus en plus importantes de l’organisation Todt en main d’œuvre, nous étions un peu plus privilégiés.

Durant les premières semaines de mon embarquement sur le Pen-er-Vro, les bombardements continuaient. Les Anglais et Américains venaient régulièrement, quelquefois même de jour, bombarder la base sous-marine dont la construction se poursuivait toujours. Nous accostions pas très loin de là. Dès que les sirènes retentissaient, nous allions à l’abri sous la glacière, qui est toujours en place, et nous étions relativement bien abrités. Mais je dois reconnaître à nouveau que nous ne nous sentions pas tellement concernés par cette guerre. La spécificité îlienne faisait, en dehors de la radio, que nous n’étions pas tellement au courant de ce qui se passait sur le continent. La Résistance, par exemple, même si quelques-uns d’entre nous avaient été contactés pour en faire partie, n’existait pas à Groix. Du moins activement. Il fallut le débarquement allié du 6 juin 1944 pour voir quelques jeunes Groisillons partir en cachette de l’île pour rejoindre les FFI. Mariange n’avait pas voulu que je me joigne à eux et ainsi que je l’ai déjà dit, sur le Pen-Er-Vro, nous faisions de la résistance à notre manière en aidant les ouvriers réquisitionnés ou déportés à quitter l’île.

Mon désir, avant notre mariage, qui était aussi celui de mon frère Maurice et quelques autres copains, était plutôt de rejoindre les Forces Françaises Libres en Angleterre. Comme je l’ai déjà expliqué, nous avions essayé une fois en juin 1940, avec le Constantin - mais en y réfléchissant, je me demande si ce n’était pas avec le Fantine qui avait appartenu à mon bau-père quelque temps dans les années 1920 - que nous avions armé à une vingtaine de jeunes, juste avant l’arrivée des Allemands sur l’île en l’espace de deux jours. Malheureusement, les évènements nous empêchèrent de partir à temps et dés l’arrivée des Allemands, ceux-ci empêchèrent tout départ.

Mais nous gardions toujours cette idée en tête, à la fin 1942 et au début 1943. Avec quelques copains du Bourg, dont mon frère Maurice, nous avions vraiment envie de rejoindre l’Angleterre et nous en parlions beaucoup. Personnellement, mon mariage vint annuler ce projet. Mais les autres continuaient à s’en entretenir et vers le mois de mai se constitua une équipe qui avait l’intention de profiter de la campagne de thons qui s’annonçait pour essayer de partir. Il s’agissait de mon frère, Maurice, un patron Ange Yvon (Milord), son frère Jean, Charlot Gallène, Hyppolyte Mobé, Paul Puillon, Eugène Niclot, Henri Stéphant, comme par hasard tous des gars du Bourg. Peu de gens étaient dans la confidence. Il fallait d’abord trouver un thonier à armer. Ce fut la Joie des Anges qui appartenait au père de Paul Puillon. L’armer et avoir l’autorisation avec les Allemands d’aller faire la campagne de thons, ce n’était pas évident. C’est là qu’il faut bien reconnaître la part de naïveté qu’il y avait chez les Allemands qui, face à la volonté de tout un équipage de jeunes gens, les avaient quand même autorisés à partir. Il devait y avoir aussi de leur part quelque intérêt en pensant qu’ils auraient été les premiers à profiter du poisson lors du retour du voilier. Ce fut, je crois, à la fin du mois d’août (Lire l’épisode de l’odyssée de la Joie des Anges avec la notice biographique de la vie et de la mort de Maurice Gourong). Mon frère sera le seul à ne pas revenir de cette guerre. Engagé dans les commandos fusiliers marins de Kieffer, il fut tué au combat le 1er novembre 1944 à Flessingue en Hollande lors de la libération par les commandos franco-britanniques de l’île de Walcheren.

Pour en revenir à Keroman, où nous attendions dans la journée sur le Pen-Er-Vro le retour à Groix, comme nous n’avions pas grand-chose à faire, nous nous promenions le long des voies de chemin de fer, entre le port et la ville pour ramasser quelques morceaux de charbon tombés des locomotives. D’ailleurs, les chauffeurs de trains qui nous voyaient occuper à cette tâche laissaient quelquefois tomber des gros morceaux de charbon que nous nous empressions de recueillir. Ainsi, je revenais tous les soirs chez moi au Bureau de tabac avec mon petit sac de charbon qui était alors le bienvenu. Avant la naissance de notre fils Lucien, un poêle avait été installé dans le milieu de notre chambre; et je dois dire que nous avions tellement besoin de nous chauffer que jamais nous n’avons penser aux effets possibles du gaz carbonique.

Parmi les trois cents ouvriers et de déportés qui construisaient les abris ou les ouvrages de défense, notamment à Moustéro où deux énormes canons avaient été montés et abrités à plusieurs mètres sous terre, il y avait pas mal de gens assez jeunes qui avaient été raflés un peu partout en France. Inutile de dire qu’ils n’avaient pas envie de rester là. Mal nourris, maltraités, pas payés, ils essayaient par tous les moyens de regagner le continent. Certains le firent avec des canots et la complicité de pêcheurs. Certains volèrent carrément les canots. Sur le Pen-er-Vro, nous fûmes aussi sollicités et tout l’équipage, à l’exception du patron Joseph Métayer, que nous soupçonnions d’être pro-Allemand - cela fut démontré à plusieurs occasions -, accepta d’aider ces gens à regagner le continent. Mais nous devions faire très attention. Nous avions aménagé deux caches. La première était située dans la chambre, derrière les banquettes où les passagers s’asseyaient; les fuyards étaient cachés par les brassières de sauvetage entre la coque et le vaigrage. Inutile de dire que l’on n’y était pas à l’aise. L’autre se trouvait dans le poste d’équipage, dans le pic à chaîne qui avait été transformé en cuve à eau et que nous remplissions aux 2/3e . Les deux mécaniciens avaient aménagé un espace entre le plafond et la surface de l’eau où 2 à 3 hommes pouvaient se cacher.

Inutile de dire que l’on réclamait souvent nos services et qu’il fallait faire un choix en prenant bien soin de ne pas avoir à faire à des provocateurs. Des sommes d’argent nous furent proposées. Personnellement, je les ai toujours refusées, et j’en suis persuadé, les autres aussi. Nous opérions de la façon suivante. En général, ceux que nous passions, nous les connaissions parfaitement. Certains me contactaient le soir au Bureau de Tabac quand ils venaient chercher leurs rations avec les tickets ou boire un coup, du moins ceux qui étaient libres. D’autres s’adressèrent à d’autres membres de l’équipage qui les connaissaient parce qu’ils habitaient près de chez eux. Quelques-uns furent recommandés par ceux que nous connaissions. Ils prenaient contact avec nous plusieurs jours auparavant. Nous fixions un jour de départ et leur demandions de venir à bord le matin de très bonne heure ou dans la nuit, après leur avoir indiqué les deux caches possibles. Nous, nous arrivions à bord le matin, une heure avant le départ et vérifions que tout était en ordre. Les Allemands venaient fouiller quelques minutes avant que nous larguions les amarres. Les fouilles, il faut le dire, étaient sommaires. Ils n’ont jamais trouvé personne mais quelle trouille pour nous. Si la cache du puits à chaîne qui se trouvait sous le poste d’équipage était difficile à trouver, il est arrivé que les Allemands déplacent quelques brassières dans la chambre; nous ne menions pas large. Nous ne passions pas plus de 2 ou 3 volontaires au départ à la fois et du printemps 43 au printemps 44, nous avons permis à quelques dizaines de rejoindre le continent.

Quelques lettres de remerciements nous sont parvenues après guerre. J’en ai gardé deux ou trois pendant longtemps, mais je les ai perdues. Je ne sais pas si les Allemands s’apercevaient ou fermaient les yeux sur les disparitions. Comme quelques canots étaient volés, peut-être pensaient-ils qu’il y avait à bord plus de gens qu’il n’y en avait en réalité. Nous avons fait cela de façon très naturelle, sans trop penser aux risques et aux conséquences que cela aurait pu avoir pour nous-mêmes et nos familles. Pas plus qu’après la guerre, nous nous sommes vantés d’avoir permis à quelques dizaines de déportés d’avoir pu rejoindre le continent, leur famille ou se cacher.

Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter sur cette période, mais il me faudrait beaucoup de pages pour ça. De cette année passée sur le Pen-er-Vro, je retiendrai surtout l’esprit de camaraderie qui régnait entre nous, surtout lorsque Joseph Métayer fut débarqué pour d’obscures raisons et remplacé par Lucien Goumon. L’équipage des gars de Piwisy était vraiment sympa. Le 17 juin, l’Edouard Gougy, un chalutier de Dieppe, réquisitionné et armé par les Allemands, avait sauté sur une mine au large des Grands-Sables. Il n’y avait eu que quatre survivants sur la trentaine d’hommes d’équipage. Je ne sais pas si les Allemands autorisèrent la pêche au thon lors de l’été 1943 mais je crois que non. Lors des bombardements de janvier et février 1943, les armements de Lorient (Scaviner, Gautier, etc) s’étaient repliés sur Concarneau. Les chalutiers et pinasses devaient travailler de nuit tous feux éteints et les accidents et abordages furent nombreux. C’est cette année-là que la pinasse Marie-Rose de Concarneau disparut avec à son bord Laurent Penhoët.

Un autre évènement marquant dans la vie de l’île eut lieu le 18 août. Un avion anglais tomba tout près du village de Quéhello. Un seul homme en réchappa, mais, atrocement brûlé, il mourut peu de temps après avoir été récupéré. Des insulaires, en nombre assez important, à la nouvelle que l’aviateur anglais devait être enterré dans l’île, s’habillèrent pour assister aux obsèques. Les occupants, craignant une manifestation anti-allemande, décident de transférer la dépouille à Lorient. Un groupe de femmes descendirent à Port-Tudy et jetèrent des fleurs à la mer quand s’éloigna le bateau. En représailles, les Allemands expulsèrent vers 20 heures de leurs maisons les habitants de Quéhello, à qui on interdit de ne rien emporter de chez eux, ni vêtements ni objets, durent trouver asile chez des parents et des amis. Ils ne furent autorisés à regagner leur domicile que le lendemain.

Et c’est ainsi que se passa cette année 43 dont l’évènement le plus important pour moi et mon épouse fut le 11 octobre 1943 la naissance de notre premier fils, Lucien. Malgré le trouble de l’époque, malgré les circonstances de notre mariage hâté, ce fut une grande joie dans la famille. Mariange tenait à ce qu’il s’appelle Lucien, mais il fallait ensuite ajouter le nom de ses deux grands-pères, Benoît pour mon beau-père et Maurice pour mon père, et Marie, pour qu’il soit protégé par la Vierge. Je ne suis pas sûr que dans sa vie et, encore moins maintenant, il ait été persuadé de l’efficacité de cette protection.

Ce que je peux dire de cette période, c’est que malgré les restrictions, il n’eût jamais froid. Le poêle à charbon, installé au beau milieu de la chambre, au désespoir de ma belle-mère qui craignait pour son parquet, était ravitaillé par le petit sac quotidien de charbon ramassé le long des voies ferrées à Lorient. Mes beaux-parents furent heureux et mes parents aussi qui devenaient tous les quatre grand-père et grand-mère pour la première fois. C’est aussi un évènement dans une vie que celui d’être grand parent d’un premier petit enfant. Ce fut ma mère et mon beau-père qui, au titre de marraine et parrain, tinrent notre nouveau-né sur les fronts baptismaux.

Au Bureau de Tabacs, nous étions parfaitement heureux, Mariange était très fière de son bébé et moi de mes nouvelles responsabilités de père. Papa, alors que je n’avais pas encore l’âge de la majorité qui était alors fixée à 21 ans, me conférait un statut d’homme que j’affirmais envers les copains que je continuais à voir car toute la bande du Bourg conservait toujours comme quartier général le Bureau de Tabacs, où il n’y avait plus qu’un coeur à prendre, celui de ma belle-sœur Jeanne qui avait 19 ans à l’époque. Mais pour moi, plus question de sortir en dehors du foot. Ah! le foot dans l’île…

Depuis 3 ou 4 ans déjà, j’avais commencé à jouer à l’USG, l’Union Sportive Groisillonne, club qui avait été constitué en 36-37, je crois, et qui possédait une bonne équipe avec Robert Guyader, venu comme instituteur libre dans l’île, Joseph Bihan, le pharmacien, Henri Romieux, le toubib, Auguste Cadoret père, quincailler, Jean Gourronc (surnommé Counif), Victor Roperh et quelques autres. Le terrain était à Kermarec. Au début de la guerre et pendant l’occupation, nous avions pris la relève de cette équipe première dont la plupart des membres avait été mobilisée. Lorsque j’étais là, entre deux embarquements, je ne manquais jamais d’aller jouer au foot; j’étais d’ailleurs considéré, sans vantardise, comme un bon joueur. J’avais commencé goal en 2e puis en première à 17-18 ans en alternance avec Loulou Yvon (surnommé Fornour). Nous formions une bonne et belle équipe de copains. Il est curieux de constater que cette équipe, qui organisait des matches amicaux avec d’autres clubs de Lorient, était presque entièrement constituée de gars du Bourg. Pas ou pratiquement pas de garçons de Locmaria ou de Quelhuit. Il y avait dans cette deuxième génération de footballeurs, François Plassard dit Sassa, François Yvon dit Fafa, les frères Raude, Jo et Loulou, Louis Yvon, Jean Caudal, Charlot Laroque (du village du Méné, il était le seul à ne pas être du Bourg), Mothé Quéré, qui devint mon beau-frère ensuite, moi-même et quelques autres. Nous nous déplacions quelquefois à Lorient et recevions les clubs de cette ville : le FCL, le CEP, Lorient-Sports. Mais après mon mariage, comme j’étais embarqué sur le Pen-er-Vro, Mariange ne voulut pas que je continue à jouer à l’extérieur. Mais, je me souviens que, de temps en temps, à Groix, lorsque nous ne jouions pas, Henri Romieux, le médecin, qui n’avait pas été mobilisé au début de la guerre, avait été fait prisonnier et libéré après la mort de son père afin que l’île retrouve un médecin, venait me chercher pour aller à l’entraînement. Comme c’était notre toubib, Mariange, mon épouse, n’osait pas dire non. Et je pouvais retrouver les copains à l’entraînement.

Pour nous, à Groix, la vie continuait, comme la guerre aussi, en cet hiver 1943-44. En dehors de mon travail sur le Pen-er-Vro et des traversées quotidiennes Groix-Lorient, Lorient-Groix, Mariange et moi allions souvent chez nos parents leur faire voir notre premier fils. Mariange avait un esprit de famille très poussé. Nous rendions souvent visite à ses oncles, Pierre Tonnerre à Port-Tudy et surtout à ceux de Kerliet, le berceau de sa famille, les oncles Jean-Michel et Alexandre qui y habitaient avec leurs femmes, la tante Victoire et la tante Fine; chez celle-ci, vivait encore la grand-mère paternelle de Mariange, la meumée Chann, Jeanne Tennier, qui approchait ses 75 ans et qui, paralysée des bras et de jambes depuis l’âge de 40 ans, demeurait toujours allongée dans une sorte de chaise longue. Je ne me souviens pas l’avoir entendue se plaindre une seule fois de son sort. Toujours souriante, un mot gentil pour chacun de ses petits-enfants, elle supportait son infirmité avec courage et abnégation. Je me rappelle qu’on lui avait soudé, à sa demande, deux fourchettes bout à bout pour qu’elle puisse elle-même prendre sa nourriture dans son assiette sans déranger personne. Elle était volontaire. Elle était aussi très fière de Lucien qui était son premier arrière petit-fils. A chaque fois que nous allions la voir, à la belle saison, et c’était bien souvent, une ou deux fois par mois au moins, Mariange lui apportait toujours quelques fleurs. Nous étions bien accueillis chez n’oncle Alexandre comme on prononçait alors (contraction de « mon oncle ») et tante Fine. La famille, à cette époque, ça avait du sens.

Un autre de nos buts de promenade était le village de Kermario où habitait la sœur de ma belle-mère, la tante Rose, avec son mari, l’oncle Maurice et leurs quatre enfants, Jojo, Mimi, Mauricette et Maurice. La tante Rose était ce que l’on peut appeler un personnage. Aucun complexe, cela se voyait entre autre à sa façon de s’habiller, de s’exprimer et dans ce qu’elle exprimait, il y avait d’abord la politique, la sienne bien sûr, c’est à dire ses idées, puis venait la géographie, l’histoire; elle lisait beaucoup. Comme sa sœur, ma belle-mère, elle était cultivée. Leur mère, que nous appelions grand-mère, Rose Le Fé, qui vivait recluse dans la chambre donnant sur la placette de la sacristie, au-dessus de la salle du bistrot, avait reçu une solide éducation et avait su communiquer à ses filles le goût d’apprendre. Pour en revenir à la tante Rose, tendrement appelée nainaine Rose, c’était aussi une femme généreuse et qui savait nous recevoir même si les discussions qui allaient quelquefois jusqu’aux disputes, étaient de grands moments d’animation, surtout lorsque le sujet abordé était la politique.

Je dois aussi dire que Mariange n’avait pas son pareil aussi pour se faire aimer, elle était la préférée de toute la famille. Ma belle sœur Jeanne, que j’aimais beaucoup, n’avait pas la même nature que sa sœur. Beaucoup moins esprit de famille, plus personnelle, elle était moins sensible que Mariange, mais ceci dit, toutes deux s’arrangeaient très bien et s’aimaient beaucoup. Elles avaient l’une comme l’autre des rapports privilégiés avec leurs trois cousines germaines, Jojo, Mimi et Mauricette, les trois filles de nainaine Rose, qui étaient nées toutes les trois au Bureau de Tabacs. Quelques années plus tard, ce fut Jojo, alors institutrice à Concarneau, qui se chargea de la première éducation de Lucien en le faisant accueillir à l’école Saint-Joseph de Concarneau où elle enseignait depuis la guerre.

Au printemps 44, on sentit, même à Groix, que les effets de la guerre, qui avait pris une autre tournure, se durcissaient. Nous n’avions pas non plus de nouvelles de mon frère Maurice ni des autres membres de l’équipage de la Joie des Anges. En dehors d’un message lancé sur les ondes de la BBC par l’intermédiaire des Français Libres que nous n’avions pas entendu, mais que d’autres personnes étaient venues rapporter à nos parents. Ce message était le suivant : Léon a retrouvé son cousin Maurice. Ce qui était vraisemblable car notre cousin germain, Léon Gourong, engagé dans la Marine Nationale, avait rejoint l’Angleterre dés 1940 sur le contre-torpilleur Léopard à bord duquel il exerçait le fonction de bidel, c’est-à-dire capitaine d’armes dans la Marine Nationale. Mais, en dehors de ce message, aucune autre nouvelle. D’aucuns ont rapporté ensuite, après la guerre, qu’ils auraient entendu le message avec les vers de notre poète Jean-Pierre Calloc’h « Je suis né au milieu de la mer / Trois lieues au large… » Mais nous n’en avons jamais eu confirmation.

Et vint le 6 juin 1944 où, par la radio, nous apprîmes le débarquement allié de Normandie. Grosse effervescence chez les Allemands; ceux qui occupaient l’île, en général de vieux territoriaux, avaient pris leurs habitudes - et quelquefois autre chose, il y avait beaucoup de vols de poulets, lapins et légumes -, et ils se demandaient ce qui allait leur arriver. Les insulaires aussi s’interrogeaient sur leur sort. Quelques-uns décidèrent de quitter l’île et commencèrent à le faire. Au fur et à mesure que les jours passaient et que l’avance des alliés se précisait, il fallait prendre des décisions. Le ravitaillement commençait à manquer. L’île n’était plus approvisionnée et l’on ne pouvait même plus compter que sur ce qu’elle produisait. Les Allemands eux-mêmes n’avaient plus grand-chose à manger; au point de faire des descentes dans les poulaillers et les jardins. Ils ne prenaient plus la peine de voler, ils réquisitionnaient, enlevaient, prélevaient, au su et vu de tous. La vie devenait intenable.

Au début août, les alliés sont aux portes de Lorient. On croit que la guerre va se terminer rapidement. Il faut vite déchanter. 25 000 soldats allemands sont parvenus à se regrouper dans une enclave autour de la ville devant laquelle arrive le 7 août la 4e DB américaine qui va stationner à Hennebont et Quéven. Grâce à de multiples petits ouvrages, des canons anti-chars, des kilomètres de barbelés, des milliers de mines disséminées, les Allemands vont résister. Le 10 août, Lorient assiégé est coupé de son ravitaillement. L’état-major allié décide alors que sa prise ne nécessite pas des combats qui pourraient s’avérer meurtriers. Les troupes alliées prennent la direction de l’est, vers Paris et le Rhin. La poche de Lorient commence.

L’île est enfermée dans cette poche où se sont retranchés des Allemands armés jusqu’aux dents. Groix, dont la garnison a été portée de 3000 à 5000 hommes, participe, avec ses canons de marine à longue portée, à la résistance de la poche. Les autorités allemandes autorisent la pêche côtière dans les Courreaux. Ce sera une aubaine pour de nombreux jeunes marins qui rallieront sans peine Doëlan afin de rejoindre les FFI.

C’est aussi au début de la poche que les Allemands transfèrent dans l’île un groupe d’inspecteurs et de sergents de ville, secrétaires de la police de Lorient. Plusieurs réussiront à s’échapper. Le 9 août, deux bombardiers anglais attaquent des navires allemands mouillés en rade devant Port-Tudy : un cargo armé de 2000 tonneaux coule en 1/4 d’heure. Les Allemands sont de plus en plus nerveux qui suspectent que des signaux lumineux sont envoyés depuis l’île. Des avions allemands lâchent aussi du courrier au-dessus de l’île, mais de nombreux paquets tombent à la mer. C’est à cette époque qu’un avion allemand occupé à repérer les mines mises à l’eau par les Anglais est abattu par deux chasseurs alliés devant Port-Mélite. Pierre Tonnerre avec sa vedette Les Amis réunis porte secours aux aviateurs. Pour ce geste, il obtiendra la libération du vicaire Quistibert prisonnier des Allemands.

La municipalité en place, ou plutôt le représentant de l’Etat, car il n’y avait plus à proprement parler de municipalité, qui était le père Orvoen, avec l’accord des autorités allemandes de l’île qui souhaitaient ne plus avoir à nourrir les bouches inutiles de civils, fut chargé d’organiser des voyages sur Concarneau et Vannes pour y amener les Groisillons qui désiraient quitter l’île.Un premier convoi de réfugiés est organisé au début septembre à destination d’Auray. Le 12 septembre, le courrier Ile de Groix, battant pavillon de la Croix-Rouge, effectue un voyage vers Concarneau afin d’évacuer d’autres familles et ramener du ravitaillement. Les écoliers sont les premiers à partir avec leurs maîtres et maîtresses. Les voyages deviennent plus nombreux dans les semaines qui suivent. En tout six voyages au mois de septembre, 3 en novembre et 1 en janvier. Près de 1 000 personnes auront ainsi quitté l’île dans le courant de l’automne 44. Puis les Américains interdisent les accueils mais les départs continuent et le 26 février l’Ile de Groix débarquera à Vannes 91 évacués. Ceux-ci décrivent une situation catastrophique dans l’île où l’on ne mange plus guère que des choux et des carottes alors que le kilo de pain se vend 150 francs. Ce sont surtout les prisonniers du Fort-Surville qui souffrent le plus de la faim.C’est une religieuse, la sœur Ignace, qui obtiendra l’autorisation de la kommandantur de leur apporter des colis et de les leur remettre en mains propres. C’est ainsi qu’au début de 1945, elle partira pour Groix avec la Perle des vagues, qui alimente déjà la poche depuis Doëlan. On profite pour porter des lettres aux détenus.

Lorsque les rotations commencèrent avec Vannes et Concarneau, ces deux villes avaient déjà été libérées. C’est ainsi que je fis un voyage avec le Pen-Er-Vro sur Concarneau avec des réfugiés. Mariange était restée à Groix avec Lucien et mes beaux-parents. Ceux-ci d’ailleurs avaient décidé de ne pas quitter Groix, au contraire de mes parents qui eux voulaient le faire. D’abord, ils firent partir ma soeur Annie et mes frères Yvon, Loïc et Michel. Au centre d’accueil où ils passèrent, Yvon et Loïc attrapèrent la gale et séjournèrent à l’hôpital. Ils furent ensuite accueillis chez la tante Liza, Eliza le Cloarec, une soeur de ma grand-mère Annette, dont je parlerai plus loin. Elle était veuve d’un marin de Concarneau, Joseph Brisson,  dont le fils Joseph avait navigué avec mon père sur l’Angélus du soir l’été 1933.
A Concarneau, lors de ce premier voyage, j’eus beaucoup de mal à expliquer aux Autorités Françaises, les FFI et les FTP qui avaient pris en charge la zone libérée autour de Concarneau, que malgré mes vingt ans, je devais retourner à Groix chercher ma femme et mon fils. A l’époque, je ne me laissais pas facilement faire et l’arrogance de certains de ces tous nouveaux conquérants (certains venaient de prendre l’uniforme) avait le don de me mettre en colère. Je n’avais pas de leçon de résistance à recevoir. Il faut bien reconnaître que depuis sur le même sujet, l’histoire s’est souvent répétée.

Je revins donc à Groix avec le Pen-Er-Vro chercher d’autres réfugiés et quelques jours après, nous revîmes à Concarneau. C’était fin septembre ou début octobre. Cette fois Mariange et Lucien étaient du voyage, mais mes beaux-parents avaient préféré rester sur l’île avec quelques dizaines d’autres personnes. Inutile de dire que je ne revins plus à Groix. Il fallait trouver un logement pour abriter Mariange, Lucien, ma belle-sœur Jeanne et les cousines de Kermario. J’étais devenu un peu le chef de famille. Nous allâmes donc chez la tante de ma mère, Eliza Cloarec, qui hébergeait déjà ma soeur et mes frères. C’était une forte femme, un tempérament bien trempé, formée à la rude école des ouvrières d’usine de Douarnenez. Sans l’avoir prévenue, nous  avons débarqué chez elle et je dois dire que l’accueil ne fut pas des plus cordiaux. Ma soeur et mes frères y étaient déjà hébergés et la place manquait cruellement. Nous, c’est-à-dire, Mariange, Lucien, ma belle-sœur Jeanne, ça allait encore à peu près, mais les cousines de Kermario, c’était autre chose. Au bout de quelques minutes, la tante Liza nous dit : Moi, ici, je ne connais que les Gourong… Les autres. Et d’un signe de la main de désigner la porte. Après ça, si nous n’avions pas compris. Pourtant ce que nous lui demandions, ce n’était pas de nous loger mais de nous aider à trouver un logement. Elle accepta de le faire, pas trop de bon cœur, mais elle le fit. C’était dans une grande pièce à côté de chez elle où, pour passer les premiers jours et les premières nuits, nous nous installâmes avec l’intention de chercher vite autre chose de plus convenable et loin de chez la tante Lisa. Mariange, Jeanne, Jojo, et Mimie se mirent donc en quête dès le lendemain et par l’intermédiaire de Mimi Lanco, qui était ma cousine par son mari, Charles, mon premier patron, et la cousine de Jojo, Mimi et Mauricette par leur mère, réussirent à trouver une maison plus ou moins meublée dans la grande rue du Vieux Passage. D’autres Groisillons réfugiés y habitaient déjà.

J’ai omis de dire que Mariange était enceinte pour la seconde fois depuis plusieurs mois lorsque nous partîmes de Groix; la naissance de ce second bébé était prévue pour octobre. Il y aurait donc un an entre la naissance de nos deux enfants. On pourra s’en étonner. Comment l’expliquer? Les circonstances, notre jeunesse, et aussi chez tous les deux, mais en particulier chez Mariange, le désir d’avoir rapidement des enfants. A l’époque on ne se posait pas trop de questions. Notre installation dans cette maison de la Grande rue du Vieux-Passage à Lanriec se fit de la façon suivante : les Tristant, c’est à dire les cousines de Kermario en haut dans une seule pièce et nous en bas, c’est à dire Mariange, ma belle-soeur Jeanne, Lucien qui n’avait pas encore un an et moi-même.

Nous étions sommairement meublés. Deux lits, un petit berceau, un fourneau mais l’essentiel était d’avoir un toit et de pouvoir manger. Nous n’étions pas riches, c’est le moins qu’on puisse dire. Le Pen-er-Vro qui venait de Groix toutes les semaines nous apportait de quoi manger et un peu d’argent. A ce sujet, je dois reconnaître l’extrême bonté et la préoccupation de mes beaux-parents restés à Groix et qui se faisaient du souci pour nous. Mes parents, qui avaient fini par rejoindre Concarneau, trouvèrent à s’héberger dans un logement près des Sables-Blancs, chez Mme Piriou, rue Kerbiriou; de leur côté, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour nous aider. Mais eux-mêmes avaient encore quatre enfants à nourrir et vêtir. C’est d’ailleurs pourquoi, mon père fit tout pour s’embarquer sur le courrier de Groix qui, chaque semaine, faisait Groix-Vannes. Et revenait à Concarneau à chaque fin de semaine.

C’est peu de temps après notre arrivée à Concarneau que Mariange tomba malade; et puis ce fut aussi mon tour. Ma belle sœur Jeanne appela le docteur qui diagnostiqua une typhoïde due à l’absorption d’huîtres insalubres récoltées sur la vasière du Moros. Je fus envoyé à l’hôpital de la Ville Close où je restai plus de 2 mois; guéri une première fois, je fis une rechute. Mariange, enceinte, sur le point d’accoucher, elle, fut soignée à la maison. Je me souviens que ce fut une période difficile pour nous. Jeanne s’occupait bien de sa soeur et de Lucien. Lorsque Mariange fut envoyée à la maternité de la Ville Close, j’étais moi de l’autre côté de la rue, à l’hôpital; alors que la typhoïde me clouait au lit, Mariange accoucha le 27 octobre de notre second fils que nous baptisèrent Patrick. Je me rappelle bien de cet évènement car j’avais alors beaucoup de fièvre et l’hôpital voulait m’empêcher de sortir et la maternité m’empêcher de rentrer. Je fis un beau scandale, réussis à pénétrer à la Maternité. Deux infirmiers voulaient m’interdire l’entrée de la chambre pour embrasser ma femme et mon nouveau fils . Devant ma détermination et la menace, ils me laissèrent passer. Patrick était un beau bébé, apparemment sans problème particulier de santé, même si sa maman était aussi malade de la typhoïde à sa naissance. Mariange rentra à la maison avec notre nouvel enfant, je la rejoignis aussi et notre vie de réfugiés continua d’une façon toujours aussi précaire.

Il y avait au Passage-Lanriec à cette époque beaucoup de réfugiés de Groix : Mimi et Charles Lanco y habitaient eux déjà avant la guerre. Phine Mobé et sa fille Odette, Adolphe Calloch dit Peutchan et sa famille, Finette Cadi (Colosse) et d’autres gens que j’ai oubliés. Nous nous soutenions les uns les autres; nous nous étions aussi faits des amis parmi les gens du Passage. Il y avait en haut du Passage un château avec un grand parc dans lequel les copains de Jeanne, Mimie et Mauricette allaient voler du bois pour nous afin que nous puissions nous chauffer. Jojo, elle, avait trouvé un poste d’institutrice à l’école Saint Joseph où elle commençait une longue carrière et où, Lucien, quelques années plus tard, fit ses premières armes scolaires en entrant en classe de 7ème.

Cet hiver-là fut assez rigoureux. A cinq dans la même pièce, ce n’était pas très facile de vivre. Patrick ne semblait pas présenter de problèmes particuliers. Un soir de janvier 45, le 12 plus précisément, Mariange et moi avions décidé d’aller au cinéma avec les cousines, laissant Lucien et Patrick à la garde de leur tante Jeanne. Lorsque nous sommes revenus vers minuit, Jeanne et les petits dormaient. Mais soudain Patrick se mit à pleurer, un peu, un tout petit peu. Mariange me demanda alors de lui chauffer un peu de lait et de lui donner un biberon. Ses pleurs cessèrent et nous sommes allés nous coucher. Réveillé à 7 heures du matin, je me levai le premier pour faire le café et chauffer les biberons car Lucien n’avait qu’un an et demi à l’époque. Et lorsque je m’apprêtai à donner le sien à Patrick, je m’aperçus qu’il avait les yeux grands ouverts. Ce souvenir est toujours resté dans ma mémoire. Ma première réaction fut de le toucher. Il était déjà froid. Je me souviens que j’ai alors crié, réveillant Mariange, Jeanne et Lucien. Patrick est mort, ai-je crié. Je ne me rappelle plus trop les détails ensuite. Mariange, je le sais, était folle de douleur. Je ne parlerai pas des heures et des jours qui suivirent. Le médecin fut appelé; le docteur Crescencé nous dit que la mort était liée à l’état de santé de la mère lors de la naissance. Lorsque je repense à ces instants, je me dis que ce fut pour nous une épreuve terrible, malgré notre jeunesse, surtout pour Mariange qui était et fut toujours pour ses enfants une mère admirable, attentionnée, bonne et chaleureuse.

Patrick fut enterré deux jours plus tard, au cimetière de Lanriec et ce jour-là, les gens qui suivaient le cercueil, les Groisillons exilés et les habitants du Passage dont nous nous étions faits des amis, eurent mille peine à monter la côte et à marcher jusqu’au cimetière, en raison d’un verglas glissant. Il faisait un froid polaire. Lorsque Mariange reviendra à Groix avec Lucien quelques mois plus tard, elle n’aura de cesse que le corps de Patrick ne retrouve la terre de notre île natale. Mais nous devrons attendre le  le 21 février 1950 pour voir le corps de notre petit Patrick être déposé dans une tombe neuve, concession créée par ma belle-mère dans la partie nouvelle du cimetière.  C’est Thimothé Quéré, qui allait s’unir à Jeanne, la soeur de mon épouse,  deux mois plus tard, qui avait ramené le cercueil déposé dans une boîte en carton. Ce jour-là aussi était enterrée leur grand-mère paternelle, Jeanne Tennier, dite meumée Chan, l’épouse de Pierre Marie Tonnerre, décédée à Kerliet à l’âge de 81 ans deux jours plus tôt. Si notre fils de 3 mois fut la première dépouille de cette tombe familiale, depuis elle a accueilli la plupart des membres de notre famille du Bureau de tabacs : un an après, en avril 51, mon beau-père Benoît Tonnerre, puis en décembre 58, la grand-mère Rose Le Fé, mère de ma belle-mère, en novembre 75 mon épouse, et deux ans après elle, en avril 77, sa mère, la meumée Mariange, puis en février 87, Jeanne et en février 96, le mari de celle-ci, mon beau-frère Thimothé qui avait ramené le corps de notre fils Patrick de Lanriec.

Après cette terrible épreuve, qui allait se doubler à peu près vers cette époque de celle de l’annonce de la mort de mon frère Maurice qu’apprirent brutalement mon frère Yvon et ma sœur Annie de la bouche même d’un de ses compagnons d’armes, originaire de Concarneau. Annie et Yvon, qui se promenaient ce jour-là du côté où arrivaient les cars de Concarneau, virent descendre d’un autobus un soldat vêtu de l’uniforme des fusiliers marins commandos. Il se nommait Le Reste et était natif de Concarneau. Ils se précipitèrent vers lui pour demander des nouvelles de notre frère. Il devint blême. Avant même qu’il ne réponde, ils avaient compris. Dire que mes parents et nous leurs enfants, surtout moi qui avais tant passé de tant avec lui, furent affectés n’est pas même un euphémisme. A la consternation succéda un abattement dont je crus que ma mère ne se remettrait pas. Même mon père, qui paraissait toujours si fort, si autoritaire, en fut profondément marqué.

Mais il fallait continuer à vivre. A la mi mars 45, je trouve à m’embarquer sur le canot Peutchan. J’avoue que je manque un peu de souvenirs sur cette période. Le Peutchan était un grand canot à voile dont le propriétaire patron était Adolphe Calloch, le boulanger de Groix (surnommé Peutchan), lui aussi réfugié avec sa femme et ses enfants au Passage. Il avait fait construire ce canot de 8-9 mètres l’année auparavant à Groix chez le charpentier naval Henri Jeb-Jeb. Nous étions trois à bord, le patron, Alexandre Mobé et moi. Nous sortions en fin d’après-midi de Concarneau pour aller draguer la nuit dans la baie de Concarneau où, après 3 ou 4 années de repos, les fonds étaient très poissonneux : raies, merluchons, soles à pagaille… Nous rentrions chaque matin au jour et allions vendre nous-mêmes notre pêche devant Les Halles. Ils n’étaient pas nombreux les canots à ce moment-là qui naviguaient et encore moins ceux qui faisaient le chalut. Autant dire que notre poisson était recherché et que la godaille que j’apportais à la maison était la bienvenue. Je crois que mon frère Yvon embarqua aussi sur ce canot après moi. Le 2 mai 45, je fus appelé aux Affaires Maritimes, reconstituées à Concarneau pour m’entendre dire que j’étais mobilisé au 3ème dépôt des Equipages de la flotte (celui de Lorient), mais qui se trouvait à ce moment-là à la caserne de l’ancien 5O5e Régiment d’Infanterie à Vannes sur la route de Nantes. A l’époque, je n’avais pas cherché à comprendre et peut-être, inconsciemment, étais-je content de revêtir l’uniforme de mataf. Etant donné ma situation de famille, je n’étais pas mobilisable, mais en ces temps assez troubles, les Autorités administratives et militaires faisaient un peu ce qu’elles voulaient.

Pour rejoindre Vannes à cette époque, il n’y avait aucun moyen de locomotion régulier. Mariange voulait à tout prix m’accompagner. Nous sommes donc partis le 3 mai avec Lucien dans sa poussette et en auto-stop nous réussîmes à rejoindre Vannes en contournant Lorient qui allait être libérée quelques jours plus tard. Arrivés à Vannes, il fallut trouver d’abord la caserne et loger Mariange et Lucien. Nous trouvâmes une chambre dans un petit hôtel dont nous avions eu l’adresse à Concarneau. Je ne me souviens plus du nom de cet hôtel, mais il n’était pas trop loin de la caserne. Alors que je venais de commencer mes classes, j’appris que je n’étais pas mobilisable car j’étais marié et père de famille. L’administration maritime ne s’était pas beaucoup posée de question. Il fallait entreprendre les formalités de délibération. Mais la fin de la guerre étant intervenue, je fus muté à Lorient qui venait d’être libérée. Groix aussi le fut à la même date, c’est-à-dire le 10 mai, soit deux jours après l’armistice, quand débarquèrent dans l’île le lieutenant Jan et ses hommes accueillis par le lieutenant Soulez et les marins qui avaient été faits prisonniers en décembre 44 lors d’une opération sur Houat et internés à Groix. C’est à cette époque que mon père décida de réarmer l’Angélus du Soir qui se trouvait dans le Blavet, mouillé en face du château de Locguénolé. Mon père, Yvon et un matelot, Ange Gouronc dit Cotter, vinrent le chercher et l’amenèrent au chantier Krebs à Concarneau pour une remise en état.Le 30 mai, il est armé à Groix. Yvon embarque comme novice et fait sa première campagne de thon lors de cet été 45
Mariange et Lucien regagnèrent le Bureau de Tabacs alors que se déroulaient dans l’île des évènements pas toujours reluisants où l’on vit de drôles de résistants de dernière minute opérer des règlements de compte dans lesquels de nombreuses femmes et jeunes filles, désemparées, sans défense, à qui l’on n’accorda même pas quelques secondes pour qu’elles puissent s’expliquer, payèrent de leurs cheveux des actes qui n’avaient absolument rien de répréhensibles, comme celui d’aimer sincèrement un soldat qui n’avait pas eu d’autre choix que de se retrouver dans le mauvais camp. On oublia trop vite tous ces justiciers et justicières et aussi les vrais collaborateurs qui, au contraire de ceux qui furent contraints pour survivre de travailler pour les Allemands, surent profiter de ces jours noirs pour s’enrichir en aidant l’occupant. Les effets des guerres en la matière sont immuables.

 

 
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