chapitre 4

La Guerre 39-45
1ère partie : 39-43

Je reviens sur les événements de la fin 1939 déjà évoqués afin de mieux faire comprendre ce que je vécus alors. Au tout début du mois de septembre 1939, la campagne de thons, qui battait son plein, aurait pu encore se prolonger. Du fait de la guerre, elle s’arrêta là. Mon père qui avait alors 45 ans n’était cependant pas mobilisable, du fait de sa nombreuse famille. Nous étions sept à la maison. Nous sommes rentrés avec l’Angélus du soir sur lequel j’étais toujours novice quelques jours après la déclaration de guerre du 3. Les marins réservistes avaient rejoint la citadelle de Port-Louis, les mobilisés leurs unités d’affectation et la défense passive avait été organisée.

Je ne sais pas très bien pourquoi les souvenirs de la guerre me conduisent à évoquer meumée Annette, ma grand-mère maternelle, la seule de mes grands-parents que j’ai vraiment connue car, comme je l’ai déjà dit, bien que, décédés après ma naissance, je n’aie aucun souvenir de mes grands-parents paternels, en dehors de ce que mon père et ma mère m’en ont appris.Peut-être parce que son souvenir est lié à cette lune de miel que je passai avec mon épouse chez elle au Manémeur, après mon mariage en 1943. Peut-être parce qu’elle est morte à Quiberon à l’âge de 77 ans quelques mois après que la paix eut été signée. Peut-être parce que durant ces années sombres, elle vint nous visiter à Groix plus souvent que d’ordinaire - elle venait d’habitude une fois par an de Quiberon, où elle mettait à profit l’hiver pour nous tricoter des pulls, passer quelque temps chez nous - afin d’aider ma mère.

Meumée Annette était ce que l’on peut appeler une sacrée bonne femme. Toutes ses visites se terminaient invariablement de la même façon. Après quelques semaines de séjour à Groix éclataient, pour des causes plus que futiles, mais aussi souvent afin de prendre notre défense contre notre père qui nous grondait pour de réelles raisons, de petites disputes entre la belle-mère et le beau-fils qui se terminaient toujours par cette annonce de Meumée Annette : « Puisque c’est comme ça, je m’en vais ». Et elle commençait à faire sa valise qu’elle défaisait quelques minutes plus tard. Une fois même, elle est descendue jusqu’à Port-Tudy, mais elle a fini par remonter. Deux caractères forts comme celui de mon père et de ma grand-mère ne pouvaient que s’affronter même si cela n’empêchait pas une réelle affection réciproque. Mon père cédait, ne serait-ce que par amour pour ma mère, car malgré les difficultés de la vie auxquelles mon père a toujours su faire face, le couple que formaient mes parents était uni et heureux. Je ne me souviens pas d’une seule grave dispute entre eux qui se soit envenimée.

Malgré la guerre, dont on ne ressentait pas encore les effets - jusqu’en mai 40, elle fut qualifiée de drôle de guerre -, il fallait bien continuer à gagner l’argent nécessaire à l’entretien de la maisonnée. C’était bien sûr le devoir de notre père mais aussi un peu notre tâche, à nous les deux aînés, mon frère Maurice et moi. Je ne sais pas ce que firent mon père et mon frère cet hiver 39-40 mais moi je repartis à La Rochelle. Mon cousin Charles Lanco qui commandait toujours la pinasse Emilienne René avait accepté de me reprendre. J’avais vraiment une attirance pour La Rochelle, contrairement à la plupart de mes camarades groisillons qui, eux, préféraient le port de pêche de Lorient. C’est encore là un trait de mon caractère d’indépendance et d’aventure. Je rejoignis La Rochelle où j’appris par la presse la tragédie dans le port de Casablanca du mouilleur de mines Pluton, qui explosa sans que l’on ne sût jamais si la cause en était vraiment accidentelle, et sur lequel se trouvait un gars de l’île que je connaissais bien, Laurent Le Fée du village du Méné dont le corps déchiqueté n’avait été identifié que grâce à une chevalière qu’il portait à un doigt de la main droite. Le drame avait entraîné la mort de 215 marins.

Au cours de cet hiver, je ne crois pas que quelque chose de particulier se soit produit, en dehors du fait que je ne finis pas l’hiver sur l’Emilienne René, d’où je débarquai le 3 janvier 40. J’avais envie de vivre de nouvelles expériences en naviguant sur d’autres bateaux. Je trouvai une place de novice sur le Nord Capper qui était à l’époque le plus grand chalutier de La Rochelle. Ce chalutier, je l’ai appris plus tard, avait joué un rôle lors de la première guerre mondiale où, réquisitionné comme beaucoup d’autres chalutiers de tous les ports de France, il avait participé en mer Méditerranée à la recherche du croiseur cuirassé Amiral Charner torpillé le 8 février 1916 à 15 milles dans l’ouest de Beyrouth et qui coula en moins de 2 minutes. Il n’y eut qu’un seul survivant, le quartier maître Cariou de Clohars Carnoët. Il racontera qu’il y avait un autre marin à bord qui demeurait tout près de chez lui. C’était un survivant du torpillage du Léon Gambetta. Joseph Cariou confiera simplement : ” c’était sa destinée à lui de ne pas revenir”.

Beaucoup de Sarzottins - habitants de Sarzeau - naviguaient alors à La Rochelle et l’équipage du chalutier était alors composé presque uniquement de matelots de la presqu’île de Rhuys. Même si ça n’avait jamais été le grand amour entre les marins de Groix et ceux de Sarzeau, à l’âge que j’avais, ces considérations m’importaient bien peu.

J’avais 16 ans et demi et bien d’autres préoccupations. Ce fut à cette époque que je connus ma première et véritable aventure amoureuse. Bien sûr, j’avais eu, disons des rapports sexuels, mais ça avait été avec des filles dites professionnelles. Comme tous les garçons de mon âge qui naviguions sur les pinasses et les chalutiers, à terre nous nous retrouvions et faisions le tour des bistrots. Il ne s’agissait pas obligatoirement de nous arsouiller mais d’aller blaguer les servantes, les courtiser, leur faire de l’oeil. Nos bistrots préférés étaient ceux du quartier grec mais aussi autour des halles où nous dégustions des pétoncles avec du vin blanc. Nos escapades nous menaient aussi à Fouras et à La Pallice.

C’est dans un de ces bistrots d’une petite rue de La Rochelle, en face du bassin, - je ne sais plus le nom ni de la rue ni du bistrot, mais que je saurais retrouver encore aujourd’hui, si le bistrot existe toujours - que j’ai connu une servante, un peu plus âgée que moi, de deux ou trois ans. Je la voyais assez souvent. Un soir, elle me glisse une clef dans la main en me disant : c’est au premier étage, va m’attendre. C’était la première fois que l’on me faisait une telle proposition. Je me souviens bien de cette première nuit et des quelques autres qui suivirent. Mais ce dont j’étais le plus fier, jeune coq de moins de 17 ans, c’était de montrer aux copains que j’avais une copine, une vraie copine et une chambre où je pouvais débarquer comme chez moi. C’était aussi un des charmes de la vie rochellaise. Cette aventure dura jusqu’à ce que je revienne à Groix au printemps 1940. Elle fut vite oubliée. Et puis il y avait plus préoccupant avec les Allemands qui envahissaient une France en déroute dont l’armée était en pleine débandade.

Pour revenir à cette saison de chalutage de cet hiver 39-40, les chalutiers ne s’éloignaient pas trop des côtes car ils étaient désarmés en cas d’attaque. Il faut dire que cet hiver-là, dont le souvenir s’identifie à la drôle de guerre, les attaques sous-marines, elles, n’épargnaient pas les navires français et alliés. Le paquebot Bretagne, revenant de Jamaïque et se rendant à Bordeaux, et sur lequel se trouvaient Joseph Noël de Kermario et Joseph Raude de Locmaria avait été torpillé à la mi-octobre à 100 milles des côtes d’Irlande. Si la plupart des 127 passagers (le navire pouvait en prendre le triple) et des 224 hommes d’équipage étaient parvenus à se sauver, il y avait cependant huit morts. Il en fut de même pour le Louisiane. Ces paquebots avaient été envoyés par le fond au prétexte qu’ils servissent de transport de troupes. Les cargos Rhuys, Floride avaient sauté sur des mines à la mi-novembre et au début décembre.

La marée où j’embarquai sur le Nord Capper, l’armement nous apprit que la Marine Nationale allait faire installer un canon sur le gaillard avant et que deux seconds-maîtres canonniers embarqueraient avec nous. On nous installa ce petit canon au port de La Pallice et nous sortîmes faire des essais. De cela, je m’en souviens très bien. Le poste d’équipage se trouvait juste dessous du gaillard et lorsque le premier coup d’essai fut tiré, nous étions en train de manger. Outre le bruit que fit la détonation, nous vîmes en même temps toute la rouille du plafond tomber dans nos assiettes. Ce fut ma première et ma dernière marée sur ce gros chalutier car lors de notre retour, il fut réquisitionné par la Marine Nationale afin de servir comme patrouilleur.

Je rentrais à Groix au printemps 1940 alors que les événements se précipitaient à vitesse grand V. Nous étions des dizaines et des dizaines d’insulaires de cette génération, née entre 1920 et 1925, et dans les familles nombreuses, ce qui était le cas de la nôtre, il fallait trouver quelque chose à faire pour vivre. Patrons et matelots se demandaient s’ils allaient pouvoir partir à la pêche aux thons. C’est dans ce contexte d’attente que survinrent la débâcle de mai et l’armistice de juin 1940. Même si je ne garde pas de souvenirs précis des faits au jour le jour de ce désastre, je sais que tout le monde vivait dans la crainte, surtout les jeunes, car la réputation des Allemands, à travers tout ce que l’on entendait à la radio, n’était alors pas faite pour nous rassurer. Avec une équipe de jeunes du Bourg, nous décidâmes de quitter Groix avant leur arrivée dans l’île. Nous espérions du moins avoir le temps de le faire. Il fallait d’abord trouver un bateau. Le choix se porta sur le Constantin.

Il fallait faire vite pour l’armer. Alors qu’en temps normal, un armement nécessitait plusieurs jours, voire une, sinon deux semaines, le Constantin fut gréé en une journée. Il y avait pas mal de copains et je ne me souviens plus de tous les noms. Mais c’étaient tous des jeunes du Bourg. J’ai passé toute la journée en haut du mât à crocher les poulies et à passer les drisses. En fin d’après-midi, le bateau fut fin prêt et le départ fixé au lendemain matin. Les nouvelles de la radio étaient de plus en plus alarmantes. Les navires de guerre, qui se tenaient prêts au départ depuis le 15 juin, attendaient l’ordre de l’Amirauté pour appareiller. Les torpilleurs Epée et Mameluk étaient en attente sous l’île. En face à l’arsenal de Lorient, les grandes cuves à mazout du Priatec, entre Scorff et Blavet, brûlaient depuis le mardi 18 juin, après que l’amirauté eut décidé de les incendier afin que le carburant ne tombe pas entre les mains de l’ennemi. L’incendie qui faisait tomber une pluie noire sur l’île dura plusieurs jours et finira par occasionner le drame du village du Cosquer où périrent 25 personnes.

Nous savions l’arrivée des Allemands proche mais pas si imminente. Or le soir du 21 juin, assez tard, mais il faisait encore jour en ce début d’été, alors que nous étions sur la côte d’Héno, au-dessus de Port-Tudy, prêts à mettre les voiles, pas plus effarouchés que cela, et pour tout dire, sans beaucoup de réaction, nous voyons quelques dizaines de soldats en costume vert-de-gris débarquer d’une vedette sur la cale de l’avant-port. Deux side-cars, portant chacun une mitrailleuse, montés par deux hommes, se dirigent l’un vers le quai et la tour du suette, l’autre vers le quai et la tour du noroît. Ils s’y installent en position de tir. Ils voulaient ainsi interdire tout départ du port. C’est comme ça que le nôtre n’eut pas lieu. À la fin du mois de juillet, nous apprendrons que la pinasse Le Grec qui appartenait à René Corrong de Groix mais qui habitait alors à Keroman, avait été volée et avait bel et bien disparu. Nous n’apprendrons qu’à la fin de la guerre que les huit marins qui s’étaient embarqués alors avaient rejoint l’Angleterre.

Deux épisodes importants, et assez marquants pour qu’ils demeurent dans ma mémoire, eurent lieu la semaine précédant l’arrivée des Allemands sur l’île. Le premier concerne le maire de l’île de l’époque, Firmin Tristant, capitaine au long cours, propriétaire de chantiers navals, reconverti dans la conserverie. Il avait essayé quelques années auparavant de faire une carrière politique au niveau national mais sans grand succès. Il était cependant député du Morbihan. C’st d’ailleurs à ce titre qu’il votera les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. La famille Tristant possédait une usine de conserve à Hennebont, une autre à Groix, plus un chantier de bateaux, de thoniers surtout, installé à la pointe de Keroman, chantier qui se repliera sur Hennebont après que les Allemands eurent réquisitionné les terrains de la pointe pour y édifier leur base de sous-marins.

La famille Tristant était l’une des familles, peut-être la famille la plus riche de l’île. Je n’ai pas à porter de jugement sur Firmin Tristant. Pour certains, il était un bon maire, pour d’autres pas. Cependant, son chantier lui permettait de construire des voiliers en y associant décideurs économiques et patrons de l’île qui sans cela n’auraient pu accéder à la propriété de leur outil de travail par leurs seuls moyens. C’était grâce à ce système, sans qu’il eût à passer par Firmin Tristant, que mon père avait pu construire, avec l’apport financier de l’usinier Joseph Orvoën, des cousins Le Franc et de l’assureur Michel Couletquer, son dundee Angélus du soir. L’usine de Port-Tudy, où thons, sardines, maquereaux étaient travaillés et mis en boîtes, embauchait de nombreuses femmes qui plus tard touchèrent une pension. On peut donc considérer que s’il s’enrichissait lui-même, il faisait travailler et vivre de nombreuses familles. Ce ne sera malheureusement pas le cas plus tard avec Joseph Yvon, sénateur, conseiller général et maire, beaucoup plus préoccupé par ses intérêts personnels que par ceux de ses administrés.

Quelque temps avant l’arrivée des Allemands en Bretagne, en particulier dans la région de Lorient règne une espèce de psychose. On parle d’une Cinquième colonne formée d’espions allemands dont certains auraient même été découverts habillés en religieuses. L’exode massif amène toutes sortes d’individus en ville où se déroulent quelques scènes de pillage. Il circule des bruits alarmants sur l’attitude des envahisseurs envers les populations. Ils volent, pillent, violent et tuent. L’île et ses habitants, un peu en retrait de ces avatars, se sentent protégés de par l’insularité. Nous ne pouvions donc qu’attendre. Et c’est pendant cette attente que nous, les jeunes, qui passions constamment nos journées à Port-Tudy, vîmes arriver une vedette à Firmin Tristant qui habituellement servait au remorquage des thoniers lors des entrées et sorties du port, lorsqu’il n’y avait pas assez de vent. Cette vedette, d’une douzaine de mètres, était pleine de caisses, de valises, de meubles. D’où venaient-ils? La rumeur affirmait du manoir de Sainte-Hélène sur la rivière d’Etel, résidence habituelle de la famille Tristant. Le bruit se répandit alors que Firmin Tristant, qui était maire, avait l’intention, en compagnie de sa famille, de fuir et de partir vers le sud. Et donc d’abandonner l’île et ses administrés.

Nous avons d’abord fait le siège de sa maison à Port-Tudy afin de lui demander des explications. Mais il fut impossible de le voir et de lui parler. Nous nous sommes alors dirigés vers la vedette et, à l’aide d’un épissoir et d’un marteau, nous avons percé la coque et la vedette a coulé le long du quai. On pourra penser et croire ce récit invraisemblable, d’autant plus que je ne me souviens plus des noms des jeunes qui étaient avec nous à l’exception de Charlot Gallenne du Bourg, aujourd’hui décédé. Mais tout ceci est l’exacte vérité. De chez lui, Fimin Tristant nous avait vu agir et téléphonait aux gendarmes qui étaient alors installés à Créhal. Ceux-ci arrivèrent quelques minutes après et embarquèrent trois d’entre nous dont Charlot Gallène et moi-même. Nous fûmes amenés à la gendarmerie et enfermés dans un petit réduit attenant qui servait de prison. Cette cellule avait une porte percée d’une petite fenêtre fixe au milieu et fermée seulement par un gros loquet extérieur sans aucune serrure à clef. Au milieu de la nuit, nous cassâmes le carreau en essayant de ne pas faire trop de bruit et à l’aide d’une chaussure, je ne sais plus à qui elle appartenait, nous réussîmes à atteindre le loquet et à le pousser. La porte ouverte, nous pûmes nous faire la belle et rentrer chez nous. On peut se demander si les gendarmes ne nous avaient pas volontairement laissé faire car nous ne fûmes jamais inquiétés. Il est vrai que les choses se précipitaient et que tout le monde, y compris la maréchaussée, avait d’autres préoccupations bien plus importantes. Toujours est-il que le maire de Groix ne put quitter l’île à ce moment-là, aussi rocambolesque que ça puisse paraître.

Je ne sais pas ce que fit Firmin Tristant pendant l’occupation. En tout cas, à la Libération en 1945, on le vit revenir à Groix, habillé en commandant de FFI, quatre galons sur les manches. J’ai lu quelques bouquins sur la résistance dans le Morbihan, je n’y ai jamais vu mentionner le nom de Firmin Tristant. Mais ironie de l’histoire, le quai du milieu à Port-Tudy se nomme aujourd’hui quai Firmin Tristant. Comme quoi, il n’est pas toujours trop compliqué de léguer son nom à la postérité.

Le second événement, beaucoup plus dramatique celui-là, concerne le naufrage de la Tanche. Ce chalutier immatriculé à Fécamp, d’une trentaine de mètres, avait lui aussi fui les rivages de la mer du nord avec à son bord de nombreux réfugiés. Plus de deux cents. Il avait fait escale à Lorient pour faire du charbon et compléter son avitaillement. Devant l’avance rapide des Allemands, la panique s’aggravant, il appareilla à nouveau avec encore davantage de passagers, beaucoup de jeunes gens surtout qui s’étaient ajoutés aux déjà nombreux passagers. Quelques minutes après son départ, c’était le mercredi 19 juin, alors qu’il se trouvait dans la passe, à la sortie de la rade, il sauta sur une mine et coula en quelques minutes, entraînant avec lui tous les passagers. Les rares rescapés furent recueillis par quelques bateaux, dont certains venus de Groix. En particulier, le canot de sauvetage de l’île qui sauva quelques naufragés dont le mousse qui fut ramené à Groix où il resta quelques jours.

Ce naufrage, ces noyés, ces morts-là furent les premières calamités de la guerre auxquelles nous fûmes confrontés. Nous, c’étaient les jeunes de la bande du Bourg, c’est comme cela que nous nous appelions entre nous, Çaça Plassard, Charlot Gallenne, Jo et Henri Tessol, Fafa Yvon, Loulou Raude, mon frère, moi-même et d’autres dont j’ai oublié les noms ; nous nous posions beaucoup de questions sur notre avenir. Le naufrage de la Tanche avait causé un émoi considérable. Quelques jours étaient passés -il faut toujours un délai, les légendes disent au moins 9 jours, aux noyés gonflés d’eau pour remonter à la surface- quand apparurent à la côte entre Port-Lay et Port-Mélite les premiers corps. Il fallait faire quelque chose. L’autorité municipale était inexistante. Avec quelques camarades, nous avons commencé à ramener les cadavres, par la terre, jusqu’à Port-Tudy. Mais ce n’était vraiment pas facile car certains endroits du littoral n’avaient pas d’accès et il fallait escalader la falaise. Transporter des corps qui avaient été déchiquetés dans l’explosion et qui, après avoir séjourné dans l’eau depuis plusieurs jours, commençaient à se décomposer, n’était pas, on peut se l’imaginer, ni chose aisée ni tâche agréable. Nous avions dû nous mettre des serviettes sur le nez et sur la bouche. Entre Pen Lann et Port-Mélite, Henri Tessol et moi en avions remontés deux sur notre dos que nous traînions derrière nous. Il fallait être jeune et insouciant pour effectuer cette triste besogne que nous jugions quand même nécessaire. Ce n’est que plus tard, alors que les noyés se faisaient de plus en plus nombreux à la côte, qu’avec Pierre Tonnerre, qui possédait une vedette et qui avait comme mécanicien mon cousin Ferdinand Tonnerre de Kerohet, que fut prise la décision d’aller chercher les corps par la mer puis de les ramener à Port-Tudy où ils étaient déposés dans l’abri du canot de sauvetage. Chaque marée haute ramenait à la côte de nouveaux cadavres. Ce furent plusieurs dizaines qui furent ainsi récupérés. Bien sûr, pour les identifier, nous étions obligés de fouiller leurs vêtements. La majorité était des hommes jeunes. Un jour, en regardant les papiers de l’un d’eux, qu’elle ne fut pas ma surprise de voir qu’ils concernaient l’un de mes condisciples au petit séminaire de Ploërmel. Un gars qui était originaire du pays basque, je crois. Plusieurs corps ne furent jamais identifiés Il y eut une cérémonie religieuse et tous furent enterrés au cimetière individuellement. Vingt ans après les restes de ces disparus seront transférés au cimetière de Keryado à Lorient où a été élevé un monument à leur mémoire, alors qu’à Groix une plaque dans le mur du cimetière de l’île rappelle toujours ce drame qui marqua les esprits.

Si de nombreuses personnes de cette époque n’ont gardé qu’un souvenir lointain de cet épisode tragique et de ce que fut la débâcle, je ne sais pas si nombreux sont ceux et celles qui se rappellent une autre affaire avant l’arrivée des occupants, bien moins dramatique, mais qui témoigne de l’état d’esprit qui était le nôtre en ces moments-là. La télévision n’existait pas et si la radio était écoutée, de nombreuses familles groisillonnes n’en possédaient pas. Mais nul ne pouvait ignorer que la guerre était là, avec ses batailles, ses morts, ses cortèges de réfugiés sur les routes fuyant l’avance allemande, les bombardements quotidiens de l’aviation. À Groix, nous avions l’impression d’être un peu en dehors de tout ça. Lorsque j’écris ces lignes, en novembre 1990, nous sommes depuis près de quatre mois en pleine guerre du Golfe. Lorsque j’entends le délire de certains commentateurs à la télévision et que je vois les images que l’on passe dix, vingt, trente fois sur un sujet, je me demande quel impact auraient eu sur la population une telle télévision, une telle information, de tels médias en général, s’ils avaient existé tels qu’ils sont maintenant à cette époque. Certainement des effets beaucoup plus néfastes qu’utiles.

Pour en revenir à cette affaire de juin 1940, juste avant l’arrivée des Allemands, peut-être la semaine précédente, un après-midi, alors que nous nous trouvions à Port-Tudy notre lieu de rendez-vous habituel, nous vîmes arriver un bateau qui venait de l’ouest, et donc pas de Lorient, et qui accosta au môle du nord. Il en débarqua quelques dizaines de soldats. En nous approchant, nous avons constaté que la majorité d’entre eux était des officiers. Il s’agissait bien sûr de Français. Du moins c’était la langue qu’ils employaient à la perfection. Or la psychose dans laquelle vivait la population avait permis la propagation de rumeurs comme celle qui consistait à dire qu’il existait en France des gens désireux de voir gagner les Allemands, des gens infiltrés par eux et dont le but était la démoralisation de la population. Cette engeance était nommée la Cinquième colonne que j’ai déjà évoquée. Pour nous, ces soldats bien habillés, avec des uniformes presque neufs et qui ne semblaient pas du tout fatigués, ne pouvaient qu’en faire partie. Beaucoup d’insulaires croyaient dur comme fer à l’existence de cette Cinquième colonne. À Port-Tudy, nos craintes n’ont fait que s’accentuer lorsque après leur avoir demandé qui ils étaient, nous n’avons obtenu que des réponses évasives. Devant notre attitude quasi menaçante, ils ont préféré rembarquer et appareiller. Qui étaient-ils? Nous ne le sûmes jamais et ne le saurons sans doute plus. Cinquième colonne ou officiers ayant déserté leurs unités. Cette guerre-là mérita bien son nom de guerre comique comme la nommèrent les Allemands avant de se lancer à la conquête en quelques semaines d’une France dans laquelle il ne fallait plus s’étonner de rien.

Mais la vie continuait et il fallait bien faire bouillir la marmite. Mon père avait planté des légumes car les denrées commençaient déjà à se faire rares. Les cartes de rationnement avaient vite fait leur apparition qui marqueront à jamais les mémoires des témoins de ces temps troubles. À la maison, nous étions sept et ce n’était pas facile pour ma mère de contenter les appétits de son monde. Les Allemands commençaient à affluer dans l’île. Ils avaient imposé l’heure allemande qui était réglée deux heures de plus que celle au soleil Ils réquisitionnaient maisons et bâtiments publics, s’installaient dans les forts, construisaient des baraques et des camps. Bref ils imposaient leur présence avant leur joug.

En principe, c’était à cette époque de mi-juin que débutait tous les ans la pêche aux thons. Une partie des thoniers attendait déjà dans le port. Notre voilier l’Angélus était parmi eux. Les autres se trouvaient encore sur les vasières de la rivière d’Hennebont ou dans l’anse du Driasker à Port-Louis. Avant l’arrivée des Allemands, nous avions, avec mon père, commencé à armer. Mon frère Maurice avait trouvé un embarquement sur un autre bateau. Mes parents, ma mère en particulier, ne voulaient pas que nous embarquions sur le même bateau. C’était compréhensible. Les fortunes de mer sont affaire courante dans le monde des pêcheurs. S’il n’y avait pas de législation maritime précise sur ce sujet, les Affaires Maritimes, la Marine comme on disait alors, ne le souhaitait pas non plus.

En ce début d’été 40, quelques patrons dont mon père s’armèrent de culot et allèrent voir les autorités allemandes afin d’obtenir de celles-ci l’autorisation de faire la campagne de thons. Avec du recul, et en y réfléchissant, je crois que si les Allemands acceptèrent, c’est parce qu’ils avaient l’impression, et sans doute la certitude, d’avoir gagné définitivement la guerre. Ou qu’ils allaient la gagner rapidement sur l’ensemble des territoires où ils étaient engagés. On ne parlait pas encore de bataille d’Angleterre. Les patrons de l’île, ignorant tout ce qui pouvait se passer au large, ne se posaient pas quant à eux trop de questions. Il fallait gagner sa vie pour manger et subvenir à ses besoins et pour cela une seule solution : partir pêcher.

L’Angélus du Soir fut rapidement prêt et nous avons pu prendre la mer vers le 10 juillet. Nous ne savions pas que ce jour-là avait commencé ce que l’on nommerait plus tard la bataille d’Angleterre. La campagne dura tout l’été. Nous étions en mer lorsque le 24 juillet eut lieu le torpillage du paquebot Meknés ramenant en France 1300 marins d’état qui avaient choisi de rentrer dans leurs familles plutôt que de s’engager dans les Forces Navales Françaises Libres. Il y avait plusieurs groisillons à bord parmi lesquels Gaston Corronc qui deviendra plus tard mon cousin par alliance lorsque j’épouserai une petite cousine à son épouse Francine Le Fée, sœur de Laurent, tragiquement tué dans l’explosion du Pluton que j’ai évoqué. Le drame du Mekhnès fit plus de 400 morts et disparus.

Les Allemands n’étaient pas encore trop organisés et ne se montraient pas trop exigeants. Ce dont je me rappelle au cours de cette campagne d’été, ce fut la découverte sur l’eau de trois beaux fûts provenant de la cargaison d’un cargo coulé et qui contenaient une espèce de graisse animale, ou végétale, ressemblant à du suif. Nous nous sommes mis à en nous en servir pour faire des frites qu’il fallait manger extrêmement chaudes car dès qu’elles refroidissaient un tant soit peu, elles collaient à la bouche que nous avions alors du mal à refermer. Ce fut donc, en même temps que la pêche aux thons, la chasse aux fûts de graisse car nous savions qu’à la maison, il commençait à manquer beaucoup de choses. En particulier de la nourriture. Les Allemands, de plus en plus nombreux, réquisitionnaient à tour de bras, même si en règle générale, il n’y avait pas encore trop de problèmes de co-existence avec eux. La vie s’écoulait d’une façon presque normale s’il n’y avait eu les survols constants des avions anglais venus mouiller des mines dans les eaux des Courreaux et les tirs de la défense anti-aérienne allemande qui secouaient l’île.

Au début de septembre, alors que l’équipage de la Barque de Saint-Pierre venait de sauver 9 marins irlandais, nous venions de rentrer de mer et étions en train de nous amarrer sur les coffres lorsqu’une voix féminine nous héla du quai : Maurice, y a du nouveau chez toi, tu as eu un autre garçon. C’était Germaine, la fille de Pierre Tonnerre, qui annonçait ainsi la naissance du dernier, mon petit frère Michel. Je ne sais pas si mon père n’en fut pas un peu déçu. Il espérait peut-être une fille. Quoi qu’il en soit, nous étions désormais huit sous notre toit, notre mère, notre père, cinq frères et une sœur.

Nous avons tenu le plus longtemps possible à la pêche au thon. Jusqu’au début novembre, je crois. L’hiver pointait son nez et il fallait bien se préparer à en subir les aléas. Dans l’île, il n’était alors question que de la disparition du voilier Clipper qui partit le 26 novembre pour La Rochelle où il devait faire une campagne de chalut n’avait plus donné aucune nouvelle. Avait-il sauté sur une mine? Il n’y avait pas eu de grosse tempête pourtant. Tout ça n’incitait pas à prendre la mer. Et puis il n’y avait pas ou peu d’embarquement en perspectif. Charbon et gas-oil, indispensables aux chalutiers et aux pinasses à vapeur, avaient déjà été rationnés. Mon père se mit élever des poules et des lapins dans l’écurie à côté de la maison, et je crois également un cochon. Il arma aussi le canot de l’Angélus à la petite pêche sous le nom de Louis Michel, les prénoms de ses deux derniers fils. À la fin de l’hiver, il planta des patates et d’autres légumes.

Quant à moi, mes parents me demandèrent d’aller à l’école de pêche qui se trouvait à Port-Lay où chaque année, Monsieur Lesage, le père Lesage, comme nous l’appelions, ancien capitaine au long cours qui avait dû abandonner la mer à la suite d’un accident qui lui avait abîmé la jambe, enseignait les premiers rudiments de la navigation et préparait les jeunes Groisillons à l’examen de patron de pêche - restreint ou complet - car il en existait deux à l’époque. Disons pour schématiser que l’examen du patron de pêche complet était réservé à ceux qui avaient un bagage un peu plus important que les autres, au niveau intellectuel et à celui des connaissances. La rédaction d’un rapport de mer par exemple nécessitait une bonne pratique du Français et de l’orthographe que beaucoup de jeunes de l’île ne possédaient alors pas. Par contre, en ce qui me concerne, je traînais derrière moi mon passé de séminariste. J’étais aussi le plus jeune du cours, je n’allais avoir 18 ans qu’en mars 1941, juste un mois avant l’examen, c’est-à-dire l’âge requis pour pouvoir passer cet examen de patron de pêche, l’autre condition étant d’avoir 24 mois de navigation. Or j’avais 24 mois et 18 jours, les quelques mois que j’avais faits en début de carrière, notamment avec Charles Lanco sur l’Emilienne René en tant que mousse, ne pouvaient être comptabilisés car j’étais trop jeune. Le premier embarquement avait été pris en compte à partir du jour de mes 15 ans, c’est-à-dire le 3 mars 1938, les autres navigations étant alors considérées comme « par dessus le bord ». Bel euphémisme!

Cet hiver-là fut donc consacré aux études, ce qui est un bien grand mot. Nous étions quand même à l’école. Cette école, créée quelques dizaines d’années auparavant, à la fin du XIXème siècle ou au début du XXème, avait formé à Groix la majorité des patrons de pêche, ceux qui étaient devenus à Lorient et La Rochelle les grands patrons des chalutiers à vapeur. L’hiver 40-41, nous étions 28 à suivre les cours. Ce chiffre était très élevé, je crois le plus important dans toute l’histoire de l’école de pêche. Cela était dû au fait qu’il y avait peu de bateaux à naviguer à cause de l’épisode de la guerre, les voiliers étaient désarmés et les navires à moteur sans gas-oil ni charbon. Il y avait des élèves plus âgés que moi comme Emile Lanco, Pierre Laurent Calloch, Emile Le Dreff, Auguste Le Port, même si la majorité avait quand même aux alentours de 20 ans.

Le père Le Sage nous enseignait le Français et la manière de rédiger un rapport de mer selon les circonstances, la navigation, bien sûr, les traçages de route avec courant, la méridienne avec l’utilisation du sextant, l’astronomie et la législation maritime. Chacun avait ses cahiers, un cahier pour chaque cours. Régulièrement, le père Le Sage nous donnait des problèmes de navigation à résoudre. Il faut reconnaître que ce n’était pas toujours facile pour lui, avec cette jeunesse plus ou moins disciplinée, plutôt moins que plus. Pourtant il y mettait tout son cœur C’était un excellent pédagogue et un homme de grande valeur. Il a peut-être formé à Groix 200, sinon plus, patrons de pêche.Tous les jours, il fallait donc rejoindre l’école à Port-Lay. Ce n’était pas bien loin pour moi qui venais du Bourg mais d’autres devaient faire la route depuis Locmaria ou Kervédan. Notre lieu de ralliement à Port-Lay était le café tenu par Jean Caudal, lui-même patron de pêche. Le père Le Sage éprouvait parfois quelques difficultés à nous en déloger pour rentrer en classe.

C’est au cours de ce premier hiver d’occupation, alors que les alertes sont quotidiennes avec les avions anglais qui viennent mouiller des dizaines de mines dans les Courreaux, et que le commandant Estienne d’Orves enrôle le Docteur Tual de Port-Louis dans la résistance à la tête du secteur de Lorient, le 23 décembre exactement, que Jacques Bonsergent, un ingénieur lorientais de 28 ans, est fusillé par les Allemands à Paris, à la suite d’une simple bousculade. Je ne parlerais pas de cette affaire tragique s’il n’avait été le fils du meilleur ami de mon père ; j’ai évoqué leur rencontre lors de la première guerre mondiale à l’hôpital Sainte-Anne de Toulon où les soins que prodigua mon père à Monsieur Bonsergent, alors jeune aviateur, gravement blessé à Salonique, lui sauvèrent la vie. Il en résulta une belle amitié indéfectible qui se prolongea par des relations assidues entre nos deux familles. Quand Monsieur Bonsergent achètera plus tard une pinasse, il la fera appeler Ingénieur Bonsergent et la basera à Groix en confiant à mon père l’armement. Ils étaient vraiment devenus comme deux frères.

Le soir de la bousculade à Paris, Jacques Bonsergent portait le même imperméable que son camarade qui avait donné un coup de poing à un officier allemand ivre à Paris le 10 novembre alors qu’ils étaient un groupe d’amis, cinq anciens des Arts et Métiers, les gad’z arts, avec deux femmes. L’officier aurait pris la femme de l’un d’eux par la taille et aurait tenté de l’embrasser. D’où le coup de poing. Les autres ayant pris la fuite, Jacques Bonsergent relève l’officier avant de s’en aller tranquillement. Il n’a rien à se reprocher. Il est arrêté quelques instants plus tard et on l’accuse d’être l’auteur du coup à cause de sa gabardine identique à celle de l’agresseur. Il refuse de donner le nom de son camarade alors que le président du tribunal le sait innocent. Il est condamné à mort et exécuté le 23 décembre au matin. Il écrit une dernière lettre la veille aux siens : « Je suis fort de mon innocence et je m’en vais la conscience propre. Surtout ne me pleurez pas trop. J’aurais pu mourir sur le front. » Il est le premier fusillé de Paris.

L’hiver passa sans autre fait notoire dans la vie de l’île où cependant la vie devenait un tout petit peu plus difficile. Il fallait désormais des laissez-passer. Les avions anglais bombardaient Lorient assez régulièrement pour essayer d’empêcher la construction de la base sous-marine. Comme ces bombardements avaient lieu le plus souvent de nuit, depuis l’île, nous assistions à un sacré « spectacle ». Les puissants projecteurs balayaient le ciel, se croisant, se décroisant, pour essayer de capturer dans leurs faisceaux les bombardiers. Quand cela arrivait, les projecteurs ne les lâchaient plus et la DCA se concentrait sur leurs proies. Nous avons vu tomber de cette façon plusieurs bombardiers en feu. Tous ces événements étaient vécus à Groix avec un certain détachement. Il me semble aujourd’hui que cela ne nous concernait pas. En dehors de la présence des Allemands qui, il faut le dire, sur l’île, n’étaient pas forcément agressifs et méchants - il s’agissait de troupes d’occupation qui n’avaient pour la plupart pas combattu et étaient arrivées là directement d’Allemagne -, il ne semblait pas avoir eu beaucoup de changement dans notre existence. Les relations entre occupants et occupés n’étaient pas mauvaises. Du moins jusqu’à la tournure de la fin 42 et début 43, même si à partir du printemps 1941, les choses avaient quand même commencé à changer réellement, le commandement allemand ayant fait de l’île une position stratégique dans le dispositif de protection de la base de ses sous-marins de Keroman, les fameux U-Boots de l’amiral Donitz.

Ce printemps-là, à l’approche de l’examen, le père Le Sage nous fit faire deux simulations. Je passai les deux avec succès. Ce succès se confirma au mois d’avril à Lorient lors du véritable examen. Sur 27 candidats présentés, nous fûmes 22 à être reçus, 15 pour l’examen de patron de pêche complet et 7 pour le diplôme restreint. Mais les patrons de pêche restreints, dont les prérogatives de commandement, tonnage, zones de pêche, étaient moindres, avaient la possibilité l’année suivante de passer l’examen complémentaire. Après l’examen, nous ne savions pas bien ce que nous allions faire. Il n’y avait pas véritablement de travail et beaucoup de jeunes étaient désoeuvrés. Heureusement, du fait de notre situation d’inscrit maritime, nous ne pouvions pas être astreints au STO et expédiés en Allemagne. Une mention à ce sujet était d’ailleurs apposée dans notre fascicule.

La Bataille de l’Atlantique avait tourné à l’avantage des alliés et, à Lorient, les sous-marins venaient désormais prendre régulièrement leur quartier afin d’être au plus prêt pour attaquer les convois. Journellement, les avions anglais continuaient à bombarder Lorient. Mêmes les navires de pêche n’étaient pas à l’abri d’une attaque aérienne anglaise. Les Allemands autorisèrent à nouveau la pêche lors de l’été 41 et j’embarquai pour la première fois comme matelot sur le Constantin où je fis deux marées et trois autres sur le Pére Guérin avec le célébre et inénarrable Seph Adam. Cet été-là dans l’île, le Conseil Municipal, après avoir adressé ses compliments au Maréchal Pétain, incitait la population à lutter contre les doryphores (sans jeu de mot alors) qui envahissaient les champs de patates.

L’automne 41-42 fut un peu plus pesant. Quelques actes de résistance à l’occupant avaient eu lieu dès l’été. À Locmaria, trois jeunes gens avaient chanté la Marseillaise dans un bistrot. Ils avaient été arrêtés ainsi que la patronne. Avec mes copains Jo Tessol et Charlot Gallenne, nous allions à la côte pêcher à la ligne, chercher des berniques, ramasser des pouces-pieds. Mon père continuait à jardiner et à élever volailles, lapins et cochon. Il y avait encore du thon salé de la fin de l’été précédent dans le charnier. Ma mère arrivait donc tant bien que mal à nous nourrir. C’était vraiment le temps du « pas grand chose à faire ». Pas ou très peu d’argent de poche. Nous nous réunissions, dans la journée mais surtout le soir autour de l’église où nous jouions à la belote ou à la coinché sur le mur de ce que l’on appelait le cimetière et qui avait été l’ancien cimetière du Bourg. Là, nous écoutions les vieux raconter leurs histoires : Maurice Lanco, patron de thonier l’été et l’hiver marchand de charbon, le père Cadoret avec ses grandes moustaches, ancien ouvrier ferblantier et quincaillier, vieux laïcard, le père Héno, menuisier, et d’autres qui, bien qu’à l’époque plus jeunes, comme Sef Guérin, son frère Tudy, Joseph Tonnerre dit Lunette, étaient déjà des figures légendaires de l’île. Et bien d’autres encore que j’oublie et qui ont disparu depuis longtemps. Nous n’avions ni ciné ni télé, mais que ces soirées-là en valaient la peine. Un peu des gars un plus âgés que nous, existait au Bourg une autre équipe, celle d’Auguste Cadoret fils, Joseph Héno fils, Arthur Tonnerre, Bonabesse, Matthieu Mobé, tous eux aussi joyeux lurons.

Quelques années avant la guerre était nés dans l’île un club avec plusieurs équipes de foot. Composée de jeunes ayant vécu à l’extérieur de Groix et qui avaient pratiqué le foot dans des clubs du continent, l’équipe fit rapidement parler d’elle. Il n’y avait pas encore de championnat, mais les matchs amicaux qui étaient organisés amenaient sur le terrain de Kermarec un très nombreux public. L’équipe de Groix battait régulièrement les équipes 1B du CEP, du FCL et de Lorient-Sports. Pour ma part, je jouais goal dans la seconde, le goal de la première était alors Eugène Mobé qui s’exila ensuite à Boulogne. Il était radio de chalutier. Avec moi dans l’équipe seconde, il y avait Charlot Laroque, Jean et Louis Raude, Çaça Plassard, Jean Caudal, Roger Cadoret, Fafa Yvon et quelques autres que j’ai oubliés.

Ce fut à l’automne 41, un jour que nous nous entraînions à une dizaine sur le terrain à Kermarec que nous vîmes arriver un camion d’où descendirent des soldats allemands. Ils nous embarquèrent prestement, manu militari et sans explication et nous emmenèrent à la Kommandantur qui avait été installée dans la maison de Jacques Raude à la sortie du Bourg, à l’intersection des routes de Lomener et de Créhal. Là, nous fûmes accusés d’avoir barbouillé les murs du Bourg d’inscriptions telles que « Vive De gaulle », « A bas les boches ». S’il est vrai que nous l’avions fait quelquefois, cette fois-là ce n’était pas nous. On clame notre innocence. Plusieurs sont relâchés, mais ils en gardent trois : Jo Tessol, Roger Cadoret et moi. Pourquoi nous ? Sans doute parce qu’ils nous connaissaient mieux que les autres, car nous étions du Bourg. Je l’ai déjà dit, à l’époque nos relations avec les Allemands n’étaient pas franchement mauvaises. Nous retrouvions dans les bistrots du Bourg bon nombre d’entre eux, qui étaient assez âgés et quand on arrivait à communiquer, on s’apercevait qu’ils étaient loin d’être nazis.

Pour en revenir à notre histoire, après une nuit passée à la Kommandantur, nous avons été transférés le lendemain à Lorient, la peur aux fesses, car nous ne savions vraiment pas ce qu’ils allaient faire de nous. On nous envoya à l’Arsenal pour travailler. Je ne peux pas oublier cette odyssée. On nous fit passer avec plusieurs autres détenus devant une sorte de commission où siégeaient Allemands et Français. Interrogatoire dans les règles de l’art : identité, situation, compétences. Roger, interrogé le premier, déclina sa profession : Chaudronnier. C’était en partie exacte car son père était quincailler au Bourg et il avait donc des notions de ce métier. C’est moi qui passais derrière lui; lorsqu’on me demande ma profession, je dis marin, mais certain à cause de mon statut d’inscrit maritime que je ne serais pas déporté, j’ajoute que j’avais aussi des connaissances en chaudronnerie. Jo Tessol qui venait ensuite avoua la même chose. Jo et moi n’y connaissions strictement rien à cette profession de chaudronnier. On nous mit dans le même atelier. Là, il y avait de vrais chaudronniers dirigés par un chef d’équipe français et un surveillant allemand. Inutile de dire que le chef d’équipe s’aperçut en moins de temps qu’il ne faut pour le dire que Jo et moi n’avions de chaudronniers que le nom. Roger lui se débrouillait, enfin, bien mieux que nous.

Le premier travail qu’on nous donna à faire, je m’en souviens comme si c’était hier, était des couvercles de marmite. On n’avait jamais tenu un marteau de chaudronnier en main. Devant ce désastre, le contremaître français, qui n’était pas un mauvais bougre, nous mit alors à un service d’entretien, en nous demandant de ne pas nous faire remarquer. Quelques jours passèrent, nous mangions peu, nous couchions dans une espèce de hangar où étaient stockés des vêtements militaires allemands. Comme nous aimions la liberté, des idées d’évasion se sont mises à trotter dans notre tête. Et puis un beau jour, après nous être concertés, la décision de mettre les voiles fut prise. C’était, il me semble, une quinzaine de jours, après notre arrivée à l’arsenal. Roger ne voulait pas nous suivre par peur des représailles. Un soir, Jo et moi, nous attendîmes que tout le monde dorme – nous n’étions pas gardés- et nous sommes sortis dans la nuit. Le bâtiment où nous couchions se trouvait en face de l’embarcadère du bateau de Groix. Nous avions choisi l’heure de la basse mer. Nous pûmes descendre le long du mur d’enceinte de l’arsenal, le longer et remonter du côté de la sortie après quelques acrobaties.

Nous avions pris la décision, sans trop savoir pourquoi, d’aller vers Hennebont et la campagne. Après avoir marché trois ou quatre heures, en nous cachant, nous nous sommes planqués durant la journée dans un bâtiment de ferme. C’était l’automne. Il y avait plein de pommes. C’était assez pour ne pas mourir de faim. À la nuit tombée, nous repartîmes mais toujours sans trop savoir où nous allions. Ah! si, cela me revient maintenant. En réalité, nous étions à la recherche du père de Jo, Jean Pierre Tessol. Jo savait qu’il travaillait comme chef d’équipe sur un chantier allemand du côté de Carnac. Beaucoup de Français faisaient la même chose. Ce n’était sûrement pas de gaieté de cœur, mais il avait sa famille à nourrir. Comme pour beaucoup de pères de famille de l’époque. Cela a été facile de dire à la libération qu‘un tel ou un tel avait travaillé pour les Allemands en oubliant de préciser que la plupart avait été contraint pour élever leur famille.

Notre aventure durait depuis quelques jours quand nous prîmes la décision de revenir vers Lorient tout en continuant à nous cacher. Nous ne savions pas où nous planquer en ville. Le port de pêche fonctionnait tant bien que mal. Quelques rares bateaux continuaient à naviguer. Il y avait aussi, malgré l’activité réduite, quelques bistrots ouverts à Keroman. L’un d’eux était tenu par une jeune femme de Groix, Jeanne Huitel, de Quelhuit. Nous la connaissions bien et elle accepta pendant quelques jours de nous offrir gîte et couvert. Comme nous ne savions pas si nous étions recherchés, nous n’osions pas trop nous faire voir. Nous obtenions parfois du poisson de godaille avec des gars de l’île qui naviguaient sur les bateaux autorisés à sortir. Nous avions aussi réussi à faire savoir à Roger Cadoret où nous étions et de temps en temps, il venait nous voir. Je me souviens que la première fois qu’il nous visita, il avait emporté deux oeufs durs que nous partageâmes à trois. C’est dire que cela nous arrivait quand même d’avoir faim. Notre hôtesse était gentille avec nous, même si nous vivotions tant bien que mal.

C’est dans la chambre de ce bistrot, dont je ne me rappelle plus le nom, qu’un jour on me vola tous mes papiers d’identité et mon portefeuille où il n’y avait d’ailleurs pas d’argent. Nous n’en avions pas. Je ne savais pas trop comment faire mais Jeanne Huitel me conseilla d’aller faire une déclaration de perte au commissariat. Malgré la trouille que j’avais, je le fis, et les flics français ne me posèrent pas trop de questions sur ma situation. Bien m’en fut de faire cette déclaration. Car quelques mois après, rentré à Groix, un beau jour, les gendarmes allemands vinrent me chercher à la maison et me transfèrent à la kommandantur de Lorient qui se trouvait alors à la Chambre de Commerce et d’Industrie qui existe toujours actuellement au même lieu sur le quai des Indes. Je fus interrogé sur les papiers qui m’avaient été volés et qu’on avait retrouvés sur un marin allemand, déserteur, en Allemagne. Heureusement que j’avais eu la bonne idée d’aller faire une déclaration de vol lorsque mes papiers m’avaient été volés. Je fus donc libéré. Je venais d’échapper, peut-être pas au peloton d’exécution, mais au moins à la déportation en Allemagne.

Pour en revenir à notre séjour à Keroman quelques mois plus tôt, comme notre absence à l’Arsenal n’avait pas l’air d’avoir été trop remarquée, nous avions pris la décision de revenir à Groix. Ce que nous fîmes en essayant d’être le plus discret possible. Nous avons repris notre vie quotidienne qui devenait quand même de plus en plus difficile surtout dans les familles comme les nôtres, la mienne comme celle de mon copain Jo Tessol, où les enfants étaient nombreux.

Et cet hiver aussi passa, les distractions étaient de moins en moins nombreuses, nous n’osions plus aller jouer au foot, le travail quasi inexistant sauf si l’on acceptait de faire quelques travaux pour les occupants. Je le fis à l’époque. Beaucoup d’autres Groisillons aussi. Les Allemands payaient rubis sur ongle. Et en francs français. Ce n’était pas de la collaboration mais une nécessité vitale. Comment faire autrement dans une île où il n’y avait rien d’autre à faire? On fut embauché à quelques-uns à l’école de La Trinité où notre boulot consistait à éplucher les légumes et à nettoyer les pièces de l’école qui servaient de réfectoire aux Allemands. On ne peut pas dire que nous prîmes grande part à l’effort de guerre nazi. En tout cas, cela permettait à la maison de mettre un peu de beurre dans les épinards, mes frères Yvon, Loïc, Michel étant encore jeunes.

Avec les copains de la bande du Bourg, Jo Tessol, Charlot Gallene, mon frère, Jean et Loulou Raude, Çaça Plassard, Fafa Yvon, et j’en oublie, le dimanche, on mettait à la masse quelques francs chacun et l’on allait, un dimanche à Locmaria, un dimanche à Quelhuit, un dimanche à Kerlard, faire le tour des bistrots. On ne risquait pas trop de se saouler, les boissons alcoolisées étant assez rares à l’époque, à part un peu de vin. Si nos rapports avec les gars de Quelhuit étaient bons, par contre avec ceux de Locmaria, ils étaient franchement mauvais, et lorsqu’on parle en 1990, de batailles rangées dans les banlieues parisiennes entre jeunes, avec en moins l’esprit de méchanceté chez nous, le climat était le même. Nous partions du Bourg avec pour seul but d’aller nous frotter à ceux de Locmaria. Nous n’avions rien contre eux mais chaque camp se prétendant le plus fort ou affirmant que dans ses rangs certains gars étaient plus forts que les autres, cela finissait sur le port par des batailles rangées au cours desquelles, sans fanfaronnade, nous prenions le plus souvent le dessus. Ces garçons avec lesquels nous avons eu ensuite, l’âge aidant, de bonnes relations avaient noms Nexer, Mollero, Gallo, et d’autres dont les noms se sont estompés dans les brumes de l’oubli.

La bande du Bourg avait établi à Locmaria son quartier général chez Nono, célèbre cafetier de l’époque dont l’établissement portait le nom de L’excelsior. Il était homosexuel et ne le cachait pas. Il avait alors des préférences pour les gars du Bourg, peut-être en raison de leur virilité. Mais personnellement je dois dire que je n’ai jamais consommé mais d’autres y sont passés. Je ne sais pas de quel côté. Et je dois à la vérité de dire que j’en ai profité, matériellement parlant. Car Nono offrait à ses amants quelque avantage en nature. La bouffe, l’argent, la boisson, de temps en temps, nous étaient bien utiles, mais il fallait se sacrifier. Paix à ceux qui l’ont fait!

Au Bourg, lorsque nos moyens nous le permettaient, nous fréquentions aussi les bistrots dans lesquels nos relations avec les occupants n’étaient pas mauvaises. Certains étaient là depuis le début de l’occupation. Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter sur cette période. L’organisation Todt avait installé un camp en bas du cimetière, là où se trouve actuellement la maison de Germaine Tonnerre. De nombreux ouvriers allemands de cette organisation y étaient casernés tandis que de l’autre côté de la route des déportés du Travail Français, des requis mais aussi des droits communs, comme Henrio, le fils du procureur de Lorient qui avait tué son épouse en 1934, étaient enfermés dans un camp d’internement où ils vivaient dans des conditions bien difficiles. Ils étaient venus dans l’île en novembre 1942 (ils étaient près de 300) pour y construire les abris en béton et d’autres installations dont les stands de tir pour les gros canons à Moustéro. Ils passaient tous les jours dans notre rue, devant chez nous, vêtus de la même tenue et nous les appelions les bagnards.

Les Allemands de l’organisation Todt étaient plutôt des hommes âgés et le soir, après le souper au camp, ils venaient faire un tour et boire un coup dans les bistrots du Bourg. Ils repartaient souvent avec un coup dans le nez et c’est là qu’à deux ou trois nous intervenions. Nous les attendions à côté du cimetière, dans le noir, on faisait d’ailleurs en sorte d’attaquer plutôt ceux qui étaient seuls. On lui sautait dessus à deux ou trois et on lui fauchait son argent en faisant en sorte de ne pas trop l’abîmer. Comme le plus souvent, il était saoul et pas marqué, il n’osait pas aller se plaindre. Et cela nous faisait un peu d’argent de poche.

Une autre fois, sur les murs de la Gast, la douane allemande, dont le chef ne nous aimait pas, on l’appelait le Chinois, en face de l’hôtel de la Marine, Jo Tessol et moi, on avait été écrire à la peinture blanche sur la porte « Vive De Gaulle ». Inutile de dire que le lendemain, le Bourg était en émoi et quelques gens avaient tout de suite dit : C’est Pented et Coucou. C’étaient nos surnoms. C’était moi qui avais écrit, mais j’avais déformé mon écriture et quand le Chinois nous a interrogés et fait écrire, même s’il était sceptique, il nous a relâchés. Mais je crois qu’il y avait eu aussi intervention de Monsieur Orvoën, qui jouait alors le rôle de maire puisque Firmin Tristan avait disparu, et aussi de l’interprète de la Kommandantur, Karl, qui avait connu avant-guerre la France où il y vivait, qui parlait parfaitement le français et aimait bien les Groisillons. Après cela nous sommes restés quelque temps tranquilles.

C’est aussi à cette époque, à l’automne 42, que j’ai commencé à fréquenter celle qui devait devenir quelques mois après ma femme. Les bistrots que nous fréquentions le plus au Bourg étaient le Bureau de tabacs, en face de chez François Fornour qui tenait le café Bleimor, les bistrots chez Dédée Madec, Chez Seph Guérin et chez Odette Le Faou (Maison de Pierre Guéhenno). Pour la petite histoire, je vais essayer de me rappeler combien, il y avait de bistrots dans le Bourg. En remontant de Port-Tudy, le premier était celui des Quilliec, en face du cinéma, puis sur la droite, la mère de Joseph Guérin, puis chez Ménach, l’hôtel de la Marine, chez Corvest, puis on prenait la rue de la poste, Charlesse, Joseph Lunette, Paul Davigo. En remontant vers le presbytère Odette Le Faou, Alice Balfeu. En redescendant la rue de mes parents, Seph Guérin, Peutchan avec la boulangerie, Célestin Béhérec. En allant vers la Trinité, Mena Guillien et sa charcuterie, Annie Hardy, la mère de Célestin Yvon (le jardin Fleuri). En revenant vers le Bourg Dédée Madec, Joseph Puillon, le bureau de Tabacs, Melle Anna, François Fornour. Et je dois bien en oublier un ou deux. Cela faisait quand même une belle brochette.

Notre quartier général était le Bureau de tabacs. Tout d’abord parce qu’il y avait le tabac pour rabioter quelques cigarettes en plus des tickets de rationnement et qu’il y avait aussi deux filles, Mariange et Jeanne et que leur mère, la patronne, Mariange aussi, qui devait devenir ma belle-mère, était une femme exceptionnelle. C’est surtout après le décès de mon épouse en novembre 1975 que je me suis rendu compte des qualités de cœur de ma belle-mère. Bien qu’elle n’en parlât pas, je sais que le décès de sa fille fut un grand choc pour elle. J’avais l’impression qu’elle se culpabilisait en considérant qu’elle n’avait pas été pour Mariange la mère qu’elle aurait pu être et que peut-être elle avait favorisé sa fille Jeanne au détriment de sa sœur. Mais ceci n’est qu’une impression personnelle. Ce que je sais, c’est que pour moi, après le décès de mon épouse, elle fit tout pour me considérer véritablement comme son fils. Toujours pleine d’attentions, me demandant ce que je voulais manger, si je n’avais pas besoin d’argent, etc… Je pense que le décès de sa fille eut des répercussions sur sa santé personnelle. Lorsqu’elle disparut, deux années plus tard, j’en éprouvai beaucoup, beaucoup de peine.

Ma belle mère, la célèbre meumée Mariange dont mon fils Lucien parle sur scène depuis si longtemps avec tendresse et émotion - ceux qui ont pensé qu’il se moquait d’elle en racontant ses histoires ne peuvent comprendre l’immense affection que ces deux êtres-là se sont portés - vivait comme elle avait envie de vivre, sans se préoccuper de ce que l’on pouvait dire et penser d’elle. Très curieuse, elle aimait interroger ses clients et savait à peu près tout ce qui se passait dans l’île. Le café marchait bien, du fait du rationnement du tabac, tout le monde essayant de rabioter qui un paquet de cigarettes, qui un demi-paquet de tabac à rouler ou à priser, qui un morceau de chique. Mon futur beau-père, lui, patron de chalutier, était déjà malade à l’époque. Il avait une angine de poitrine qui l’obligeait à rester au lit une bonne partie de l’hiver. Mais il est certain que s’il avait pu être soigné comme on soigne actuellement il n’en serait pas mort.

C’est donc dans ce bistrot qu’est né mon amour pour ma future femme, Mariange Tonnerre, qui était l’aînée. Cela est venu petit à petit. Quelques sorties au cinéma, quand il y en avait, quelques promenades, quand ma belle-mère les y autorisait, parce que je ne peux pas dire au départ que je fus bien accepté par elle. J’avais une réputation de tête brûlée à l’époque. Nous nous avouâmes notre amour au cours d’une de ces promenades au charme quelque peu poétique que peuvent vivre une jeune fille de 21 ans et un jeune homme de 20 ans. Et portant l’heure n’était pas trop au romantisme. Deux événements tragiques étaient venus endeuiller l’île. Le 9 décembre, les Allemands tiraient depuis la côte de Port-Lay sur un petit canot à voiles venant de l’ouest et se dirigeant vers l’île. Le jeune Charles Penvern âgé de 12 ans reçut une balle en pleine tête. Dix jours plus tard, au camp allemand du Pradino, Francine Puillon de Quéhello, une jeune fille de 21 ans était tuée par un soldat allemand dans des circonstances qui n’ont jamais été réellement éclaircies.

Il est évident qu’à partir de l’hiver 42-43 où j’ai commencé à fréquenter celle qui allait devenir ma femme, j’ai changé d’attitude envers les copains que j’ai commencé à délaisser un peu. Il me fallait faire ma cour et ce ne fut pas toujours facile. Mais lorsqu’on est amoureux, les astuces pour se rencontrer sont faciles à échafauder et nos rencontres en dehors du Bureau de Tabacs s’effectuaient à quelques mètres de là dans la laire (c’est l’appellation donnée dans l’île à une ancienne aire à battre), chez Jeanne Herpe, qui était bonne au bistrot tenu par mes futurs beaux-parents, et nous laissait seuls. Et ce qui devait arriver arriva. Un soir où les bombes tombaient sur Lorient au début de 1943…

Au début février 43, Mariange m’annonça qu’elle était enceinte. Nous étions tous les deux parfaitement heureux de cet événement, même si je n’avais pas encore vingt ans et Mariange vingt-et-un. Mais il restait à vaincre les réticences - c’est peu dire - de ma future belle-mère dont, avec le recul, je comprends la position. Dix-neuf ans, pas de travail, elle avait sans doute rêvé mieux pour sa fille. Mon futur beau-père, lui, m’avait déjà admis. Du côté de mes parents, pas de problèmes. D’ailleurs que dire et que faire à l’époque sinon d’accepter la situation. Mais il fallait d’abord que Mariange annonce la nouvelle à sa mère. Ce n’était pas le plus facile. En réalité les choses se passèrent mieux qu’on pouvait le craindre. Mise devant le fait accompli et celui aussi que nous nous aimions, il fallait choisir une date. À cette époque, le fait de se marier enceinte était considéré comme une chose pas très bien du tout. Depuis et heureusement les choses ont bien changé. Il fallait donc fixer le mariage au plus vite, ce qui fut fait lors d’une rencontre dans la cuisine du Bureau de Tabac entre Mariange, moi, ses parents et les miens. Malgré un petit sermon de part et d’autre (mais dans le fond mes parents étaient bien contents car ils s’apercevaient que je m’assagissais), la date du mariage fut fixée au 1 mars 1943.

Et alors, ce furent les préparatifs. Ma fiancée ne voulait non pas d’un grand mariage mais d’un mariage tout court. Il fallut aller à Nantes acheter sa toilette; mon costume (avec l’argent de Mariange), sa bague de fiançailles et nos alliances (toujours avec son argent). Je connaissais à Nantes Mr et Mme Baudeau qui tenaient auparavant la bijouterie Chevassu, place Alsace-Lorraine et qui avaient fui Lorient pour prendre une autre bijouterie à Nantes après les bombardements de Lorient. Ils nous reçurent très chaleureusement car mes parents avaient avec eux des rapports très amicaux par l’intermédiaire de nos parents Le Franc avec qui ils étaient amis. Leur fils Albert s’est d’ailleurs marié ensuite avec Suzanne le Franc. C’est grâce à M. et Mme Baudeau, chez qui nous avions acheté nos alliances, que je pus trouver mon costume de mariage et Mariange sa tenue de mariée. Ma future belle-mère nous accompagnait à Nantes où elle eut son petit succès dans les rues avec sa coiffe du pays de Lorient.

De retour à Groix, nous nous lançâmes dans les préparatifs du repas de noce qui avait été fixé chez Mme Corvest où existait une grande salle de restaurant (actuellement le magasin Lanco). Mais nous devions fournir à la patronne ce qu’il fallait pour faire à manger. Mariange et moi, nous nous mîmes en quête de victuailles, poulets, lapins, surtout. Ce fut relativement facile. Bien que les cigarettes et le tabac étaient rationnés à l’époque, il y avait toujours un peu de rab, et ce fut une bonne monnaie d’échange. Ma fiancée se servait dans le stock mais avec suffisamment de prudence pour que sa mère ne s’en aperçoive pas. Sauf qu’un jour, quelqu’un, mais je me rappelle plus qui, ayant appris que nous faisions l’échange dans les villages de tabacs contre de la nourriture, était venu au bistrot proposer ses poulets et ses lapins. Surprise et colère de ma future belle-maman, mais là aussi tout finit par s’arranger. Je me rappelle qu’à l’époque Mariange et moi avions fait tout le tour de l’île et visité la majorité des villages pour obtenir le ravitaillement de notre repas de mariage. Le lundi 1er mars 1943 fut notre grand jour. Il y eut encore un autre mariage ce jour-là, mais je ne me souviens plus de quel couple. Tout se passa très bien. Je crois que nous étions entre 60 et 70 pour fêter l’événement, ma famille, celle, plus importante, de Mariange et nos copains et copines communes. Deux jours plus tard, je célébrai mes 20 ans tout ronds.

 

 
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