Chapitre 3

L’apprentissage de la mer
1937-1940

Malgré l’abandon d’une carrière ecclésiastique et d’études supérieures, mes parents furent assez fiers de moi lorsqu’ils apprirent mon succès au certificat d’études. Et puisque mon désir était d’aller en mer, ils l’exaucèrent en cet été 1937 où j’embarquai comme mousse sur l’Angélus du Soir, le bateau de mon père. C’est lui qui, ayant obtenu son brevet capacitaire cinq ans auparavant, tenait la barre. À bord, il y a Raphaël Guillaume du Bourg surnommé Tagor, Henri Stéphant de Locmaria, Laurent Gilanton de Créhal, Etienne Tonnerre de Kervaillet et moi comme mousse. Tous les six, nous faisons toute la campagne d’été et sommes débarqués à Groix le 4 novembre après avoir navigué 4 mois et 23 jours. C’est ce qu’indique mon fascicule.

Albert Baudeau, fils de bijoutier (son père est gérant de la bijouterie Chevassu à Lorient), qui demeure à Lorient, au n° 7 de la Place Bisson et épousera en décembre 1945 la fille ainée de la cousine Anaïs, Suzanne Le Franc (le père François Le Franc et Albert Baudeau père avaient fait leurs études ensemble chez les Jésuites à Saint-François de Xavier à Vannes), est embarqué comme passager le 19 août 1937 et débarqué le 28 août 1937. Sur le rôle, il figure comme chasseur de bélugas,. Drôle de désignation que je ne m’explique pas. Joseph Marie Tonnerre de Kervaillet remplace son frère Etienne le 5 octobre jusqu’à la fin de la campagne.

Ce ne fut pas un apprentissage très difficile car c’était l’été mais ce fut un moment glorieux car à la fin première marée de cette campagne, je ramenai à ma mère ma première paie. Et bientôt les suivantes. J’avais alors droit à demi-part. Les parts se répartissaient alors de la manière suivante : 50% au bateau et 50% à l’équipage. Une part et demie pour le patron, une part pour chaque matelot, 3/4 de part pour le novice qui avait alors 14-15 ans et 1/2 part pour le mousse. Sur le pourcentage de l’armement, le patron avait une demi-part supplémentaire, c’est-à-dire qu’il touchait au total deux parts.

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette première campagne sauf que cela me plut beaucoup. La paie avait lieu à la fin de chaque marée. C’était un vrai rite. Il se passait toujours pour mon père chez son copain Pierre Tonnerre au café de la Jetée à Port-Tudy. Ils étaient comme deux frères depuis qu’ils avaient vécu comme infirmier la guerre 14-18. Formés à l’école de Rochefort, ils avaient ensuite suivi à peu près le même parcours avec embarquement sur le navire-hôpital France et affectation ensuite à l’hôpital Sainte-Anne à Toulon.

En général, les épouses étaient présentes lors de la remise des paies lorsqu’il y “avait compte”, comme on disait alors. C’était plus prudent. Certains mari avaient tendance à des comportements de vrais tonneaux percés. Après le partage, chacun payait sa tournée. La plupart du temps, c’était du porto, du Dubonnet ou du Saint-Raphaël. Mon père n’admettait pas d’ivrognes à son bord. Et tous les matelots qui ont navigué sur L’Angélus du soir étaient des marins sur lesquels mon père pouvait et a pu compter. Ils étaient nombreux, chaque été, à venir lui demander d’embarquer à son bord. Mais en principe, il n’aimait pas changer ses hommes. Beaucoup ont fait sous ses ordres de nombreuses campagnes de thon.

Il n’est peut-être pas inutile ici que j’écrive quelques lignes sur la vie et l’ambiance de Groix dans les années de l’avant-guerre entre 1930 et 1939. Si l’île n’était plus à l’apogée de ce qu’elle avait été à l’aube de la grande guerre (voir tableau ci-joint des armements de Groix de 1871 à 1934), il se construisait encore dans ces années-là plusieurs voiliers par an, ces dundees du genre de l’Angélus du Soir aux chantiers des Sables d’Olonne et de Keroman à Lorient. Aux lendemains de la tempête de 1930, plusieurs insulaires passèrent commande de ces voiliers de dernière génération. Il ne s’agissait pas seulement de remplacer ceux qui s’étaient perdus ou qui avaient été remisés à cause des dégâts mais de pérenniser une activité économique thonière qui assurait encore des rémunérations et bénéfices substantiels. Cette vague de constructions de voiliers entre 1930 et 1936 (pas loin d’une quarantaine, je crois) sera d’ailleurs la dernière dans l’histoire de la flottille groisillonne. Ce fut des voiliers rapides et extrêmement robustes.

Des dizaines de voiliers au début de la campagne, courant juin, prenaient place dans le port. Depuis fin avril, début mai, l’armement de ces bateaux, qui allaient pratiquer la pêche aux thons, créait dans l’île et parmi la population une activité bourdonnante. C’était tous les jours un millier de marins qui se croisaient, se saluaient, discutaient, se disputaient, échangeaient sur les quais de Port-Tudy. Chaque bateau était armé par cinq hommes, et parfois six, avec un mousse.

Tous les cafés du port et ceux qui bordaient les deux routes qui y menaient depuis le Bourg et Ker-Port-Tudy étaient pris d’assaut par les équipages à l’heure de la cotriade de midi. Les marins insulaires retrouvaient les sardiniers de Gâvres et du sud-Finistère qui pêchaient alors la sardine et le maquereau dans les Coureaux et venaient vendre leur pêche aux usines de Groix. Parfois le repas se prenait sur le pont ou sur la cale en pente empierrée devant le Café de la jetée ; les plus vieux des marins participant à l’espalmage préparaient la godaille du midi pour tout l’équipage. Quand, à tout ce monde, venaient se joindre aux heures de pause, pour une partie de blague, les femmes qui travaillaient dans les usines de Port-Tudy, Lecointre et Tristant, il est facile d’imaginer ce que pouvait être pendant cette période l’animation sur le port. Les souvenirs en sont tellement précis dans ma mémoire que lorsque je me les remémore, la nostalgie ne manque jamais d’être au rendez-vous.

À la fin de l’hiver, la préparation de la campagne d’été commençait toujours de la même façon. Il fallait d’abord aller récupérer le voilier qui avait hiverné dans la rivière d’Hennebont- ainsi nommait-on le Blavet-, ou à Port-Louis et l’amener à Port-Tudy. L’Angélus venait en remorque avec la vedette de Pierre Tonnerre et mouillait dans l’avant-port. Bien sûr les premiers arrivés prenaient les meilleures places pour l’armement. Mon père n’était jamais en retard. Comme déjà dit, nous faisions la toilette du bateau, intérieur d’abord, poste d’équipage à l’arrière, cale à l’avant. Il faut dire aussi qu’au désarmement fin octobre début novembre, si la voilure avait été soigneusement mise au sec, puis ramassée dans une voilerie du port, tout ce qui était drisses et poulies était entreposé au Bourg, dans le grenier de notre maison, soigneusement lavé quant au filin, poulies et réas démontés, graissés et vernis. Mon père était un homme d’une propreté méticuleuse et il voulait que son bateau soit à son image.

Tous les matins, nous descendions à Port-Tudy. Parfois nous remontions déjeuner au Bourg où nous retrouvions alors à table ma mère, mon frère aîné Maurice, ma soeur Annie et mon frère Yvon qui avait huit ans ; mon frère Loïc né au début de 1937 était encore trop petit pour s’attabler avec nous. Nous étions logés, avions de quoi manger, même si la vie n’était pas toujours facile et que nous ne pouvions pas compter sur des allocations familiales inexistantes. Mais le plus souvent nous restions au Café de la Jetée où l’on pouvait manger la cotriade du midi. En ce mois de juin 1937, j’aidai, comme l’avait fait mon frère Maurice avant moi, mon père aux premiers travaux de remise en état du bateau avant qu’il n’appelle une quinzaine de jours plus tard l’équipage pour la fin de l’espalmage. Il attendait pour ça l’occasion d’une grande marée où la mer, descendant davantage, nous laissait plus de temps pour laver et gratter les œuvres vives. En quelques jours, la coque était décapée puis repeinte Tous les coins et recoins à l’intérieur du bateau étaient balayés, nettoyés, passés au coaltar ou à l’enduit. Mon père préférait l’usage de l’enduit à celui du coaltar. Toutes les poulies étaient démontées, grattées, graissées, remontées et repeintes, toujours au vernis. C’était un luxe auquel mon père tenait. On terminait le travail en passant les drisses et en gréant les voiles. Pour la coque mon père optait pour deux couches en deux étalages successifs. Et pour terminer un passage de suif savamment étalé.

Le suif, c’était en vue des régates qui avaient lieu tous les ans, une quinzaine de jours avant le début de la campagne et auxquelles participaient les meilleurs marcheurs de la flottille – c’était le terme employé par les patrons eux-mêmes pour parler de ceux qui étaient rapides comme l’Alexandre Etesse, le Paotr Piwisy, le Mimosa, le Victoire Noël qui remporta la coupe du journal Le Matin cet été de mon premier embarquement… Il y avait les bons marcheurs, les moyens et pour finir les sabots en parlant de ceux qui avançaient mal. L’Angélus n’était pas parmi les meilleurs marcheurs, mais il se tenait dans une bonne moyenne. Pendant les quelques années au cours desquelles il concourut aux épreuves, sa meilleure place fut quatrième. Tous les ans, une bonne trentaine de thoniers participaient à cette course dans les Coureaux qui attirait sur les quais de Port-Tudy une foule d’insulaires et de visiteurs du continent. Il en allait de même un autre dimanche de juin lorsque était programmée la bénédiction des thoniers, parés de leurs grands pavois, fête chrétienne animée par les fameux pères blancs de Kerlois en Hennebon, empreinte de solennité et d’une grande piété.

Ces deux importantes manifestations durèrent jusqu’en 1939, année de la déclaration de la deuxième guerre mondiale et je crois reprirent quelques années après la fin de la guerre ; pas mal de thoniers de l’île avaient été endommagés, voire détruits, par les bombes incendiaires lors des bombardements qui ravagèrent la ville de Lorient et tous ses environs. Une grande partie de la flotte était alors mouillée dans le Blavet après le pont du Bonhomme. Mais je reviendrai sur les évènements de la guerre dans les pages suivantes.

Les journées d’espalmage étaient pour les équipages des moments de travail et de liesse. Il y avait du monde dans les bistrots où se confectionnaient soupe et cotriade de sardines, achetées aux sardiniers de Lorient, Port-Louis, Gâvres, Doélan, Brignognan venus pêcher dans les Coureaux. Un des gros travaux d’armement, en dehors de la peinture, était le cachouage ou la teinture des voiles. Il fallait que les patrons s’arrangent entre eux pour avoir une place sur la cale devant le Café de la jetée afin de pouvoir étaler les voiles, les laver à la brosse et ensuite passer le cachou. Sur l’Angélus, la grand-voile était toujours blanche comme la coque du bateau et toutes les autres voiles, focs, trinquette, hunier, tape-cul, cachouées c’est-à-dire rouges.

Si l’Angélus n’était pas en régates un voilier extraordinaire, pour la pêche, il était classé parmi les meilleurs car parmi les bateaux eux-mêmes, selon le tangage, roulis, sillage, existait un classement des bons et des mauvais pêcheurs, classement qui existait également au niveau des patrons entre bons, moyens et mauvais. Je suis tenté de penser d’ailleurs que le classement était plus valable pour les patrons que pour les bateaux, très, très, très proches les uns des autres. Par contre certains patrons avaient beaucoup plus de flair que d’autres. Mon père était classé parmi les bons patrons, ceux qu’on appelait les gagneurs.

Que dire d’une campagne, elle-même faite de marées de 15 jours à trois semaines. La vie à bord s’écoulait selon la pêche et surtout selon les vents. À cet époque, l’angoisse des retours, lorsque le vent manquait et que les thons suspendus sur les chevalets risquaient de pourrir, était réelle. Dés 1931 une expérience de chambre froide avait été tentée sur le Flibustier de Jacques Raude. Elle avait été couronnée de succès, mais il faudra attendre encore quelques années pour que les voiliers commencent à s’équiper de compartiments isothermes où il est possible d’entreposer de la glace. C’est dire combien l’arrivée au port, où les usiniers de l’époque, le père Orvoën, le père Jégo, le représentant de l’usine Tristant ou celui de chez Lecointre, montaient à bord pour constater l’état de fraîcheur du poisson, était appréhendée. La vente aux enchères avait lieu à la criée – elle occupait alors la place de l’actuelle gare maritime. Quelle ambiance ! Une vente le matin, une autre dans l’après-midi. Le père Orvoën était co-armateur de l’Angélus du soir. Il connaissait le soin que mon père attachait à la bonne conservation de sa pêche qui avait été nettoyée, lavée à fond. Il poussait donc quelquefois les enchères. Les autres renchérissaient et les poissons étaient vendus à bon prix. Cela était valable aussi pour d’autres bateaux que l’Angélus. La famille Tristant, celle de l’usinier, était aussi co-armatrice de plusieurs bateaux.

La vie à bord, pendant la marée, était rythmée par le temps, la manoeuvre de la voilure, selon qu’il faisait beau, moins beau, mauvais temps ou tempête et la pêche qui elle-même pouvait être bonne ou non. Il s’écoulait parfois des journées entières, voire une semaine ou deux, sans poisson ou quelques rares spécimens. Mais parfois aussi, en une journée, on prenait 150, 200, voire 300 poissons. C’était alors la joie à bord, avec la crainte permanente de ne pas voir la marchandise arriver en état convenable à bon port. Si l’absence totale de vent, le maudit calme plat, encalminait le bateau et que le soleil se mettait à cogner dur, parfois, alors que nous n’étions plus qu’à quelques heures de Port-Tudy ou de Concarneau, les heures devenaient longues et interminables et il ne faisait pas toujours bon d’adresser la parole à mon père.

À bord, le mousse restait toujours le mousse. Corvée de pluches, préparation de popote : en pleine marée, c’était thon le matin, thon le midi, thon le soir. Toujours accommodé de façon différente. Mon père était un bon professeur en ce qui concernait la cuisine. Pour le reste aussi d’ailleurs. Le mousse devait aussi nettoyer le poste d’équipage – la chambre comme on l’appelait avec les six couchettes- et le parquet de bois qu’il fallait toujours garder d’un blanc immaculé. En dehors de ces tâches, il avait à donner un coup de main à l’équipage pour nettoyer les poissons pêchés.

Cette époque de l’avant-guerre, déjà lointaine, reste cependant, plus de cinquante ans après, présente dans ma mémoire parce qu’elle symbolise une page vivante de l’histoire de l’île et de ses habitants. Je crois que le nombre de marins inscrits maritimes à Groix dans les années trente atteignait plus de 2000, soit la presque totalité de la population masculine en âge de naviguer dans cette décennie. Quand je pense à cette année 1937, je constate, après une vie professionnelle qui s’est terminée en 1983, soit 47 ans plus tard, même si ce ne fut pas 47 ans de mer, que l’expérience acquise lors de cette première année à côté de mon père fut déterminante surtout au cours de la bonne trentaine d’ans où j’eus à exercer de nombreux postes de responsabilité à la barre des bateaux ou à la tête de divers armements .

Après ma première campagne de mousse en été 1937, dont je garde encore le goût de la fierté d’avoir ramené à la maison mes premières paies, la question se posait de savoir ce que mes parents devaient faire de moi. Comme il n’était plus question d’école et d’étude, il fallait donc continuer à naviguer, même en hiver. Les premières pinasses à moteur avaient fait leur apparition à Lorient dans les années 30. Quelques jeunes patrons se lancèrent dans l’aventure à Groix. Parmi ceux-ci figurait Charles Lanco, fils du cousin germain de mon père qui s’était perdu dans la tempête de 1930. Il habitait Locmaria et avait à cette époque-là une trentaine d’années. Je crois qu’il avait commencé sa carrière de mousse avec mon père sur le Saint Antoine de Padoue ou le Vive Jésus. et avait ensuite navigué comme matelot avec mon père sur plusieurs thoniers dont, en dernier lieu, sur l’Angélus du soir. Charles Lanco était titulaire du brevet de patron de pêche et connaissait bien le chalut qu’il pratiquait en hiver sur les chalutiers de Lorient. C’était un jeune homme ambitieux, très bon marin et désireux d’arriver. Il avait fait construire, deux ou trois ans auparavant, une pinasse d’une vingtaine de mètres qu’il avait appelée Emilienne Renée. Comme toutes les pinasses construites, son moteur était assez faible. A l’époque les moteurs qui propulsaient les pinasses étaient de faible puissance. ; 200 à 250 chevaux étaient pour des bateaux d’une vingtaine de mètres la puissance la plus fréquente. Cela provenait du fait que les fonds chalutés étaient de faible profondeur. À titre d’exemple, lorsque j’ai pris le commandement de l’Angélus en 1947, nous ne draguions pratiquement jamais au-delà de 150 mètres.

Mon père demanda à l’automne 1937 à Charles Lanco s’il n’avait pas besoin d’un mousse sur l’Emilienne Renée. Je fus embarqué en cette qualité. La pinasse pratiquait le chalut et je me souviens que lors de ce premier hiver de mer, nous draguions sur des fonds de 10 à 20 mètres devant les plages d’Hourtin où nous pêchions de la sole et des grosses raies bouclées à pagaille. Il y a comme ça des souvenirs plus vivaces que d’autres. Charles Lanco préférait pour la vente La Rochelle à Lorient. Le poisson y était vendu plus cher, surtout les espèces nobles. Soles et rougets principalement. Et puis beaucoup de patrons groisillons gardaient un faible pour la Rochelle où depuis de nombreuses années, après la saison de thon, les voiliers de l’île qui armaient au chalut en hiver – c’étaient des chaluts à perche, technique que j’ai pratiquée quelques années plus tard, j’y reviendrai- venaient relâcher et vendre leurs pêches. La Rochelle prenait alors des petits airs de succursale de Groix car une colonie importante de femmes et d’enfants de l’île s’y installaient pour l’hiver. Il existait d’ailleurs un quartier dit le quartier grec, situé juste à l’entrée du port, du côté de la tour, à droite du port, à proximité de l’encan où se vendait la pêche. Toutes les épouses, dont certaines portaient la coiffe de l’île, s’installaient avec leurs enfants dans ce quartier où des insulaires tenaient même bistrot, comme Joseph Bobinnec, que je connaissais bien puisqu’il était originaire de mon village natal de Kerohet, où se donnaient rendez-vous tous les gens de Groix, les marins comme les membres de leurs familles quand elles venaient passer l’hiver à La Rochelle.

J’ai toujours en mémoire les ventes à l’encan de La Rochelle qui ne ressemblaient pas du tout aux enchères de la criée de Lorient. À La Rochelle, c’était bien plus convivial et familial.Je me souviens bien, et pour cause, de ce premier hiver de ma carrière de marin. Il n’eut rien à voir avec l’été où la pêche aux thons avait ressemblé à des vacances. Au chalut en hiver, avec un patron dur au travail, ce n’était pas la même chose. Un souvenir anecdotique est toujours ancré dans mon esprit. Au cours d’un trait de chalut, en face de l’entrée de la Gironde, nous ramenâmes deux esturgeons de 60 à 70 centimètres chacun. C’était la première fois que j’en voyais mais Charles Lanco dans ces parages, en avait pêché quelquefois. Ces esturgeons sauvages remontaient la Gironde pour frayer. Ils ont depuis quasiment disparu de ces parages.

Mon travail principal à bord de l’Emilienne René consistait à faire la cuisine, à tenir propre le poste d’équipage, à laver la vaisselle et à faire en sorte que les aiguilles de ramendage, simples ou doubles selon le fil qu’on y enroulait, soient toujours pleines et prêtes à l’emploi. Lorsque les matelots avaient à réparer une déchirure du chalut, il y avait intérêt à leur donner l’aiguille rapidement et à remplir celles qui venaient d’être vidées. Je donnais aussi un coup de main au triage et à l’étripage du poisson. La cuisine, elle, était simple : poisson cuit à l’eau ou ragout. J’appris vite. Lorsqu’il s’agissait d’un repas de viande, le patron ou le chef mécanicien le préparait. Le plus dur, c’était le nettoyage du poisson pour les repas quand il y avait du mauvais temps et que le bateau était balloté d’un bord à l’autre. Ce n’était pas une sinécure pour un gamin de 14 ans mais heureusement à cet âge, j’étais costaud.

Nous faisions des marées d’une semaine sur les bancs de Rochebonne ou à l’entrée de la Garonne, et aussi plus sud, tout au long de la côte landaise et basque. Charles Lanco était un bon patron. Il préférait la qualité à la quantité. Déjà à l’époque, précurseur de la mise en caisse, il faisait ranger le poisson noble, soles, rougets, merluchons, dans des bailles de 10 kilos. Un papier sulfurisé était posé sur le poisson et de la glace ajoutée. Si bien que nous débarquions du poisson d’une qualité parfaite à l’encan de La Rochelle.

Lorsque nous étions à terre, et après le débarquement du poisson et le lavage des bailles qui m’incombait en tant que mousse, mon cousin Charles me donnait quarante sous, deux francs, pour aller boire un chocolat, écrire une carte à ma mère et pouvoir acheter le timbre. Lui-même se chargeait d’expédier mon salaire à mes parents. Si bien que je ne savais même pas ce que je gagnais. J’allais boire ce chocolat dans le bistrot de Joseph Bobinnec qui s’appelait d’ailleurs « Chez Bobinnec » dans une rue à droite du port.

Ce premier embarquement au chalut d’hiver ne fut pas une sinécure. Mais l’hiver passa, et sans que je revienne une seule fois à la maison à Groix voir mes parents. Mais mon père lui aussi naviguait en hiver au chalut sur le Père Charlesse comme matelot. Il avait abandonné le cabotage international.

Au printemps de 1938, j’avais alors 15 ans, mon père armait à nouveau L’Angélus pour la pêche aux thons. Mon frère, je crois, avait trouvé une place avec Laurent Salahun sur le Jeanne Laurent. Bien que n’ayant que 15 ans, je me sentais suffisamment costaud pour prétendre être matelot léger à la pêche aux thons. Lorsque j’exprimai ce désir à mon père celui-ci avait déjà fait son équipage pour la campagne d’été. Il me dit qu’il allait essayer de me trouver une place. Ce fut fait quelques jours plus tard. Je fis donc l’armement du Père Tristan commandé par Hubert Le Grel qui avait le diplôme de patron au bornage. Construit en 1932 au chantier Tristan de Keroman, immatriculé à Lorient sous le N°3708, d’un port de 50 tonneaux 56 brut et 34 tonneaux 22 nets, il appartenant à Calloch, Tristan et consorts. Mon meilleur copain, Jo Tessol, avait commencé sa carrière comme mousse à bord du Père Tristan.

Bien qu’en qu’inscrit sur le rôle comme mousse, je fis matelot léger, ce qui voulait dire que je touchais le salaire d’un matelot, c’est-à-dire une part, mais que le patron, qui lui était, à la différence de mon père presque totalement armateur de son bateau, paierait moins de charges sociales, qu’on appelait et continue d’appeler les Invalides. Si mes souvenirs sont bons, la campagne ne fut pas très bonne ni pour nous ni pour les autres bateaux. Hubert Le Grel était un excellent patron, estimé de son équipage, et, dans la vie, considéré comme un homme bien. Il est devenu plus tard capitaine au long-cours et je le retrouvai un jour à Lourenço-Marqués au Mozambique comme commandant de pétrolier. Son fils, d’un ou deux ans plus jeune que moi, était également à bord, comme mousse en cet été 1938.

Le souvenir qui m’est resté de cette campagne 1938 fut un évènement de mer, assez important à l’époque pour que je m’en souvienne encore. Nous étions au large, encalminés, les voiles battantes, sans le moindre souffle de vent, dans la brume la plus totale. Dans ces moments-là, il n’y a qu’une chose à faire, attendre et surtout écouter. Écouter les cornes à brume éventuelles en faisant toutes les deux ou trois minutes entendre la nôtre. Je venais de prendre la quart à minuit. Le matelot que je venais relever me dit avant de descendre dans la chambre se coucher qu’il n’avait rien entendu de particulier. Je m’assis donc sur le banc de quart, les sens en éveil. Il faut dire que dans ces périodes de calme plat, il y a plein de bruits à bord, celui des voiles qui claquent au rythme du roulis, celui du bois du gui et de la vergue. Il y avait quelques minutes que j’étais à la veille, actionnant de temps en temps la corne à brume placée près de moi, lorsque j’entendis une autre corne qui me parut tout de suite beaucoup plus puissante que celle d’un thonier. Elle était assez lointaine et, pendant quelques minutes, je n’entendis plus rien. J’actionnai toujours la nôtre, quand dans un silence pesant, la corne se fit à nouveau entendre, très puissamment, proche, toute proche. J’eus juste le temps de me redresser du banc de quart, de lever les yeux et de voir une masse énorme venir sur nous et nous aborder juste par bâbord arrière, à la hauteur du mât de tape-cul, à environ deux mètres de la poupe. Il y eut un grand bruit.

Dans ce cas-là, les secondes paraissent longues et je crus que nous allions couler. Tout l’équipage, bien sûr, avait entendu le vacarme et s’était précipité sur le pont. Je voyais toujours cette masse sombre défiler, à quelques mètres de nous, car l’abordage nous avait fait perdre un peu de vitesse, en nous projetant et faisant le voilier pivoter de 180 degrés. Le bateau qui nous avait abordé, un paquebot sans doute car tous ses hublots étaient éclairés, avait stoppé pas très loin de nous, mais nous ne voyions que sa masse et dans la brume nous ne pûmes l’identifier. Le patron Hubert Le Grel qui s’était vite ressaisi constatait l’étendue des dégâts. La lisse arrière, le tableau, les pavois étaient entièrement arrachés. Il nous fit mettre la pompe d’assèchement en route et nous pûmes constater après quelques minutes de pompage que le bateau ne faisait pas d’eau. C’était un miracle. L’abordeur nous avait heurté avec le bas de son étrave uniquement sur nos eaux mortes, c’est-à-dire la partie en dehors de l’eau, les œuvres vives, la partie au-dessous de la surface de l’eau, n’ayant apparemment pas souffert. Après avoir repris nos esprits, nous avons aussi constaté, après quelques minutes – combien ? 10, 15, 20 peut-être, dans ces conditions-là les minutes paraissent longues- que notre navire pirate, que nous distinguions à quelques encablures, repartait et disparaissait dans l’épaisseur de la brume. Lui, du haut de la passerelle, devait nous apercevoir et découvrant que nous flottions toujours, avait préféré s’esquiver. Si on parle souvent de la solidarité des gens de mer, dans ce cas-ci, elle n’avait pas joué.

Après avoir mis un peu d’ordre à l’arrière, nous devons attendre que le vent se lève, et quelques après, nous fîmes route vers Groix, sans voile arrière, car nous n’avions plus d’arc-boutant pour pouvoir hisser le tape-cul. Ce fut là le fait marquant de mon premier embarquement en tant que matelot, à la pêche aux thons.

L’hiver suivant, je fis quelques très courts embarquements à Keroman sur divers bateaux parmi lesquels si ma mémoire ne me trompe pas, il y eut l’Aigrette, la pinasse Abel Alain, le chalutier Men Gwenn. C’était une époque où trouver un embarquement était d’une facilité déconcertante. Les pinasses étaient de plus en plus nombreuses et, aujourd’hui, on peut dire que Groix avait déjà à cette époque raté sa reconversion en refusant d’adopter massivement la motorisation. Il y avait bien sûr quelques armateurs et patrons insulaires à se lancer dans la pêche motorisée mais pas en nombre suffisant. Mon père essayait de me caser au mieux et c’est vrai que le meilleur endroit pour trouver du travail restait le port de pêche de Kéroman où armaient à l’époque des dizaines et des dizaines de chalutiers, la plupart à vapeur. Mon père me présenta à un patron de chalutier de Groix, Alexandre Tonnerre de Kerliet -j’ignorais alors qu’il deviendrait quelques années plus tard mon oncle par alliance puisqu’il était le frère de mon beau-père Benoît Tonnerre. Il commandait alors un petit chalutier à vapeur le Kermancy qui appartenait à l’armement Gauthier.

Je regardais, il y a quelque temps un reportage à Thalassa sur la pêche à Terre-Neuve avec les morutiers à voile. Les matelots de l’époque racontaient leur vie à bord et rappelaient que les bateaux étaient, la plupart du temps, infectés de rats qui leur tenaient compagnie dans leur couchette. Sur le Kermancy, c’était la même chose. Je me souviens de mon épouvante –, – je n’avais pas encore 16 ans- quand il fallait aller chercher des patates dans le caisson et que je découvrais sous ma main un énorme rat cassant la croûte tranquillement. Ce premier hiver sur un chalutier de ce genre fut un hiver difficile pour moi et je venais à regretter la pinasse de mon cousin Charles Lanco. Mais je n’avais pas à me plaindre, j’avais moi-même voulu et choisi de faire ce métier. Je ne fis que quelques marées sur le Kermancy. Pourquoi ai-je débarqué ? Je ne m’en souviens plus. Peut-être étaient-ce les rats ou le salaire peu élevé car le Kermancy était une vieille baille.

Je trouvai un autre embarquement sur un chalutier plus grand et plus récent le Kermaria dont le patron était un dénommé Blancho de Sarzeau. À cette époque régnait une certaine animosité entre les patrons groisillons, les plus nombreux, et ceux des autres ports, plus particulièrement les Etellois et les Sarzottins. Naviguer avec un Sarzottin lorsqu’on était de Groix, c’était s’exposer aux brimades et au travail souqué, mais je ne me souviens pas avoir subi ce genre de vexations lorsque j’étais sur ce bateau, bien que la tâche fût peut-être quand même plus difficile pour le mousse que j’étais encore que sur les bateaux précédents sur lesquels j’avais navigué, parce que la pêche y était plus importante.

Puis ce fut à nouveau l’armement de l’Angélus. Je ne sais plus exactement ce que faisait mon frère à l’époque. Novice ou matelot léger sans doute sur un autre thonier de l’île. Je me souviens qu’il a navigué avec Jean Metayer sur Jolie Brise un été et un autre avec Laurent Salahun sur la Jeanne Laurent.

Mon père me prit comme novice. J’avais 16 ans. Si en tant que mousse, je ne touchais qu’une demi-part, en tant que novice, il me revenait 3/4 de part.. Il est peut-être utile de rappeler comment se faisait la répartition à la pêche au thon. De la vente globale, de laquelle outre les frais de criée, on retirait ce que l’on nommait le total qui comprenait les vivres de bord, les invalides et dans certains armements les cigarettes. Le reste était partagé en deux : 50% pour l’armement, 50% pour l’équipage. Dans les 50% de l’équipage, le patron avait une part et demie, les matelots une part, le novice un 3/4 de part et le mousse demi-part. Sur les 50% de l’armement, le patron avait en plus 1/2 part ce qui lui faisait au total deux parts. Et à la fin de la campagne, une gratification était souvent distribuée selon les résultats. À cette époque donc, mon frère Maurice qui était matelot touchait une part, mon père deux et moi 3/4. Si ce n’était pas la fortune à la maison, du moins ma mère avait moins de problèmes à joindre les deux bouts.

Je voudrais aussi raconter comment mon père devint patron armateur de l’Angélus du Soir. En 1931, il décida à nouveau de faire la pêche qu’il avait abandonnée quelques années auparavant pour faire le commerce. Il avait déjà effectué plusieurs années comme patron de voilier. Il n’avait pas beaucoup d’argent, pour ne pas en dire pas du tout, du moins de côté, son salaire au commerce suffisant à peine à entretenir sa famille. Il n’existait pas à l’époque de structures d’aide et donc pas de subventions pour construire les bateaux. Il fallait trouver des armateurs possédant suffisamment d’argent et ayant confiance dans le patron qui les sollicitait.

Mon père avait dans sa famille du côté de sa mère une cousine germaine Anaïs Le Franc, née Kersaho, qui était aussi sa marraine. Elle avait épousé François Le Franc militaire de carrière qui était alors capitaine ou commandant (je ne me souviens plus) de troupes coloniales. Une autre cousine germaine du côté paternel Thérèse Grognec avait épousé Michel Couletquer, né à Pont-Labbé assureur à Paris et qu’elle avait connu alors qu’il était en garnison au fort du Grognon ( ou de Surville, je ne sais plus) avant que n’éclate la première guerre mondiale. Les mariages entre Groisillonnes et militaires casernés à Groix n’étaient pas rares même si les familles de l’île ne voyaient pas toujours d’un bon œil leurs filles s’unir à des étrangers. Les Le Franc et les Coutlequer, ayant accepté de mettre de l’argent dans un voilier en co-propriété avec mon père, il restait à trouver un 3e armateur. Ce fut Joseph Orvoen, usinier et notre voisin au Bourg et qui estimait beaucoup mon père. Mais il avait aussi des relations suivies avec les Coutlequer car Joseph Orvoen était lui aussi venu avant la première guerre mondiale dans l’île où il avait rencontré son épouse Jeanne Kersaho qui était une cousine issue de germain à Anaïs Le Franc.

Ces trois familles, unies par des liens familiaux, se mirent d’accord pour investir chacune une part et pour prêter à mon père l’argent du 4e quart, représentant sa part à lui. Le bateau coûta à l’époque 120 000 francs soit pour chaque part 30 000 francs. Mon père obtînt donc des 3 co-armateurs cette somme qu’il devait rembourser, sans intérêt, avec les bénéfices réalisés après chaque campagne. Je crois me souvenir que 5 ans après mon père s’était acquitté de ces 30 000 francs. Cette formule de construction d’un bateau de pêche était la formule qui permettait à beaucoup de patrons de Groix de construire leurs thoniers dont ils devenaient ainsi pour la majeure partie copropriétaires. C’était une formule de solidarité et d’entraide qui avait fait de Groix, depuis l’avènement d’une pêche florissante, le premier port thonier de France. Depuis les temps ont bien changé.

Je me rappelle qu’à la fin de tous les étés, les quatre armateurs de l’Angélus partageaient toujours un peu d’argent. Le partage, c’était ainsi qu’on appelait le règlement des comptes après la saison, et après que mon père eut réglé tous les fournisseurs, se faisait dans la salle à manger de notre maison du Bourg, invariablement. C’était pour mon père, et à moindre degré pour ma mère et nous, un évènement empreint de solennité. Le cahier de comptes de mon père – quel dommage qu’il ait disparu ! – était tenu d’une façon parfaite et exempt de tout reproche. Tous les ans, mon père se voyait féliciter par ses co-armateurs, Monsieur Orvoën, cousin François et cousin Michel, qui ne regrettaient pas de lui avoir fait confiance.

Je n’ai pas parlé non plus de la tenue de ses livres de bord. Le cahier des visites d’abord où tous les ans, l’Inspecteur de Navigation qui venait contrôler la bonne tenue du bateau avant la partance, notait ce qui devait être fait avant le départ, ce qui lui avait paru bien ou pas. Il portait une appréciation à la fin de son exposé sans jamais avoir rien remarqué sinon « Félicitations au patron, à l’équipage et aux Armateurs ». Mon père en était évidemment très fier. L’Angélus était parmi les bateaux les mieux tenus de Port-Tudy

Il y avait aussi le journal de bord qui n’était pas obligatoire en ce temps-là mais que mon père remplissait scrupuleusement tous les jours passés à la mer. Il y notait la pêche de la journée, les lieux de pêche, le temps, en un mot, tous les renseignements pouvant lui être utiles pour les années suivantes. Et la plupart du temps, cela s’avérait payant. On sait que les migrations du thon depuis des centaines d’années sont invariablement les mêmes. Il monte du sud au nord en suivant les courants d’eau chaude. Au cours de l’été, à la fin plutôt, quand les eaux du nord recommencent à refroidir, à quelques miles près, on retrouve le poisson dans les mêmes parages chaque année. Le flair des patrons fait le reste. Lorsque les mattes de thons ne sont pas aux mêmes endroits, elles n’en sont pas loin. Je ne sais pas ce que dont devenus les cahiers de mon père mais les relire aujourd’hui serait un vrai régal.

Ce fut à la fin de la ma seconde campagne de thon sur l’Angélus, mais la troisième de ma carrière, que fut déclarée la guerre. Nous étions alors en mer et dans l’ignorance complète des évènements. Ce n’est qu’à la fin de la marée, début septembre, alors que nous faisions route sur Groix que mon père s’aperçut que quelque chose d’insolite se passait avec la présence de bateaux de guerre plus nombreux à l’approche des côtes et le survol de plusieurs avions. La radio en ces heures-là sur les voiliers était encore inconnue. C’est en arrivant dans les Coureaux de Groix – cela devait être entre le 5 et le 10 septembre- que nous apprîmes que la guerre entre la France et l’Allemagne était effective. L’Angélus désarma le 13 septembre 1939, bien plus tôt que les années précédentes. Mais c’était vrai aussi pour tous les autres voiliers. La drôle de guerre fut aussi une drôle d’époque où l’on ne savait pas trop autre chose qu’attendre. Attendre quoi ? Nul ne semblait le savoir.

Je ne sais pas ce que faisaient mon père et mon frère à cette époque, mais je sais que moi j’étais déjà assez remuant comme je l’ai été durant toute ma carrière, non pas par manque de stabilité mais plutôt parce que j’avais toujours envie de faire quelque chose d’autre, de découvrir aussi et je dois reconnaître que sur ce plan-là ma carrière a été particulièrement bien remplie. Mes parents ne faisaient rien pour nous retenir mon frère aîné et moi car ils savaient qu’il fallait de l’argent pour nourrir nos frères et notre sœur. À la fin de campagne, je repartis l’hiver à La Rochelle naviguer à nouveau sur la pinasse Emilienne René de mon cousin Charles Lanco.

J’avais alors grandi. Je n’étais plus le jeune mousse et le fougueux novice des années précédentes mais déjà un adolescent à la force de l’âge et considéré comme tel par Charles et tout l’équipage, tous d’ailleurs groisillons. Pierre Laurent Bihan, le père de Jacob Bihan, qui était également le beau-frère de Charles, était le second ; c’était un sacré marin qui m’apprit les rudiments de ce rude métier. Désormais, c’était moi qui, tout fier, expédiais depuis le port charentais ma paie à ma mère. À cette époque, les garçons de mon âge venaient très souvent eux-mêmes « chercher de la place » au port de pêche de Keroman à Lorient. Mais moi, j’étais toujours attiré par La Rochelle. Ce fut cet hiver-là que j’embarquai sur un voilier avec Arthur Tonnerre dit Forge et d’autres matelots de Groix qui faisait encore la drague en hiver avec un chalut à perche. Je n’ai pas tellement de souvenir de cet hiver-là sinon qu’il s’agissait de mon premier hiver comme matelot léger au chalut sur un voilier. Nous virions la perche toutes les douze heures environ et ne pêchions vraiment que des poissons nobles, soles, rougets, lottes, dans les environs de Rochebonne. Au cours des escales, je m’en souviens, je revoyais quelquefois mon cousin Charles Lanco avec lequel j’avais débuté ma carrière. Il était assez satisfait de me voir voler de mes propres ailes. Mais avec le printemps 1940, les choses allaient se précipiter.

 

 
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