Chapitre 2

Ma prime enfance
1923-1937

C’est alors qu’il habitait à Quiberon que mon père qui était né sous le signe d’une bonne étoile a échappé à la mort. Après avoir fait le cabotage de janvier à juin 1920 des poteaux de mines entre la Bretagne et le pays de Galles sur le Vive Jésus, puis passé un été à la pêche au thon, il embarque à Groix le 30 septembre comme matelot sur l’Ile Cezembre, une goélette de Saint-Malo armée au long cours. Il se trouve sur ce bateau quand il apprend la naissance de son premier fils Maurice survenue à Quiberon le 24 mars 1921(lire vie et mort de Maurice GOURONG fils). Il débarque à Saint-Malo le 19 mai et prend le train pour Quiberon.Quelques jours plus tard, Ile Cézembre disparaît avec tout son équipage. Sa bonne étoile venait de sauver mon père de la fin tragique qu’avaient connue ses deux oncles Maurice et Charles Jean dans la tempête de 1883, son grand-père Maurice en 1861 et que connaîtrait son unique frère Laurent lors de l’ouragan de septembre 1930.

L’été 1921, mon père prend le commandement du Vive Jésus pour la première fois. Il a 27 ans et n’a pas alors de brevet. Mais il en est souvent ainsi en ces temps-là où les armateurs font confiance aux hommes réputés sérieux et courageux qu’ils nomment patrons, quand bien même n’en ont-ils pas le diplôme. Patron à 27 ans est un honneur dont il tire quelque fierté. Puis il navigue quelques semaines d’hiver à la pêche côtière à Quiberon ( sur le Miranda), puis à Brest ( sur le Serpolet). Il a fini par convaincre ma mère que s’installer dans son île natale était à cause de la pêche au thon l’assurance d’une bien meilleure vie que celle qu’ils pouvaient espérer avec la petite pêche à Quiberon.

Au mois de juin 1922, il revient seul à Groix pour espalmer le Vive Jésus à bord duquel il va redevenir matelot lors de la campagne au thon de cet été-là. Pourquoi ? N’avait-il pas bien réussi comme patron l’été auparavant? Il a été entendu que ma mère resterait à Quiberon avec leur fils Maurice durant cette saison estivale et qu’elle viendrait le rejoindre à Groix à la fin de la campagne. Elle est à Quiberon le 25 août 1922 en pleine nuit lorsque le cuirassé France, croiseur de 23 000 tonnes qui participait à des manœuvres d’escadre comme tous les ans à même époque, heurte dans le passage de La Teignouse une tête de roche tranchante comme une faux. L’équipage, à l’exception de trois matelots disparus – on a raconté qu’un des disparus était un matelot aux arrêts à fond de cale -, a le temps d’évacuer le navire avant qu’il ne coule juste alors que l’aube est sur le point de se lever. Toute la journée, le naufrage, comme 11 ans plus tôt celui du voilier norvégien Karl-Beck qui entraîna la mort de ses 17 hommes d’équipage, alimente toutes les conversations de la presqu’île.

Mon père ne sait pas en quittant Quiberon à la mi-juin que son épouse est enceinte pour la seconde fois. Si je n’y suis pas né à Quiberon, comme mon frère Maurice, j’ai été cependant aussi conçu comme lui au village de Manémeur. Bien que je n’aie pas encore pointé mon petit bout de nez dehors, je suis quand même bien là lorsque survient à quelques encablures de la pointe du Conguel ce naufrage du France, dont tous les Quiberonnais admiraient  la familière silhouette  tous les étés lors des manoeuvres de l’escadre en baie. Le tragique échouage de ce bâtiment de guerre, fleuron de notre Marine Nationale, le  26 août 1922, qui s’éventra sur une tete de roche inconnue dans la passe du phare de ” La Teignouse “  faisant 3 disparus, défraya les chroniques nationales durant plusieurs jours.

Maison_Kerohet.jpgMa mère enceinte de votre serviteur débarque avec mon frère à Groix à la fin du mois de septembre 1922. Mon père reste à terre tout l’automne pour arranger la maison où vivent ses parents à Kerohet; ma mère désormais partagera le même toit que ses beaux-parents. Et comme elle le dira plus tard, ce ne fut pas toujours simple. En janvier 1923, mon père embarque comme matelot à la pêche au chalut sur le voilier Duquesne de Groix. Lorsque je viens au monde le 3 mars, il est au fin fond du golfe de Gascogne en train de racler, « tous les jours toutes les nuits sur la mer souple » comme le chante le barde Jean-Pierre CALLOC’H dans un de ses poèmes, avec un chalut à perche les fonds poissonneux du plateau de Rochebonne.

Rentré de La Rochelle à Groix au mois d’avril , mon père a juste le temps, avant de prendre le commandement du Saint-Antoine de Padoue pour deux marées au chalut, de découvrir mon arrivée survenue le 3 mars, d’apprendre que j’ai été baptisé, que mon parrain est mon grand-père paternel Laurent, ma marraine ma grand-mère maternelle Annette venue spécialement de Quiberon, et qui profite de demander à sa fille si ce n’est pas trop dur pour elle de s’adapter à la vie insulaire. Bien qu’elle soit resté toute sa vie amoureuse de sa presqu’île natale, ma mère ne manifesta jamais le moindre regret de l’avoir abandonnée au profit de cette île où les premières années on remarqua sa coiffe et son costume du pays d’Auray . Mon père restera à la barre du Saint-Antoine de Padoue pour la campagne d’été qui suivit celle du chalutage. Malgré deux saisons au thon comme patron, les armateurs du voilier devaient considérer que son expérience n’était pas suffisante pour commander au chalut puisque l’hiver qui suivit sur ce même bateau, il repasse matelot. Ce sera aussi le cas des deux années suivantes.

Ces allers-retours entre la place de patron et celle de matelot sur le Saint-Antoine de Padoue ont-ils fini par le lasser? Ou bien le chalutage hivernal à voile avait-il définitivement prouvé ses limites économiques? Toujours est-il qu’en 1926, il décide de partir au commerce. Je me souviens bien de cette époque lorsqu’il naviguait comme cuisinier, maître d’hôtel, parfois matelot entre 1926 et 1932, avec une seule interruption à cette navigation au cabotage lors de l’été 1927 où il a commandé à la pêche au thon le voilier de Groix le Suffren.

J’ai de nombreux souvenirs de ce temps-là car lorsque le bateau, sur lequel il se trouvait - le Pomerol ou La Meilleraye de la Compagnie Worms qui était alors propriétaire de grands crus de Bordeaux - escalait à Lorient, nous allions le retrouver à bord. Mon père a navigué plusieurs années avec le même commandant, un dénommé Ménage de La Trinité. Il a fait aussi près de 5 mois sur le Yoninville. Régulièrement, c’est-à-dire au moins chaque fois qu’il accostait à Lorient, nous lui rendions visite, ma mère, mon frère Maurice et moi. Quelle joie pour nous de monter à bord de si grands bateaux. Il s’arrangera pour prendre des congés l’été 1928 afin d’être présent à la naissance le 3 août à Kerohet de ma soeur Annie.

Maurice_et_Moi_1928.jpgÀ la rentrée de septembre 1928, je rejoins, à l’école des sœurs de Locmaria dans la classe maternelle, mon frère qui lui est déjà sur les bancs du primaire depuis un an. Au début de l’année 1929, nous déménageons de Kerohet pour venir au Bourg où naît mon frère Yvon le 14 décembre. C’est au Bourg que naîtront aussi mes deux derniers frères Loïc en janvier 1937 et Michel en septembre 1940.

Je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs du village de Kerohet; je n’avais que six ans. Je ne me souviens même pas de la mort de mon grand-père Laurent à l’âge de 70 ans le 16 mars 1925. C’est vrai qu’à 2 ans, il est bien difficile pour une mémoire enfantine d’imprimer ce genre d’évènements. Je me rappelle vaguement qu’en partant de Kerohet, mon père emmena avec nous au Bourg sa mère, ma grand-mère Célina, qui était déjà bien âgée - plus de 75 ans, je crois - et qui mourra un an après notre installation en 1930. J’ai appris plus tard par quelques personnes âgées que j’étais, enfin que nous étions mon frère Maurice et moi de sacrés garnements. Nous passions notre temps à faire de tours de Jarnac. On m’a raconté que nous donnions des frayeurs bleues aux gens du village en nous suspendant à la poulie au-dessus du puits du village. À Kerohet, nous étions en famille où vivaient encore cousins et cousines de mon père.

Puits_Kerohet.jpg

Au cours de cet entre-deux guerres, mon père travailla dur pour assurer à son épouse et à ses enfants une existence convenable. C’est un devoir en même temps qu’une joie pour moi de pouvoir faire l’éloge de mes parents. Aussi loin que je m’en souvienne, je ne les ai jamais entendus se disputer. Je n’ai jamais vu ma mère une seule fois pleurer. Elle le faisait sans doute mais toujours en privé. Avec son mari, certainement même, en tout cas, jamais devant nous, ses enfants. Ils formaient un couple fortement uni, avec une très haute idée de l’esprit qui devait régner dans une famille. Pourtant tout ne fut pas rose car nourrir, habiller, éduquer, élever une famille aussi nombreuse n’était pas une sinécure.

Ce ne fut pas difficile au Bourg pour mon frère et moi de nous faire de nouveaux copains. Il y avait tant de garçons de notre âge. Les familles étaient nombreuses dans les années 20-30. En 1923, l’île enregistra 153 naissances. Si je ne me souviens plus du décès de ma grand-mère Célina, celui en 1933 de la tante Mélie - Emilie Davigo, belle-sœur de Célina, elles étaient aussi cousines germaines -, dans sa grande maison où nous étions venus nous installer, est gravé dans ma mémoire. Il ne faut pas oublier que si mes parents y avaient emménagé, c’était à la demande de leur fils, l’abbé Maurice Gourong, et de leur fille, Emilie, religieuse installée en Belgique. Il avait été convenu avec eux que mes parents continueraient à habiter cette maison si leur mère venait à y mourir. L’abbé, le cousin Maurice comme on disait alors, avait fait même cadeau de sa part d’héritage. Cousines_germaines_P__p___Maurice.jpgLa bonne sœur, elle, la réclama. Même si la maison fut estimée à l’époque en dessous de son prix réel, à savoir 400 000 francs, il fallait que mes parents en trouvent la moitié qu’ils ne possédaient pas. Heureusement qu’à cette époque existait entre les gens une solidarité qui, hélas! a disparu aujourd’hui. Je me rappelle par exemple de tous les services que mon père a pu rendre aux gens de la rue du presbytère.

Ce fut auprès d’une personne que mes parents connaissaient bien qu’ils trouvèrent cette somme de 200 000 francs dont ils avaient absolument besoin pour être vraiment propriétaires de cette maison qui, sentimentalement, était devenue la leur. Mademoiselle Louise, c’est ainsi qu’on l’appelait, tenait, à cette époque, après avoir été la bonne du recteur, une épicerie dans la rue, un peu plus bas que chez nous. C’était une petite bonne femme, légèrement bossue, claudicante, déhanchée, mais qui avait un cœur gros comme ça. Combien de familles a-t-elle dépannées? Aussi bien en donnant des produits, plus souvent gratuitement qu’à crédit, ou en prêtant de l’argent, comme ce fut le cas pour mes parents. Sans grands discours ni autres civilités. Mes parents reçurent, sans signer la moindre reconnaissance de dette, les 200 000 francs qu’ils remboursèrent, sans intérêt en quelques années. Chaque fois que mon père ou ma mère venait lui rapporter un peu d’argent en le déposant sur le comptoir, elle repoussait les billets en disait : Mais ce n’est pas pressé. C’est ainsi que mes parents purent régler sa part à la cousine bonne sœur qui avait été obligée, selon ses dires d’agir ainsi, car sa communauté exigeait de ses membres la part entière de son héritage familial. Lorsque mon père alla envoyer le dernier solde à Mademoiselle Louise, il lui dit : Louise, voici le dernier versement. La brave épicière répondit : Si vous le dites, Maurice, c’est que c’est vrai. Elle n’avait rien noté des versements que mes parents lui avaient remis depuis le prêt. Allez chercher ça aujourd’hui.

C’est donc dans l’année scolaire 29-30 que je commençai à fréquenter l’Ecole Saint-Tudy du Bourg. Je m’en souviens bien puisqu’en pleine hiver, le 14 décembre 1929, naquit  dans notre nouvelle résidence mon frère Yvon. Il fut déclaré sous le premier prénom de Joseph mais ma mère tenait beaucoup à celui de Yvon. À la rentrée de septembre 1930, j’étais dans la petite classe lorsque survint la terrible tempête de 1930. P__p___Maurice_Pommerol_1938.jpgMon père était au commerce et échappa à la catastrophe que représenta pour l’île, les ports d’Etel, de Concarneau, de Douarnenez, la disparition de nombreux dundees. Ce ne fut pas le cas de son frère Laurent qui, patron armateur du voilier port-louisien Louis et Marie sombra corps et biens le 19 septembre. Mon père n’avait plus de relation avec son frère depuis quelques années. Il ne nous en parlait jamais et nous n’avons pu savoir exactement ce qui avait pu se passer entre eux. L’oncle Laurent s’était marié au printemps 1914 avec Léontine Tuauden de Gâvres dont le père Eugène avait épousé Rosalie Quéric, une groisillonne du village de Quéhello. Il naviguait à Groix depuis très longtemps et se trouvait sur le Saint-Antoine de Padoue avec mon père lors de la déclaration de guerre en 1914.

Léontine Tuauden était aux dires de tous ceux et celles qui l’ont connue une femme d’une beauté ensorceleuse. Elle portait la coiffe et ne passait pas inaperçue. Un enfant prénommé Léon naquit à Gâvres en 1915 de cette union. L__oncle_Laurent.jpgL’oncle Laurent était alors mobilisé dans l’armée de terre, au 91e RI de Nantes. Il est blessé assez gravement à la jambe gauche en 1916, rayé des contrôles, et réformé avec gratification renouvelable de 7e catégorie. Il lui fut accordée quatre mois avant de disparaître en mer une pension permanente d’invalidité de 30%. On raconte que le côté volage de Léontine Tuauden était à la hauteur de sa beauté. Et Laurent apprit très vite qu’il avait été trompé lorsqu’il était sur le front. Les incartades de sa femme se poursuivirent après son retour de la guerre alors qu’il s’était remis à naviguer. Tout cela aboutit à un divorce prononcé en 1919 aux torts partagés des deux époux.

À la décharge de l’épouse, il faut dire que l’oncle Laurent était aussi un homme prompt à la violence. Il avait le sang plus que chaud. On me dira que c’est là la marque de fabrique de notre famille surnommée les Pented, les bouts de langue. Mon grand-père Laurent qui était un homme calme quand il était à jeun ne parvenait pas à contenir son agressivité dés qu’il avait bu. On en a raconté des histoires sur les coups de poing qu’il distribuait avec une facilité déconcertante. Mon père lui-même n’avait pas un comportement facile. C’est la raison pour laquelle il évitait les tournées au bistrot. Son frère Laurent a été condamné à La Rochelle le 6 mai 1926 à 48 heures de prison pour coups, outrages et rebellions à agent par le tribunal correctionnel.

Léontine Tuauden suit un de ses amants, conducteur d’automobile à Paris. Elle se remarie avec lui en 1922 et devient concierge dans un immeuble au bas du boulevard Saint-Germain. Mais elle sa nature généreuse l’entraîne à faire qu’elle avait fait avec Laurent : elle se met à tromper impunément son second mari avec un militaire de carrière, sous-officier de la coloniale, qu’elle a présenté comme un petit cousin. Elle réussit à convaincre son époux que le faux cousin, qui est l’amant depuis longtemps, s’installe chez eux. Il n’y a souvent rien à attendre de bon des ménages à trois. Au début de l’année 1925, découvrant que son mari suspectait la liaison et qu’il devenait de plus en plus jaloux, Madame Méric, c’était son nouveau nom d’épouse, veut renvoyer son amant de soldat. Sans doute le prend-t-il mal? Une dispute éclate. À la fin du repas, il lui tire un coup de révolver dans la tête et retourne l’arme contre lui. Il meurt sur le coup tandis qu’elle, agonisante, est transportée à l’Hôtel-Dieu où elle meurt quelques jours plus tard.

Le plus tragique dans cette affaire est le déroulement du drame sous les yeux de son jeune fils Léon Gourong qui n’a pas alors 10 ans. Il sera élevé par sa tante Tuauden, épouse Carton, à Gâvres, mais reviendra souvent à Groix nous rendre visite. Il se marie d’ailleurs dans l’île à Marie Tonnerre de Kermario qui décède dans ce village alors qu’il se trouve en Angleterre dans les Forces Navales Françaises Libres. Je reviendrai sur ce cousin Léon lorsque j’évoquerai la guerre 39-45 en racontant comment mon frère Maurice et lui se rencontrèrent en Angleterre en 1943.

Cette année 1925, quatre mois après l’évènement tragique de l’assassinat et du suicide qui interrompt toute poursuite et défraye les chroniques judiciaires des journaux - le Nouvelliste du Morbihan en fera un article assez long -, Laurent qui vit déjà à Port-Louis à cette époque épouse à Groix Marie Jégo, une cousine issue germaine (leurs deux grands pères, paternel pour lui, maternelle pour elle, étaient frères). Elle était veuve de Jean Jacques Even, soldat au 3ème Régiment d’Infanterie Coloniale, tué à l’ennemi le 25 septembre 1915 à Ville sur Tourbe dans la Marne ; elle avait eu de son mariage une fille. Deux enfants, Lucien et Robert naîtront de cette union, le premier en 1926 à Port-Louis où le couple s’est installé rue de la Poste, l’autre sans doute à La Rochelle en 1929.

Laurent vient avec Marie Jégo et sa fille vivre à La Rochelle, où il navigue à partir de l’hiver 1926-1927, même si l’été, il revient à Port-Louis armer le Louis et Marie à la pêche au thon. Au printemps de 1930, alors qu’il vient de naviguer deux mois au commerce comme matelot, il revient même à Groix puisque c’est lui qui déclare le décès de sa mère à la mairie. Et puis cet été-là il vivra sa dernière campagne au thon. Comme pour les 34 marins des voiliers groisillons Père Tudy, Roitelet, Algésiras, Jules Verne, Deux Madeleine et Joseph Anne qui laissent 38 orphelins. À Etel, c’est dix bateaux qui ont sombré corps et biens, à Port-Louis, cinq, à Douarnenez, deux et quatre à Concarneau. Le bilan est terriblement lourd avec 27 dundees disparus, 203 hommes entraînés dans la mort, 127 veuves et 193 orphelins. Presque toutes les familles de l’île sont frappées par la disparition qui d’un père, qui d’un frère, qui d’un fils, qui d’un oncle, neveu ou cousin. La nôtre n’est pas épargnée avec la disparition de Jean Marie Lanco, 55 ans, époux de la cousine germaine de mon père Séraphine Cuon, matelot sur l’Algésiras et de son fils, prénommé lui aussi Jean-Marie, 23 ans, embarqué sur les Deux Madeleines. On a avancé beaucoup de raisons à l’étendue de la catastrophe. J’ai souvent entendu dire que beaucoup des bateaux qui avaient sombré avaient des voûtes arrières trop longues au-dessus de l’eau et qu’en cherchant à fuir la tempête, qui fut quand même d’une violence inouïe, sans qu’on puisse à l’époque annoncer à la flottille qui se trouvait en cette fin de saison en pêche dans la zone dépressionnaire l’arrivée d’un tel coup de vent, les navires avaient embarqué beaucoup d’eau. Ce qui avait entraîné les naufrages.

L__ang__lus_du_soir.jpgCe désastre n’empêchera pas mon père de mettre en chantier en 1931 un voilier qu’il avait décidé de baptisé Angélus du soir dans un chantier des Sables-d’Olonne. Longtemps je me suis demandé ce qui avait incité mon père à choisir ce nom. J’ai cru que ce choix avait été dicté par les profondes convictions religieuses de ma famille paternelle où les voiliers que l’on fit construire, et sur lesquels mon père avait navigué,  avaient souvent été baptisés de noms sacrés, Vive Jésus, Saint-Antoine de Padoue . Il y a sans doute un peu de ça mais pas seulement. N’avait-il pas aussi été quelque temps embarqué, à sa libération de l’armée en septembre 1919, sur un voilier nommé Angélus de la Mer ? L’ appellation  lui rappelait sans doute l’un des moments les plus heureux de sa vie puisqu’il y débarqua pour aller se marier. Il n’ignorait sans doute pas non plus la chanson L’Angélus de la mer, fort connue des marins, qui avait été créée en 1894, année de sa naissance. Et puis les reproductions du tableau de Millet étaient fort nombreuses et il n’est pas impossible que chez ma grand-mère paternelle, l’une des tantes de mon père, Mélanie ou Célina, ou chez l’oncle Joseph, il s’en soit trouvée une accrochée à un mur.  En tout cas, à mon père,  avait fini par s’imposer  cette idée d’un Angélus à qui,  pour le distinguer des appellations maritimes ,  il adjoignit la qualification ‘du soir“.

C’est cette année-là, où l’Angélus du soir prenait corps sur le chantier des Sables,   que cousin Maurice, le prêtre, cousin germain de mon père et aussi son parrain, aumônier à la colonie pénitentiaire du Palais à la citadelle de Belle-Ile en Mer, poste qu’il a occupé pendant une vingtaine d’années, est nommé recteur de Sauzon. Il propose à mes parents de se charger de mon éducation. Ils acceptèrent l’offre  d’autant plus facilement qu’il prenait à sa charge tous les aspects matériels, à savoir nourriture, vêtements et qu’elle soulageait aussi ma mère qui avait fort à faire avec ses quatre enfants. Et puis, durent-ils se dire, pas mal agité comme il est,  un peu de discipline ne lui fera sûrement pas de mal. L’intention du cousin abbé était de m’instruire lui-même en vue de me faire entrer au petit séminaire. Je ne sais pas, je ne l’ai jamais su, si dans l’esprit de mes parents, il y avait une motivation affirmée de faire de moi un prêtre.En ces temps-là,  les cadets de famille étaient souvent destinés  au service de l’église. Si tel avait été leur désir au départ, je crois qu’ils s’aperçurent très rapidement que j’étais loin d’avoir la vocation.

Je partis donc à la rentrée de 1931 pour un an à Sauzon, petit port coquet de Belle-Ile où ma première occupation fut d’apprendre à répondre la messe, ce que je fis pendant tout mon séjour là-bas (voir lettre d’un jeune sauzonais rencontré à cette époque). Cousin Maurice commençait à avoir des problèmes de santé. Il demanda donc à sa hiérarchie d’être relevé de ses fonctions rectorales. Il fut désigné comme aumônier d’un nouveau Carmel qui venait de s’ouvrir à Lanester en même temps qu’on lui demandait de desservir en tant que vicaire la paroisse de Notre Dame du Pont. Il devait résider dans les locaux du Carmel; bien entendu, il m’emmena avec lui. Ce devait être en 1933. Je continuai à répondre la messe. À ce sujet, il me revient une anecdote amusante. C’était l’époque où faisait fureur le jeu de yoyo. Comme presque tous les enfants, j’en possédais un. Un jour, j’en jouai dans le dos du cousin Maurice alors qu’il disait la messe. Si cela amusa certaines jeunes sœurs carmélites, cloîtrées derrière les barreaux (de bois, bien sûr), ce ne fut pas du goût des plus anciennes et en particulier de la Mère Supérieure, qui réussit, je ne sais plus de quelle manière, à alerter cousin Maurice qui officiait. Celui se retourna et me fila une paire de claques qui résonna dans la chapelle et dont je garde encore le souvenir.

Mais, je dois le dire, ce n’était pas méchant. Cousin Maurice était, ce que je pourrais appeler, un bon prêtre, et un père pour moi. C’était de plus un érudit qui lisait beaucoup et qui je crois a eu beaucoup d’influence, à ce niveau, sur moi. Lorsque je pense à lui, c’est toujours avec beaucoup d’émotion car il fut un bon précepteur. Après avoir pris sa retraite dans une maison pour vieux prêtres à Sainte-Anne d’Auray où il est décédé, il fut inhumé dans le cimetière de Saint Joachim à Sainte-Anne.

J’allai à l’école libre du Plessis, distante du Carmel de deux à trois kilomètres. Je les faisais à pied, très souvent en flânant. C’est sûr que je n’étais jamais le premier à rentrer en classe. J’avais alors comme maître un jeune prêtre groisillon, l’abbé Joseph Tonnerre, celui que l’on surnommait à Groix Bijou, qui devint ensuite, et jusqu’à la fin de sa carrière, aumônier dans la Marine Nationale.

C’est à la rentrée de 1934, qu’après accord de mes parents, je rentrai au petit séminaire de Sainte Anne d’Auray en cinquième. Si sur le plan scolaire, cette année se passa assez bien - j’étais un bon élève, mes notes qu’un ami de Malestroit retrouvé un demi-siècle après m’a communiquées sont là pour en témoigner -, au niveau de la discipline, c’était plutôt le contraire. Je n’étais pas à proprement parler un élève indiscipliné, mais plutôt dissipé, un brin bagarreur. Je me souviens avoir eu cette année-là, comme compagnon de classe, Laurent Davigo de Groix et Maxime Guillaume de Gâvres. Dés cette première année de séminaire, cousin Maurice et mes parents se rendirent compte que pour faire de moi un prêtre, c’était raté.

À la fin de cette année scolaire, je retournai passer une partie de mes vacances au couvent de Lanester. Famille_pour_Partance.jpgCe fut cet été-là 1935 que je fis ma première marée sur le bateau de mon père Angélus du soir. C’était bien sûr en tant que passager. Je découvrais pour la première fois la mer et le métier de marin pêcheur. Mon frère Maurice était déjà mousse depuis 1933, et si mes souvenirs sont bons, il était sur Jolie Brise, avec comme patron Jean Métayer de Kerohet. À juste raison, depuis la fameuse tempête de 1930 où périrent des dizaines de marins, les patrons évitaient d’embarquer à bord de leur bateau plus d’un seul membre de leur propre famille. Il était arrivé au cours des naufrages que disparurent ensemble, 2, 3, et quelquefois 4 membres de la même famille. Mon père avait quand même pris l’été 1933, seconde saison pour Angélus du soir, sorti du chantier des Sables-d’Olonne en1932, mon frère Maurice comme mousse afin de le former.

Après ce premier contact avec la mer, qui m’a marqué profondément, les grandes vacances se terminèrent. Et je ne sais plus pour quelle raison, soit que c’est moi qui ne voulais plus aller à Sainte Anne ou les responsables du séminaire qui ne voulaient plus de moi, je rentrai en 4ème au petit séminaire de Ploërmel. Là, non plus les choses ne se passaient pas très bien. Ma nature se révoltait à l’esprit de discipline et aux astreintes de préparation à la prêtrise que les enseignants, tous religieux, essayaient d’inculquer à leurs élèves qui devaient à leurs yeux épouser corps et âme la discipline sacerdotale. Je n’avais pas du tout, mais alors pas du tout, la vocation et supportais mal cet enseignement et cette éducation. Qu’en aurait-il été, si j’avais fréquenté un collège autre que le séminaire? Il m’est difficile de répondre à cette question. L’attirance pour la mer et la vie du large avait été très forte et ma vocation maritime m’était venue très jeune dans ce milieu où avait toujours vécu ma famille. Des études n’auraient vraisemblablement pas changé à ma destinée et à ma carrière. Sinon, que si je les avais plus poussées, j’aurais pris peut-être une autre orientation mais sans doute toujours dans le milieu maritime. J’aurais peut-être commandé au commerce, ou je serais devenu pilote…

Je fis donc un premier trimestre en 4ème à Ploërmel et recommençai un second au début de 1937. Mais j’étouffais dans ce milieu qui n’était pas fait pour moi. Un beau matin, alors que nous étions à la messe, comme tous les matins, je demandai au surveillant l’autorisation de sortir pour uriner. Je quittai le séminaire après avoir enfermé dans son parloir la bonne sœur qui se trouvait de service. J’avais pris soin de prendre un peu d’argent, j’allai à la gare et montai dans le train pour Lorient. Soixante ans après, cette aventure est toujours présente dans mon esprit comme si elle s’était déroulée hier. Mais l’alerte avait été donnée. Et à l’arrivée à Lorient, sur le quai de la gare, m’attendait cousin Maurice. Je reçus là de sa part une sérieuse engueulade et une seconde paire de claques dont le souvenir est aussi pérenne que celle de l’affaire du yoyo.

Il n’était pas question, bien sûr, que je retourne au petit séminaire et en désespoir de cause, quelques jours plus tard, le cousin Maurice me remit à mes parents. Ainsi se termina pour lui, pour mes parents et pour moi, cette tentative de me faire curé et aussi de me voir terminer de brillantes études. Je dois avouer que je n’ai pas regretté le choix de vie que j’avais fait à cette époque, même si à cet âge, je ne réalisais pas bien ce que pouvait être mon avenir.

Je ne me souviens pas de l’accueil de mes parents après la fugue, mais il n’y avait aucun doute que ma décision n’était pas de leur goût, même si à cet âge-là, on ne peut trop parler de décision. Je n’avais bien sûr pas le droit au chapitre, mais mes parents comprirent sans doute qu’il valait mieux ne pas contrarier mes volontés. Que fallait-il faire de moi? Une solution consistait à me renvoyer à l’école Saint-Tudy que j’avais quittée trois ans auparavant. Je n’avais pas encore tout à fait treize ans. Mon passage aux petits séminaires de Sainte-Anne et de Ploërmel m’avait mis en avance sur les camarades groisillons de mon âge, si bien que je fus accepté dans la grande classe. C’était ainsi qu’on appelait à l’époque la classe préparatoire au certificat d’études. Je passais celui-ci au printemps suivant en 1937 et comme j’étais un bon élève, je fus reçu avec mention bien. Il existait aussi à cette époque le certificat d’études religieuses que je passai aussi avec succès et également mention bien.

L’école était très proche de la maison de mes parents. Si mes souvenirs sont fidèles, il y avait alors trois classes, la première dite grande classe était la classe de préparation au certificat d’étude, la seconde dite classe moyenne et la troisième dite petite classe. Grâce à mes années de séminaire, j’étais entré en première classe avec des garçons qui avaient un, voire deux ans de plus que moi. Dire que j’étais un élève studieux ne serait pas exact. Loin s’en faut. Disons que j’avais davantage de facilités que nombre de mes camarades. Dans la grande classe, nous avions comme instituteur l’abbé Richard. Nous disions alors que nous étions dans la classe de Monsieur Richard.

Ce prêtre était un très, très bon joueur de football qui nous initiait, malgré sa soutane, pendant les récréations à l’art du ballon rond. Excellent pédagogue, c’était aussi un homme juste, et sévère quand il le fallait. Il avait l’habitude de priser. Lorsqu’il n’avait plus de tabac, il envoyait un élève, pour qui c’était une récompense et un grand honneur, au bureau de tabacs du Bourg, ce lieu qui deviendra pour moi, quelques années plus tard, cher, très cher à mon cœur.

Si je fus reçus aux deux certificats avec mention bien, je dois avouer à nouveau ne pas avoir eu de mérite compte tenu de mon avance sur mes condisciples. Ces certificats étaient aussi le prétexte à une joute entre garçons et filles, celles-ci étant en classe des sœurs, pas très loin de la nôtre. Nous nous connaissions tous parce que la majorité des enfants qui fréquentaient l’école habitaient le Bourg ou les environs.

Certificat d’études primaires en poche, mon père me faisait inscrire sur le rôle d’équipage de l’Angélus du soir comme mousse le 12 juin 1937. Quand je descendis au port avec lui pour espalmer notre voilier que nous appelions avec tendresse et familiarité l’Angélus, je peux vous dire que le roi n’aurait même pas pu se dire mon cousin. Même Artaban ne devait pas être aussi fier que moi, me disais-je. Et pourtant, je ne savais rien de cet Artaban.

La mer s’ouvrait à moi à bras ouverts. Elle ne les déserrerait plus durant près de quarante-cinq ans.

 

 
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