Chapitre 1

Ma naissance et mes ancêtres
1923

Il n’y avait pas encore tout à fait quatre ans et demi que s’était achevée ce que de nombreux anciens combattants nommaient, sur le ton d’une colère retenue parce qu’ils la savaient relever de l’indicible et de l’incommunicable, la grande boucherie, lorsque je vis le jour au village de Kerohet à l’île de Groix, dans le Morbihan. Mon père avait été mobilisé le 27 août 1914, alors qu’il  naviguait comme matelot pour la saison de pêche aux thons sur le voilier Saint-Antoine de Padoue. Le lendemain, il aurait dû fêter ses 20 ans dont Berthe Sylva chantera vingt ans plus tard qu’on ne les a pas tous les jours.  Drôle d’anniversaire et drôle de mois que cet août-là qui s’était ouvert au son lugubre des tocsins de la plupart des clochers de France annonçant le samedi premier la mobilisation générale, fixée pour le lendemain et lundi 3 la guerre. Mon père considérait avoir eu  beaucoup de chance en s’en sortant sans une seule égratignure, parfaitement indemne de la tête aux pieds, de ce carnage dont notre île conserve un souvenir, de plus en plus évanescent au fil des années nous éloignant de la Grande Guerre, à travers ce monument aux morts de la place de l’église au Bourg où sont gravés les 177 noms, peints en lettres d’un or qui s’efface, de jour en jour, à l’aune d’un temps aussi assassin que la folie des hommes. Bien que rafraîchis de temps en temps afin qu’ils demeurent lisibles, ces noms de tous ces contemporains de mon père, jeunes gens comme lui à la force de l’âge, et parmi lesquels il comptait sans doute de bons amis et de fidéles compagnons, finiront bientôt par ne même plus  évoquer la moindre ressouvenance tant leur mémoire se sera estompée dans les limbes d’un passé. La chance de mon père fut d’être admis à l’école des infirmiers de la Marine à Rochefort, où il suivit un cours de formation, avant d’être affecté à l’hôpital de ce port jusqu’au 14 juillet 1916 et embarqué ensuite sur le navire hôpital France IV chargé de ramener blessés et morts depuis Salonique jusqu’à Toulon. Il y restera à son bord jusqu’au 9 mai 1917.

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Le France IV était le paquebot France, réputé pour sa rapidité et son luxe, lancé aux chantiers de Penhoët à Saint-Nazaire le 20 septembre 1910 pour la Compagnie Générale Transatlantique. Réquisitionné par l’armée en décembre 1914, deux fois navire-hôpital, il sera également transport de troupes lors de l’opération des Dardanelles en 1915. En tant que navire-hôpital, il est militairement inscrit le 15 novembre 1915 au port de Brest avec une capacité de 2500 lits. Rayé de la liste des navires hôpitaux le 14 avril 1916, il doit, en raison de l’état sanitaire de l’armée d’Orient, reprendre une seconde fois du service en juillet 1916.

Alors que mon père se trouve sur ce bateau, venant de Toulon, le France IV recueille le 6 août 1916 dix-sept rescapés du navire italien Teti, coulé, et les débarque à Alger. Le navire-hôpital fait un dernier voyage après un carénage à Malte le 3 mai avant d’être définitivement désarmé aux appontements de Milhaud à Toulon le 7 mai 1917. Deux jours plus tard mon père y débarque mais demeure  infirmier à l’hôpital Sainte-Anne de Toulon jusqu’à la fin de la guerre. Depuis le 13 juillet 1916, il aura accompli 10 allers retours entre Toulon et Salonique. C’est à l’hôpital maritime de Toulon qu’il fera la connaissance de Jacques Bonsergent, aviateur blessé, en Orient et qu’il sauvera d’une mort certaine en lui prodiguant non seulement des soins mais en lui apportant la nourriture et du vin qu’il réclamait. Foutu pour foutu, disait Monsieur Bonsergent, autant profiter tant qu’il est encore temps des bonnes choses, allez Maurice, apporte-moi une bouteille.  Les médecins, le croyant condamné, avaient interdit qu’on l’alimente. Les deux hommes et leurs familles resteront liés par une amitié indéfectible qui leur permettra d’affronter ensemble les vicissitudes et les drames de la vie. J’aurai l’occasion d’en reparler lors de l’exécution à Paris en 1940 du fils de Monsieur Bonsergent, premier fusillé français par Allemands.

Si j’évoque d’emblée la grande guerre dont de nombreux rescapés, qui se considéraient souvent comme des miraculés, espéraient qu’elle fût la der des ders, ce n’est pas du tout parce que j’en ai entendu beaucoup parler dans ma prime enfance, les anciens combattants de Groix étaient semblables à tous ceux qui, en ayant connu l’horreur, n’aimaient point trop raconter les souvenirs de ce qu’ils avaient vécu, mais plus simplement parce que l’évocation de ma naissance sur le sol de cette île bretonne exsude le souvenir du plus célèbre de mes compatriotes, le barde Jean-Pierre Calloch, tué lors des combats du Chemin des Dames le 10 avril 1917 et  dont le corps revint depuis le cimetière de Cerizy dans l’Aisne où il avait été inhumé à Groix, afin de reposer dans sa terre natale,  en cette année 1923- le 9 juillet exactement- où je vis le jour.

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Ce fils d’un simple marin-pêcheur, remarqué par le clergé insulaire pour son intelligence, était une aubaine pour les autorités ecclésiastiques qui ne ménageaient alors pas leurs efforts auprès des familles pratiquantes afin qu’elles destinent à la prêtrise au moins un de leurs fils. Ce sera mon cas comme je l’évoquerai plus tard. Jean-Pierre Calloch reçut une solide éducation au séminaire qui lui permit d’écrire en langue vannetaise une oeuvre littéraire, saluée après sa mort par plusieurs voix de têtes couronnées du monde des lettres dont celle de René Bazin. Ce ne fut pas le cas chez nous à Groix, où il serait demeuré anonyme si son désormais célèbre poème, connu sous l’appellation Me zo ganet e kreiz er mor, ne fut mis en musique, dans les années 1950 par le musicien Le Penvern, contribuant ainsi à une réputation locale bien tardive. Je partage avec le barde de Kerclavezic, le village de l’île où il vit le jour, cet insigne privilège d’être né aussi au milieu de la mer et d’avoir couru comme lui les sillons et les landes de cette terre serrée entre les mâchoires de l’océan.

Si je n’ai pas connu l’auteur des poèmes, regroupés dans un recueil intitulé Ar en deulin, je me souviens bien de sa mère. Elle habitait au Bourg tout près de chez mes parents, en face du presbytère. Elle avait déjà, je pense, plus de quatre-vingts ans. J’entends encore ma mère me héler : Hé, mab, va voir si madame Calloc’h n’a pas besoin qu’on lui fasse ses commissions. Et demande-lui si elle veut un peu de soupe. La mère de Jean-Pierre Calloc’h, née à Locmiquélic, demeurait à la fin de sa vie seule au Bourg, ayant perdu son mari lors d’une noyade accidentelle en 1902 sur la côte vendéenne (Jean-Pierre Calloch en fit un poème), et vu tous ses enfants, mourir d’épilepsie les uns après les autres.

De ma naissance, le 3 mars 1923, dans ce village de Kerohet, situé à la pointe sud-est de l’île que l’on nomme Pen er Vro, la pointe du pays, que sais-je d’autre sinon que j’étais le deuxième enfant, que mon frère aîné Maurice était lui né à Quiberon deux ans plutôt, que c’est une sage-femme, madame Garrec qui assista et aida ma mère à me mettre au monde, que mon père, embarqué comme matelot sur le dundee Duquesne pour la campagne de chalutage dans le golfe de Gascogne, était absent de la maison? Des petites choses que l’on m’a rapportées par-ci par-là, insignifiances, ordinaires et banalités d’une vie simple sur lesquelles on ne juge pas souvent digne de s’appesantir.Par exemple, comment dans une île bretonne, aurait-on pu être contrarié par un mauvais temps comme celui qui depuis la mi-février persistait sur l’Atlantique nord. Les temps de chien, on les chantait ici dans cette complainte des Trois marins de Groix dont le refrain rappelait que le vent de la mer les avait toujours tourmentés.

Ce coup de tabac de cette fin d’hiver 1923, alors que le syndicat national des fabricants de conserves de sardines et le syndicat des armateurs au thon, réunis à Nantes, venaient de se mettre d’accord sur la vente du thon, non plus à l’unité, mais au poids, n’en était qu’un parmi tant d’autres qui fut à l’origine d’une drame qui aurait pu tourner à la tragédie. Une goëlette d’Hennebont, le Procellaria, qui avait quitté Lorient le 20 février, avec un chargement de poteaux de mines pour Swansea au Pays de Galles, avait été surpise par la tempête. Démâtée, la voilure déchirée, les six hommes d’équipage et le capitaine avaient dû abandonner le navire à quelques encablures des côtes anglaises. Recueillis par le chalutier belge Ysa, ils avaient bien essayé de retourner à bord de leur voilier  à l’occasion d’une accalmie. Le patron du chalutier belge ne le leur avait pas permis. C’est lui qui ramena en remorque a Swansea le Procelleria le 1e mars et toucha une somme représentant les 2/3 de la valeur du bateau et de la cargaison. On comprend mieux pourquoi il refusa à l’équipage breton de  remonter sur le pont de son navire puisque dans ce cas-là, les marins belges n’auraient touché qu’une simple prime de remorquage. Comme quoi la solidarité des gens des mers n’est pas toujours une valeur partagée. Sans ce mauvais temps, ma mère, qui ne se sentait pas encore tout à fait bien chez elle sur cette île où elle avait accepté de venir vivre en abandonnant sa chère presqu’île de Quiberon, y serait peut-être revenue pour accoucher près de sa mère en son village de Manémeur où elle avait déjà mis au monde mon frère Maurice deux ans plus tôt.

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Jusqu’en 1929, nous avons habité Kerohet, le village natal de mon père où étaient venus s’installer mes parents quelque temps après leur mariage le 8 novembre 1919 à Quiberon d’où était originaire ma mère. Nous demeurions dans un modeste logis, une partie d’une maison familiale située à la sortie du village sur la route qui menait à Port-Mélite et à la plage du Treach. C’est sous le toit de cette humble demeure, où j’ai vu le jour, comme mon père d’ailleurs, que mon grand-père paternel Laurent Gourong s’est éteint en 1925 à l’âge de 70 ans – je n’avais que deux ans et n’en ai gardé aucun souvenir. Cette maison, où nous vivions en compagnie de ma grand-mère paternelle Célina, aux lendemains de la mort de son époux, s’avérait bien trop exigüe après la naissance en 1928 de ma soeur Annie venue agrandir la nichée. Mes parents espéraient trouver un autre logement. Or, au début de l’année 1929, se présenta une opportunité qu’ils saisirent sans hésiter.

L’abbé Maurice Gourong, cousin germain de mon père, proposait à mes parents de s’installer dans une maison du Bourg où vivait sa mère, la tante Emilie (une femme de la grande famille huppée des Davigo), déjà très âgée et quasiment impotente. Il leur donnait en contrepartie sa part d’héritage sur cette maison, à charge pour eux de s’occuper de la pauvre femme, demeurée veuve avec trois enfants, après que son mari, Maurice Gourong, oncle de mon père ait disparu en compagnie de tout l’équipage avec son voilier L’Asile du pêcheur au cours de la tempête du 2 septembre 1883 qui fut une telle catastrophe pour notre île que son souvenir était encore présent dans notre famille lors de ma prime enfance à Kerohet. Elle avait non seulement causé la mort de Maurice Gourong mais aussi celle de son frère Charles qui, à cette époque au service militaire, s’était embarqué, alors qu’il se trouvait en permission, sur L’Asile du pêcheur pour une marée à la pêche au thon. Ce fut la dernière.

Afin de mieux comprendre ces évènements et bien identifier et repérer les membres de ma famille, et particulièrement ces nombreux Maurice Gourong, il n’est peut-être pas inutile de les situer dans le temps et sur les branches de l’arbre généalogique. Je le fais avec la complicité de mon fils Lucien qui a étudié la généalogie (voir arbre d’ascendance de mon père et arbre d’ascendance de ma mère) et l’histoire de notre famille. D’autre part, j’ai beaucoup appris de l’histoire des familles Gourong et Le Milloch en écoutant mon père raconter, lors d’interviews enregistrés en octobre et novembre 1976, à mon fils Lucien ce qu’il savait des siens et de sa propre enfance (Interviews Maurice Gourong en Documentation)

Les deux branches paternelles, Gourong (étude du nom) écrit Le Gouzeron, avec ou sans g, parfois avec un c, voire deux r, avant la révolution et les Le Milloch sont présentes dans l’île dés l’ouverture des registres de baptêmes, mariages et décès au XVIIème siècle. Ce sont deux patronymes typiquement bretons. Le premier, qui pourrait provenir du nom d’un guerrier, est présent dans le Cartulaire de l’abbaye de Sainte-Croix de Quimperlé dont dépendait l’île au XIIème siècle. Il est même lié à Gunthiern ou Vogitern, fils d’un roi de Cambrie, qui aurait eu un Gourong pour vice-roi. Quant à Milloch, c’est l’appellation vernaculaire d’un petit oiseau, très présent dans la faune de l’île, la linotte que les îliens masculinisent en linot, petit passereau siffleur au plumage brun sur le dos et rouge sur la poitrine.

Le grand-père paternel de mon père fut le premier Maurice Gourong de notre lignage. Il était né à Locmaria le 15 octobre 1813. Il est venu vivre à Kerohet après son mariage le 15 janvier 1845, avec Anne Tonnerre, une fille de la grande famille que l’on surnommait les Pelo. Ceux-ci étaient installés dans le village depuis plusieurs générations. Maurice Gourong et Anne Tonnerre, grands-parents de mon père, donneront naissance à 7 enfants, cinq garçons et deux filles. L’aîné était une fille prénommée Mélanie (elle deviendra épouse Cuon), le second un garçon baptisé Thomas (qui se mariera au Croizic) et le troisième Joseph (celui qui construira le Château de Kerohet) Comme il était courant en ces temps-là, un des fils héritait obligatoirement du prénom du père. Ce n’était pas toujours l’aîné. Tel fut le cas chez nous puisque après Thomas et Joseph, il fallut attendre l’arrivée d’un troisième garçon pour qu’on se décide enfin à le prénommer aussi Maurice et à le baptiser sous ce prénom le 31 août 1852.

Puis naquirent Laurent, mon grand-père, en 1854, Célina en 1857 et le dernier, Charles Jean en 1859. Celui-ci n’a pas encore deux ans, alors que sa sœur aînée Mélanie va sur ses 16 ans, lorsque leur père sombre avec sa chaloupe La Jeune Mélanie - il l’avait ainsi baptisée en hommage à sa fille, premier enfant - perdue corps et biens le 15 janvier 1861. Quand leur père disparaît en mer, Mélanie l’aînée a 16 ans, Thomas 13, Joseph 11, Maurice 9, Laurent (mon grand-père) 7, Célina 4 et Charles-Jean 2 ans. Anne Tonnerre, veuve à 40 ans, élèvera ses enfants avec l’aide des aînés. Quand tous seront débrouillés, Thomas s’exilera au Croizic où il a trouvé à se marier avec Amélie Picaud en 1875, imitant en cela son oncle Jean Marie Gouron qui avait lui aussi épousé en 1848 Marie Jeanne Guillasse, une Croizicaise, veuve et cabaretière de son état. Jean Marie, devenu propriétaire, sera témoin au mariage au Croizic de son neveu Thomas qui n’aura qu’une fille, morte à l’âge d’un an. Il décèdera au Croizic en 1900 sans postérité. Il ne faut pas s’étonner de ces unions entre gens de Groix et du Croizic. Les marins insulaires fréquentaient ce port, réputé pour la pêche à sardine, depuis bien longtemps. C’est sans doute dans le cadre de cette pêche, peut-être en venant y vendre de la sardine fraîche ou suite à un transport de sardines salées dans le cadre d’une activité de cabotage, que Jean Martie Gouron est venu au Croizic dans les années 1840. Entre le mariage de Jean Marie en 1848 et celui de son neveu Thomas en 1875, un autre mariage unira aussi deux phratries : en 1850, celui de Laurent Jégo de Groix, alors boulanger, mais appelé à devenir bientôt un notable économique et politique de Groix (il est l’oncle de ma grand-mère Célina Milloch) et Marie Madeleine Blanchet, fille de paludier de la presqu’île croizicaise. Alors que l’ainée Mélanie a épousé Louis Cuon, un commerçant en tissus de Lorient installé dans l’île en 1864, après le mariage de Thomas au Croizic viendra le tour de ceux qui sont restés à Groix de fonder une famille. Ce sera la cas de Maurice qui épousera Emilie Davigo en 1879 et qui donnera à son fils ainé né un an plus tard le prénom de Maurice. Il deviendra prêtre. Puis Joseph en 1880 avec Marie Anne Noël de Kerohet, puis Laurent, mon grand-père, en 1881 et enfin la dernière Célina avec Louis Grognec en 1886
DESCENDANCE_MAURICE_GOURONG2.gifA 22 ans d’intervalle, ont disparu le père et le fils répondant tous deux au prénom de Maurice. Ne cherchez pas plus loin pourquoi le 27 août 1894 lorsque naît mon père, on lui attribue aussi ce prénom, celui de son grand-père, de son oncle, de son cousin germain, prénom dont héritera mon frère aîné, lui aussi tragiquement ravi à notre affection par faits de guerre le 1er novembre 1944. Je relaterai lorsque viendra le temps d’évoquer les heures sombres, douloureuses de ces années de conflit ce drame de notre famille qui me priva d’un frère qui était aussi, comme le meilleur ami que l’on a au monde, celui avec qui j’avais tout partagé, joies, peines, secrets, plaisirs. Comme mon épouse voulait que notre premier fils porte mon prénom, qu’elle avait souhaité que le second se prénomme Patrick, je finis par la convaincre que notre troisième porte le prénom de son grand-père et de son oncle.

Nous avons quitté le village de Kerohet, où mon frère aîné et moi avions passé une enfance heureuse et insouciante, au milieu d’une population qui comptait plus de 150 âmes. Nous débarquâmes au Bourg avec ma toute jeune sœur Annie qui n’avait pas encore un an et la mère de mon père, grand-mère Célina qui dépassait allègrement ses 85 ans. C’était une toute petite bonne femme, à la voix douce, toujours attentionnée et qui avait vécu des moments pas toujours très faciles avec un époux qui, lorsqu’il était pris de boisson, devenait un personnage assez odieux, colérique, emporté. Il avait été condamné à La Rochelle à quelques jours de prison pour ivresse et coups. Heureusement, il parvenait à se contrôler et ne pas être trop souvent s’enivrer. Meumée Célina, épouse résignée, sainte femme disait-on, dont l’enfance n’avait pas été très rose (sa mère Sophie Jégo étant morte très jeune alors qu’elle n’avait que 9 ans, elle fut élevée dans la boulangerie de la place du Leurhée avec ses tantes Jégo (je l’ai appris en écoutant mon père raconter ses souvenirs à mon fils Lucien lors de plusieurs entretiens enregistrés à Merlevenez à l’automne de 1976, alors que son père François Marie Milloch, douanier de son état, s’était remarié avec un estrangère comme on disait et vivait en retraité insouciant à Gâvres où il mourra alors qu’elle venait d’avoir 18 ans en 1875) qui ne lui fit jamais le moindre reproche, mourra dans la maison du Bourg moins d’un an après que nous nous y sommes installés.

Notre venue au Bourg nous amenait au centre de l’île, l’île étant au milieu de la mer, et la mer immense autour de toutes les terres émergées, j’avais un sentiment confus, étrange, d’être au coeur de l’univers, c’est-à-dire d’être en même temps de nulle part et de partout en même temps. Mais cette arrivée au monde et cette existence en pleine mer me prédestinaient à tout le moins à ce métier qui avait été celui de mes aïeux et qu’exerçait au moment de ma naissance mon père, à savoir celui de laboureur d’océan.

Les hommes de l’île, en leur totalité, naviguaient à la pêche aux thons en été, au chalut en hiver, avec comme base La Rochelle. Kerohet avait la réputation de posséder alors l’une des plus importantes oligarchies maritimes de l’île avec une pléiade de patrons de pêche qui étaient en même temps armateurs. C’est donc tout naturellement que mon père devait un jour lui aussi finir par commander un voilier. Comme la plupart des enfants de marins de l’île, il avait commencé sa carrière comme mousse à bord de l’Eda l’été 1906. Il avait alors 12 ans. Il s’agit là du début officiel de sa carrière mais, à l’instar de beaucoup d’enfants, il avait déjà fait une marée comme passager, pratique assez coutumière dans l’île et sur toutes les côtes de France. L’Eda, qui appartenait à son oncle Joseph Gourong, le verra embarqué trois étés successifs comme mousse avant de passer l’été 1909 sur le Isabelle. Jusqu’alors, à la fin de la pêche au thon, les mousses regagnaient les bancs des écoles. C’est au début janvier 1910 qu’il effectua son premier hiver au chalut sur le Charmant avant de faire la campagne thonière de l’été toujours comme mousse sur le Saint-Antoine de Padoue. C’est un voilier qui porte le N° 804, construit en 1897 aux Sables d’Olonne, d’un port de 33 tonneaux 84 et qui appartient à De la Gatinerie, l’abbé Cuon, Marguerite de La Gâtinerie, et Marie-Thérèse?….

Qui était ce De la Gâtinerie? D’après l’annuaire de la Noblesse de France, Charles Jules Michel Marrier, baron de la Gatinerie, ancien officier d’état-major, maire de Plaudren (mai 1896), a été réélu conseiller général de Grandchamp le 24 juillet 1910. Il est né au Havre le 29 octobre 1843 et son père était le commissaire général de la marine le baron Marrier de la Gatinerie qui est le 3e président des courses nautiques au Havre en 1843. Il a épousé en 1876 Mademoiselle Eduarda Garcia y Mansilla, une argentine, nièce du dictateur Rosas dont il a eu huit enfants. Le château du Nédo (XVIIIème siècle) à Plaudren, qui fut le siège d’une ancienne seigneurie appartenant à la famille Lorveloux (Olivier Lorveloux en 1427, et Jehan Lorvelous en 1464), puis à la famille Gicquel (avant la Révolution), a été reconstruit (style néogothique) en 1881 par M. de la Gatinerie (les travaux ont été achevés en 1886).

Le nom de La Gatinière apparait pour la première fois en tant qu’armateur à Groix pour le voilier Isabelle qu’il possède avec Joseph Gourong et Emile Bihan, époux de Emilie Cuon, nièce de Joseph. On le retrouve propriétaire des 3/4 de l’Eda avec Joseph Gourong en 1900. Il achète 1/8e du Saint-Antoine de Padoue en 1905 et les 6/8e du Cinquantenaire ( avec Joseph Gourong) en 1908, puis la Joie des Anges en 1909 ( toujours avec Joseph Gourong). En 1913, iles propriétaire du Saint Antoine de Padoue avec Mme Marguerite de la Gatinière et Melle Thérèse de la Gatinière. et 1914 du Vive Jésus avec Joseph Gourong. En 1916, c’est veuve Marguerite de la Gatinière qui possède 6/8 de ce voilier, l’abbé Cuon 1/8 et Adolphe Stéphant, l’entrepreneur du Bourg, l’autre 1/8. Au lendemain de la guerre, il n’y a plus de parts d’armement au nom de La Gatinière à Groix.   Il est semble que ce soit l’abbé Cuon, sans doute en poste à Plaudren, qui connaissait le baron de la Gatinière, l’ait convaincu d’investir dans plusieurs voiliers appartenant à notre famille.

C’est au cours de l’hiver 1910-1911 que mon père passe novice sur le Jules Ferry. Jusqu’alors il n’était qu’inscrit maritime provisoire; le 29 juin 1911, en mettant sac à bord du Vive Jésus, toujours comme novice, il passe aux inscrits maritimes définitifs, ayant alors plus totalisé, alors qu’il n’a pas encore 17 ans, près de deux ans et demi de navigation. Puis il navigue deux hivers au chalut, 1911-1912 et 1912-1913 et deux étés, 1912 et 1913 sur l’Ideal, voilier sur lequel il deviendra matelot au début de l’été 1912. C’est alors qu’il embarque à nouveau pour l’été 1914 sur le Saint-Antoine de Padoue, (note de mon fils Lucien : dans la série 8P1/135, on trouve l’armement de ce bateau en date du 25 juin 1914 F° 268 n°804), alors commandé par Jean Lanco, né à Groix le 19 juin 1874, époux de sa cousine germaine Séraphine Cuon et qui disparaîtra à l’âge de 52 ans avec tout l’équipage de l’Algésiras dans la tempête de 1930 alors que son fils connaîtra dans cette même tempête un sort identique avec tous les hommes du voilier Les deux Madeleine.

A bord du Saint-Antoine de Padoue lors de cet été 1914 se trouvent Marius Quer de Gâvres, Eugéne Tuauden de Gavres, le beau-père de son frère Laurent Gourong, et Joseph Léopold Milloch, né le 13 janvier 1889 à Quiberon, inscrit à Auray sous le n° 4634, domicilié à Quiberon qui est son cousin germain du côté de sa mère. Lucien Gourong, mon fils, a recueilli au cours d’une interview de son grand-père en 1978 les évènements vécus par mon père lors de ces années-là où la face hideuse de la guerre épouvantait l’Europe entière.

Drôle de nom que celui de Saint-Antoine de Padoue pour un bateau. Il ne faut pas s’étonner du caractère religieux de ces appellations. On était alors très croyant et notre famille pratiquante. Mon père lui-même, en bon catholique, baptisera plus tard le voilier qu’il fit construire aux Sables d’Olonne en 1931-1932 Angélus du soir, voilier sur lequel j’ai fait mes premières armes, ou plutôt mes premières marées, comme passager d’abord et puis comme mousse en 1937. Mais revenons à la fin de la guerre 14-18.

Avant d’être démobilisé après plus de 5 ans sous les drapeaux le 7 septembre 1919, mon père fit un ultime passage au 3e dépôt des Équipages de La Flotte à Lorient et passa deux mois à l’école des mécaniciens du même port. Dés sa libération, il embarqua à la pêche pour une marée sur Angélus du mer, du port de Saint-Malo, avant d’aller épouser ma mère, Elisa Le Visage à Quiberon le 8 novembre 1919. ce fut un grand, on disait alors un « pièce » de mariage dont il demeure une photographie prise devant le mur du restaurant Riguidel à Port-Maria où eut lieu le repas. S’y mêlent coiffes à la mode d’Auray, de Groix, de Concarneau et de Douarnenez. Je trouve ma mère terriblement belle avec sa coiffe de Quiberon qu’elle allait très vite remiser.

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Le mariage de marins groisillons hors de leur île n’était pas chose si courante et il n’est pas inutile que j’évoque les circonstances, telles que mon fils Lucien a pu le découvrir en fouillant les archives, qui ont permis la rencontre de mon père et de ma mère. Ma grand-mère paternelle Célina Milloch avait un frère qui était l’aîné des enfants du couple François Marie Milloch et Sophie Jégo. Il se prénommait Léopold et était né en 1846 à Lorient où il fut déclaré à la mairie comme étant l’enfant de la seule Sophie Jégo. Elle était donc fille mère et lui enfant naturel comme on disait alors; la famille de son père, Laurent Jégo, propriétaire, notable de l’île dont le fils, frère de Sophie, en était même devenu le maire, constituait une des phratries commerçantes, parmi les plus catholiques et conservatrices du pays, il n’est point étonnant qu’on la fit quitter l’île pour venir accoucher dans la clandestinité à Lorient. Vous imaginez la honte rejaillissant sur l’une des familles les plus en vue de l’île si on la vue promener ses rondeurs dans les rues du Bourg. Groix n’était pas la Corse mais quand même, on n’y plaisantait pas plus avec l’honneur.

Lors de son mariage le 21 février 1852 à Groix avec François Marie Milloch, qui était un cousin issu de germain à elle (leur père, Laurent Jégo et Jacques Milloch, cordonnier au Bourg étant cousins germains par leur mère Marie-Anne et Renée Calloch), celui-ci est sous brigadier des douanes, en poste à Michotte en Séné. Il va reconnaître Léopold comme étant son fils. Il n’y a aucune certitude qu’il le fût. Sans doute que ce secret ne lui fut jamais révélé, pas plus qu’aux autres enfants du couple qui naîtront après le mariage et il est fort probable que ma grand-mère Célina n’apprit jamais que Léopold n’était peut-être que son demi-frère.

Quoi qu’il en ait été, Léopold, qui sera marin, épousera à Quiberon en 1873 Marie-Mélanie Guichard, dont le grand-père, Guillaume Guichard (né à Moutier en Seine et Loire en 1771), officier de Hoche, s’était retrouvé en poste à Groix comme préposé des douanes nationales au début du XIXème siècle. C’est à Groix qu’il fit la connaissance de Marie-Agnès Béranger, née à Quiberon en 1784, lors du mariage de sa sœur Marie Jeanne Béranger, dont elle est le témoin, avec Etienne Wattrin, gardien d’artillerie, âgé de 47 ans, en fonction dans l’île. Les deux soldats ne pouvaient pas ne pas se connaître qui étaient dans les troupes républicaines du général Hoche en 1795 lors de l’affaire de Quiberon. Guillaume Guichard épousera à Groix le 8 floréal an X Marie-Agnès Béranger désignée comme résidant à Groix lors de son mariage. Neuf enfants naîtront de cette union, tous à Quiberon où le père revenu de Groix exerce le métier de sergent des canonniers et garde-côte et sera bientôt considéré comme officier d’artillerie en retraite.

Claude Derven dans son livre sur Quiberon évoque le souvenir de Guillaume Guichard. Elle raconte que l’officier républicain se trouvant en Angleterre dans un de ces cafés d’intempérance, où l’on ne boit pas d’alcool, un vieil émigré s’approcha de lui et l’entendant parler français lui confia : Je ne retournerai jamais à Quiberon. J’y ai trop souffert. J’ai pourtant caché ma fortune au bord de la mer. Et d’expliquer à Guillaume Guichard l’endroit avec quelques explications pour le découvrir : trois pas par ici, trois pas par là… Guichard revenu en Bretagne (Derven ne dit rien sur les raisons de son séjour en Angleterre? A quelle époque? A quel titre?) cherchera le trésor de l’émigré, mais ne trouva rien. On rapporte dans la presqu’île que vers cette époque un navire vint mouiller dans la baie. Le lendemain, il avait appareillé. Guichard entendit dire que des gens avaient débarqué dans la nuit, qu’ils avaient fouillé près de la fontaine des Émigrés sur la grève près du Fort-Neuf et étaient repartis avec un petit baril. Guillaume Guichard n’avait pas fouillé au bon endroit. Des histoires de trésor caché, après la tragédie des Émigrés, dans la presqu’île, il en circula des dizaines et des dizaines durant les décennies qui suivirent…

Des neufs enfants du couple Guichard-Béranger, Jean-François fut le 7ème. Il épousa à Quiberon, alors qu’il est marin, Marie Rose Jossin qui mettra au monde Marie-Mélanie Guichard le 9 juin 1852. Comment celle-ci fit la connaissance de Léopold Milloch? Avait-il subsisté des relations entre les Guichard-Béranger de Quiberon et les Milloch de Groix depuis le temps où Guillaume s’était marié dans l’île? Faut-il y voir des liens entre des hommes qui travaillaient ou avaient travaillé dans les douanes ? Ou plus simplement une rencontre comme cela survenait beaucoup entre pêcheurs, à savoir Jean-François Guichard et Léopold Milloch?

Quelle qu’en ait été l’origine de leur renontre, Léopold Milloch vint s’unir à Quiberon Marie Mélanie Guichard dont il aura 9 enfants avant se perdre avec la chaloupe Gazelle du port de La Rochelle le 22 février 1893. Sur la matricule de Léopold Milloch, il est porté la mention suivante : « Ce navire s’est perdu corps et biens dans le pertuis d’Antioche pendant le dernier coup de vent des 21 et 22 février dernier. Le pont, la mâture et les voiles du navire sont venus épaves à la côte de l’île le 23 du même mois. Il est certain que l’équipage a péri en entier. » Marié à Quiberon où naissent tous ses enfants, Léopold continuait de naviguer à Groix assez souvent (on le retrouve sur Marie-Joseph, Mère de Famille, les chaloupes Père Milloch, Madeleine, Union) même si entre ces embarquements, il mettait sac à bord sur des bateaux d’Auray (comme le sloop Marie-Rose), des Sables d’Olonne, navires où il était le plus souvent matelot bien qu’il ait commandé à quelques reprises (La chaloupe Essaie d’Auray par exemple en 1888).

Mon père venait donc avec sa mère visiter la tante de Quiberon et les cousins, qui habitaient au village du Manémeur. Mon père était très proche du dernier, Jean-Louis Milloch, le cousin Jean-Louis comme on disait, né en 1890. Ils navigueront d’ailleurs ensemble sur les voiliers de l’île. C’est lors de ces visites à Quiberon que mon père fit la connaissance de ma mère, qui habitait elle aussi au Manémeur, fille d’un marin quiberonnais de vieille souche, Jean Marie Le Visage (Les Le Visage sont présents dans la presqu’île depuis au moins le 16ème siècle et leur hameau d’origine était le Petit Rohu) et d’une pure douarneniste, Annette Cloarec, venue dans la presqu’île avec son frère pour y pratiquer la pêche à la sardine.

Jean-Marie Le Visage, mon grand-père, est mort dans des circonstances qui, sans être tout à fait mytérieuses, n’en demeurent pas moins assez confuses; elles n’ont d’ailleurs jamais été vraiment élucidées et l’on a même parlé de meurtre. Le 1er juin 1916, à Port-Maria à Quiberon, alors qu’il vient de rentrer d’une sortie du canot de sauvetage sur lequel, depuis plusieurs années, il est sous-patron (on a raconté aussi que c’était en sortant d’un débit de boissons mais les deux n’étant pas incompatibles, il a pu aller au bistrot en revenant d’une opération de sauvetage en mer), il fait une chute mortelle. La rumeur fait entendre qu’il se serait tué en tombant après avoir été poussé lors d’une altercation par un autre marin. Son épouse, ma grand-mère, Annette Cloarec, mise au courant, aurait refusé de porter plainte après avoir rencontré ce marin. Il se serait agi d’un compatriote de Douarnenez qu’elle connaissait très bien.Elle comprit qu’il n’y avait pas eu de la part de cet homme une intention de tuer. C’était un accident, un accident terrible, mais rien qu’un accident et non pas un meurtre, conclua-t-elle après avoir écouté la version des faits tragiques.

Jean-Marie Le Visage avait 54 ans lors de son décès et sa mère Jeanne Rault était toujours vivante qui mourra à 98 ans en 1932. Dans ma prime enfance, j’ai dû la voir lorsque j’allais avec ma mère à Quiberon visiter notre famille mais je n’en ai gardé aucun souvenir. Mon arrière grand-mère vivait toute seule au village de Manémeur dans une minuscule maison ne comportant qu’une seule pièce où elle mangeait et dormait. Jeanne Rault - écrit aussi Raoul - était née à Carnac où elle tenait au bourg avec son père et sa mère une auberge. En se mariant avec Jean-Vincent Le Visage en 1853, descendant d’une très ancienne famille de marins de la presqu’île, elle abandonna Carnac pour venir vivre au petit village de Praner, sur la grande route de Plouharnel à Quiberon, proche du bourg de Saint-Pierre qui n’était à l’époque qu’une paroisse et pas encore une commune.

Jeanne Rault mettra au monde onze enfants. Deux vont mourir en bas âge. Son époux Jean-Vincent Le Visage, maître de cabotage, néen 1820, décède en 1882 alors que son dernier fils Pierre-Marie n’a que 8 ans. Son fils Lépold disparaît lors du naufrage du trois mâts Argo du port d’Auray le 21 novembre 1888 à l’entrée de Scheverninguen aux Pays-bas alors qu’il vient de quitter le port de Grimsby en Angleterre à destination de Buenos Aires avec un chargement de charbon. Il a 25 ans et a déjà vécu de nombreuses aventures maritimes tant au cabotage, au long-cours qu’à la pêche côtière et hauturière. Il a fait plusieurs campagnes à la morue à Terre-Neuve sur des voiliers de Fécamp. Tous ses fils étant marins, deux s’en iront même vivre à l’île de Ré pour exercer leur métier, Louis-Marie et Pierre-Marie, Jeanne Rault connaîtra les affres de l’attente de toutes les femmes de la côte que chaque tempête plonge dans l’angoisse.

Douarn. - Mousses sur port_1.jpgQuand meurt son père, ma mère, qui est la fille aînée n’a que 17 ans, Louis, le second enfant, 15 ans et Joseph, le 3ème, pas encore 10 ans. Ma grand-mère Annette Cloarec était fille d’un marin pêcheur de Douarnenez, Jacques Laurent Cloarec (les Cloarec appartiennent à une des très anciennes familles de Ploaré, installée aux Plomarch, où ils exerçaient au XVIIème et XVIIIème siècle les métiers de marin et de tonnelier) et d’une concarnoise, Elizabeth Souin. On a cru longtemps que c’est en souvenir de cette grand-mère de Concarneau, qui ne savait pas un mot de breton et qui eut de la peine à s’intégrer à la vie douarneniste que ma mère reçut le prénom d’Elisa mais en réalité, une tante Cloarec portait le prénom d’Eliza et le dernier enfant de Jeanne Rault, qui ne vécut que 4 jours, fut nommée Elisa. C’était un de ces prénoms à la mode en ces temps comme le sont aujourd’hui d’autres prénoms. On croit toujours faire preuve d’originalité en prénommant ses enfants alors qu’il n’y a peut-être rien qui subit les aléas de la mode que les prénoms.

Annette Cloarec n’était pas le genre de femme à sombrer dans la dépression. Pure penn-sardin, au caractère bien trempé, un peu libre penseuse même sur les bords quand il s’agissait de moquer la bigoterie, elle allait, après la mort de son mari, retrousser les manches pour élever ses trois enfants. Elle s’engagea comme domestique au château Turpot, résidence secondaire construite sur une pointe de la côte à droite de Port-Maria, dans un style rococo, par un industriel de Cholet qui avait fait fortune dans le petit mouchoir. Ma mère y venait aussi de temps à autre donner la main. Les relations entre la meumée Annette et les Turpot étaient excellentes et ma mère, jeune fille, fut invitée à passer quelque temps dans cette riche famille à Tours où vivait une branche de ces riches manufacturiers. Nous gardons précieusement une lettre de ma mère datée du 28 novembre 1917 où elle évoque la vie citadine qu’elle avoue ne pas apprécier et les regrets d’être si loin de sa chère presqu’île natale quiberonnaise.

Peinture VILLARD 1937_1.jpg

La présence de gens de Douarnenez à Quiberon à la fin du XIXème et au début du XXème n’a rien de surprenant. Le port finistérien est à cette époque le plus grand centre sardinier de Bretagne et sans doute de France. On y compte alors 4000 marins qui, embarqués sur 800 barques, ces chaloupes sardinières aux coques noires si familières, aux voiles cachoutées, aux filets séchant au soleil lors des relâches, dans tous les ports de Bretagne sud à la Belle Epoque, traquent, poursuivent, piègent le petit poisson bleu, véritable viande de carême. L’appertisation a donné à la pêche sardinière un nouvel essor à partir de la moitié du XIXème siècle avec l’implantation de conserveries, les fameuses friteries, qui ont mis fin au règne de la sardine salée et pressée en baril, florissante en Bretagne depuis au moins le début du XVIIIème siècle.

Les crises successives, les caprices du poisson, la surpêche amènent des marins douarnenistes à quitter leur baie où la sardine arrive relativement tard en saison et à partir s’installer dans d’autres ports de la côte. C’est ainsi que certains viennent autour des Glénan, dans les Courreaux de Groix et de Belle Ile alors que d’autres descendent encore plus bas, sur les côtes de Vendée et d’Aquitaine et même au pays basque. Si la plupart de ces équipages se contentent de faire la saison hors de leur port d’attache, ils y remontent en général dés la disparition de la sardine afin d’y passer l’hiver où certains s’adonnent à la pêche au chalut à perche. Quelques-uns cependant préfèreront se fixer dans ces ports d’accueil. C’est le cas de la famille Cloarec. Si deux frères viennent fréquenter les parages morbihannais dans les années 1880-1890, Adolphe et Joseph, seul le premier se fixe à Quiberon en épousant en 1896 une fille du pays, Jeanne Auffret du village de Saint-Julien qui mettra au monde trois ans plus tard (en 1899, la même année ou naît ma mère) un fils prénommé comme son père Adolphe. L’enfant n’aura pas le temps de connaître son père qui se noie alors qu’il n’a que 18 mois. Le drame s’est déroulé en baie de Quiberon, le 30 janvier 1901, alors qu’il se trouve sur son sloop Saint-Adolphe en compagnie de son cousin germain Théophile Souin de Concarneau qui navigue avec lui comme matelot. Jeanne Auffret et son fils Adolphe Cloarec décéderont à moins d’intervalle en 1915.

Il a donc fallu la rencontre dans la presqu’île de Lépold Milloch de Groix avec Mélanie Guichard de Quiberon, celle de Jean-Marie le Visage de Quiberon avec Annette Cloarec de Douarnenez et leurs mariages respectifs pour que mes parents, à leur tour, puissent tomber amoureux l’un de l’autre pendant la guerre. Comment Annette débarqua-t-elle à Quiberon? Dans la famille, on a toujours rapporté qu’elle serait venue ramender les filets de son frère Adolphe. Ce n’est pas impossible car souvent les jeunes filles et les femmes étaient préposées à des travaux de ramendage. Peut-être est-elle venue aussi assister tout simplement au mariage de son frère Adolphe avec Jeanne Auffret en 1896? Peut-être que Jean-Marie Le Visage était lui aussi invité à cette noce? Enfin une chose est sûre, ils se sont mariés à Quiberon le 25 juillet 1897 et ma mère est née deux ans plus tard.

4_Matelots_de_Groix.jpgNous possédons dans la famille une photographie de mon père en matave, nom donné aux matelots militaires, posant en compagnie de trois autres camarades (dont deux sont de Groix : Pierre Tonnerre qui deviendrait, un tiers de siècle plus tard, mon oncle par alliance puisqu’il était le frère de mon beau-père Benoît Tonnerre et Laurent Baron, le frère de Pierre Baron, marié à la bouchère Anna Yvon). Comme souvent à l’époque, la photo est aussi une carte postale, avec cadre et lignes pré-imprimés, qui permettait d’être adressée à un destinataire. C’est ce que fit mon père à l’intention de Mademoiselle Elisa Le Visage, village de Manemeur à Quiberon à qui il adressait ses « Affectueux souvenirs d’un ami ». Il ajouta sur le haut de la carte mais en écrivant à l’envers ce post-scriptum « Me reconnaîtrez-vous parmi ces 4 matelots, je pense que oui ». La carte aurait été écrite en 1918. En tout cas, ils se connaissent, c’est indéniable, sans doute pas assez encore pour se tutoyer. Cependant le post-scriptum, on le devine bien dans sa formulation, transpire déjà d’une affectueuse tendresse.

 

 
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