Les mémoires de mon père

Un soir de 1995, un an avant que mon père ne décède, rentrant d’un spectacle, je découvre sur la table de ma salle à manger un dossier assez volumineux avec un mot de la main de mon père : « Je n’ai rien à te laisser, écrivait-il, ni biens ni argent, rien que ces mémoires dont tu jugeras un jour si elles méritent d’être publiées »…

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A l’intérieur de la chemise, 10 cahiers 21×29 manuscrits où mon père racontait sa naissance au village de Kerohet en l’île de Groix,son enfance, son apprentissage de la mer sur le bateau de son père Angélus du soir au travers de ses marées de mousse, de novice, de matelot léger, la guerre 39-45, la mort de son frère Maurice dans les commandos de Kieffer, ses séjours à Madagascar, aux Îles Kerguelen, ses années de long cours aux Messageries Maritimes, ses aventures en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Mozambique, en Guyenne… Toute une vie de bourlingue défilait à la lecture de ces cahiers que je transcris, depuis sa mort en août 1996, avec lenteur, eu égard à leur densité, en recoupant les informations fournies, afin d’en écrire, en dehors du fait qu’elles vont alimenter les chroniques de Mon histoire et nous, un livre conséquent, dense, nourri sur un marin groisillon bourlingueur au cours du XXème siècle. Un an après qu’il m’eut remis ses mémoires, les cendres de mon père étaient dispersées dans les Courreaux de Groix. Aujourd’hui, encore moins que hier, je ne regrette pas qu’il ne m’ait laissé que ses mémoires et rien d’autre… Je commence à les mettre en ligne et poursuivrai leur publication au fur et à mesure de l’avancement de mes travaux. Si des informations sur cette vie vous interpellent n’hésitez pas à m’écrire par l’intermédiaire de mon site.

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SOMMAIRE

Chapitre 1

Ma naissance et mes ancêtres
1923

Il n’y avait pas encore tout à fait quatre ans et demi que s’était achevée ce que de nombreux anciens combattants nommaient, sur le ton d’une colère retenue parce qu’ils la savaient relever de l’indicible et de l’incommunicable, la grande boucherie, lorsque je vis le jour au village de Kerohet à l’île de Groix, dans le Morbihan. Mon père avait été mobilisé le 27 août 1914, alors qu’il  naviguait comme matelot pour la saison de pêche aux thons sur le voilier Saint-Antoine de Padoue. Le lendemain, il aurait dû fêter ses 20 ans dont Berthe Sylva chantera vingt ans plus tard qu’on ne les a pas tous les jours.  Drôle d’anniversaire et drôle de mois que cet août-là qui s’était ouvert au son lugubre des tocsins de la plupart des clochers de France annonçant le samedi premier la mobilisation générale, fixée pour le lendemain et lundi 3 la guerre. Mon père considérait avoir eu  beaucoup de chance en s’en sortant sans une seule égratignure, parfaitement indemne de la tête aux pieds, de ce carnage dont notre île conserve un souvenir, de plus en plus évanescent au fil des années nous éloignant de la Grande Guerre, à travers ce monument aux morts de la place de l’église au Bourg où sont gravés les 177 noms, peints en lettres d’un or qui s’efface, de jour en jour, à l’aune d’un temps aussi assassin que la folie des hommes. Bien que rafraîchis de temps en temps afin qu’ils demeurent lisibles, ces noms de tous ces contemporains de mon père, jeunes gens comme lui à la force de l’âge, et parmi lesquels il comptait sans doute de bons amis et de fidéles compagnons, finiront bientôt par ne même plus  évoquer la moindre ressouvenance tant leur mémoire se sera estompée dans les limbes d’un passé. La chance de mon père fut d’être admis à l’école des infirmiers de la Marine à Rochefort, où il suivit un cours de formation, avant d’être affecté à l’hôpital de ce port jusqu’au 14 juillet 1916 et embarqué ensuite sur le navire hôpital France IV chargé de ramener blessés et morts depuis Salonique jusqu’à Toulon. Il y restera à son bord jusqu’au 9 mai 1917.

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Le France IV était le paquebot France, réputé pour sa rapidité et son luxe, lancé aux chantiers de Penhoët à Saint-Nazaire le 20 septembre 1910 pour la Compagnie Générale Transatlantique. Réquisitionné par l’armée en décembre 1914, deux fois navire-hôpital, il sera également transport de troupes lors de l’opération des Dardanelles en 1915. En tant que navire-hôpital, il est militairement inscrit le 15 novembre 1915 au port de Brest avec une capacité de 2500 lits. Rayé de la liste des navires hôpitaux le 14 avril 1916, il doit, en raison de l’état sanitaire de l’armée d’Orient, reprendre une seconde fois du service en juillet 1916.

Alors que mon père se trouve sur ce bateau, venant de Toulon, le France IV recueille le 6 août 1916 dix-sept rescapés du navire italien Teti, coulé, et les débarque à Alger. Le navire-hôpital fait un dernier voyage après un carénage à Malte le 3 mai avant d’être définitivement désarmé aux appontements de Milhaud à Toulon le 7 mai 1917. Deux jours plus tard mon père y débarque mais demeure  infirmier à l’hôpital Sainte-Anne de Toulon jusqu’à la fin de la guerre. Depuis le 13 juillet 1916, il aura accompli 10 allers retours entre Toulon et Salonique. C’est à l’hôpital maritime de Toulon qu’il fera la connaissance de Jacques Bonsergent, aviateur blessé, en Orient et qu’il sauvera d’une mort certaine en lui prodiguant non seulement des soins mais en lui apportant la nourriture et du vin qu’il réclamait. Foutu pour foutu, disait Monsieur Bonsergent, autant profiter tant qu’il est encore temps des bonnes choses, allez Maurice, apporte-moi une bouteille.  Les médecins, le croyant condamné, avaient interdit qu’on l’alimente. Les deux hommes et leurs familles resteront liés par une amitié indéfectible qui leur permettra d’affronter ensemble les vicissitudes et les drames de la vie. J’aurai l’occasion d’en reparler lors de l’exécution à Paris en 1940 du fils de Monsieur Bonsergent, premier fusillé français par Allemands.

Si j’évoque d’emblée la grande guerre dont de nombreux rescapés, qui se considéraient souvent comme des miraculés, espéraient qu’elle fût la der des ders, ce n’est pas du tout parce que j’en ai entendu beaucoup parler dans ma prime enfance, les anciens combattants de Groix étaient semblables à tous ceux qui, en ayant connu l’horreur, n’aimaient point trop raconter les souvenirs de ce qu’ils avaient vécu, mais plus simplement parce que l’évocation de ma naissance sur le sol de cette île bretonne exsude le souvenir du plus célèbre de mes compatriotes, le barde Jean-Pierre Calloch, tué lors des combats du Chemin des Dames le 10 avril 1917 et  dont le corps revint depuis le cimetière de Cerizy dans l’Aisne où il avait été inhumé à Groix, afin de reposer dans sa terre natale,  en cette année 1923- le 9 juillet exactement- où je vis le jour.

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Ce fils d’un simple marin-pêcheur, remarqué par le clergé insulaire pour son intelligence, était une aubaine pour les autorités ecclésiastiques qui ne ménageaient alors pas leurs efforts auprès des familles pratiquantes afin qu’elles destinent à la prêtrise au moins un de leurs fils. Ce sera mon cas comme je l’évoquerai plus tard. Jean-Pierre Calloch reçut une solide éducation au séminaire qui lui permit d’écrire en langue vannetaise une oeuvre littéraire, saluée après sa mort par plusieurs voix de têtes couronnées du monde des lettres dont celle de René Bazin. Ce ne fut pas le cas chez nous à Groix, où il serait demeuré anonyme si son désormais célèbre poème, connu sous l’appellation Me zo ganet e kreiz er mor, ne fut mis en musique, dans les années 1950 par le musicien Le Penvern, contribuant ainsi à une réputation locale bien tardive. Je partage avec le barde de Kerclavezic, le village de l’île où il vit le jour, cet insigne privilège d’être né aussi au milieu de la mer et d’avoir couru comme lui les sillons et les landes de cette terre serrée entre les mâchoires de l’océan.

Si je n’ai pas connu l’auteur des poèmes, regroupés dans un recueil intitulé Ar en deulin, je me souviens bien de sa mère. Elle habitait au Bourg tout près de chez mes parents, en face du presbytère. Elle avait déjà, je pense, plus de quatre-vingts ans. J’entends encore ma mère me héler : Hé, mab, va voir si madame Calloc’h n’a pas besoin qu’on lui fasse ses commissions. Et demande-lui si elle veut un peu de soupe. La mère de Jean-Pierre Calloc’h, née à Locmiquélic, demeurait à la fin de sa vie seule au Bourg, ayant perdu son mari lors d’une noyade accidentelle en 1902 sur la côte vendéenne (Jean-Pierre Calloch en fit un poème), et vu tous ses enfants, mourir d’épilepsie les uns après les autres.

De ma naissance, le 3 mars 1923, dans ce village de Kerohet, situé à la pointe sud-est de l’île que l’on nomme Pen er Vro, la pointe du pays, que sais-je d’autre sinon que j’étais le deuxième enfant, que mon frère aîné Maurice était lui né à Quiberon deux ans plutôt, que c’est une sage-femme, madame Garrec qui assista et aida ma mère à me mettre au monde, que mon père, embarqué comme matelot sur le dundee Duquesne pour la campagne de chalutage dans le golfe de Gascogne, était absent de la maison? Des petites choses que l’on m’a rapportées par-ci par-là, insignifiances, ordinaires et banalités d’une vie simple sur lesquelles on ne juge pas souvent digne de s’appesantir.Par exemple, comment dans une île bretonne, aurait-on pu être contrarié par un mauvais temps comme celui qui depuis la mi-février persistait sur l’Atlantique nord. Les temps de chien, on les chantait ici dans cette complainte des Trois marins de Groix dont le refrain rappelait que le vent de la mer les avait toujours tourmentés.

Ce coup de tabac de cette fin d’hiver 1923, alors que le syndicat national des fabricants de conserves de sardines et le syndicat des armateurs au thon, réunis à Nantes, venaient de se mettre d’accord sur la vente du thon, non plus à l’unité, mais au poids, n’en était qu’un parmi tant d’autres qui fut à l’origine d’une drame qui aurait pu tourner à la tragédie. Une goëlette d’Hennebont, le Procellaria, qui avait quitté Lorient le 20 février, avec un chargement de poteaux de mines pour Swansea au Pays de Galles, avait été surpise par la tempête. Démâtée, la voilure déchirée, les six hommes d’équipage et le capitaine avaient dû abandonner le navire à quelques encablures des côtes anglaises. Recueillis par le chalutier belge Ysa, ils avaient bien essayé de retourner à bord de leur voilier  à l’occasion d’une accalmie. Le patron du chalutier belge ne le leur avait pas permis. C’est lui qui ramena en remorque a Swansea le Procelleria le 1e mars et toucha une somme représentant les 2/3 de la valeur du bateau et de la cargaison. On comprend mieux pourquoi il refusa à l’équipage breton de  remonter sur le pont de son navire puisque dans ce cas-là, les marins belges n’auraient touché qu’une simple prime de remorquage. Comme quoi la solidarité des gens des mers n’est pas toujours une valeur partagée. Sans ce mauvais temps, ma mère, qui ne se sentait pas encore tout à fait bien chez elle sur cette île où elle avait accepté de venir vivre en abandonnant sa chère presqu’île de Quiberon, y serait peut-être revenue pour accoucher près de sa mère en son village de Manémeur où elle avait déjà mis au monde mon frère Maurice deux ans plus tôt.

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Jusqu’en 1929, nous avons habité Kerohet, le village natal de mon père où étaient venus s’installer mes parents quelque temps après leur mariage le 8 novembre 1919 à Quiberon d’où était originaire ma mère. Nous demeurions dans un modeste logis, une partie d’une maison familiale située à la sortie du village sur la route qui menait à Port-Mélite et à la plage du Treach. C’est sous le toit de cette humble demeure, où j’ai vu le jour, comme mon père d’ailleurs, que mon grand-père paternel Laurent Gourong s’est éteint en 1925 à l’âge de 70 ans – je n’avais que deux ans et n’en ai gardé aucun souvenir. Cette maison, où nous vivions en compagnie de ma grand-mère paternelle Célina, aux lendemains de la mort de son époux, s’avérait bien trop exigüe après la naissance en 1928 de ma soeur Annie venue agrandir la nichée. Mes parents espéraient trouver un autre logement. Or, au début de l’année 1929, se présenta une opportunité qu’ils saisirent sans hésiter.

L’abbé Maurice Gourong, cousin germain de mon père, proposait à mes parents de s’installer dans une maison du Bourg où vivait sa mère, la tante Emilie (une femme de la grande famille huppée des Davigo), déjà très âgée et quasiment impotente. Il leur donnait en contrepartie sa part d’héritage sur cette maison, à charge pour eux de s’occuper de la pauvre femme, demeurée veuve avec trois enfants, après que son mari, Maurice Gourong, oncle de mon père ait disparu en compagnie de tout l’équipage avec son voilier L’Asile du pêcheur au cours de la tempête du 2 septembre 1883 qui fut une telle catastrophe pour notre île que son souvenir était encore présent dans notre famille lors de ma prime enfance à Kerohet. Elle avait non seulement causé la mort de Maurice Gourong mais aussi celle de son frère Charles qui, à cette époque au service militaire, s’était embarqué, alors qu’il se trouvait en permission, sur L’Asile du pêcheur pour une marée à la pêche au thon. Ce fut la dernière.

Afin de mieux comprendre ces évènements et bien identifier et repérer les membres de ma famille, et particulièrement ces nombreux Maurice Gourong, il n’est peut-être pas inutile de les situer dans le temps et sur les branches de l’arbre généalogique. Je le fais avec la complicité de mon fils Lucien qui a étudié la généalogie (voir arbre d’ascendance de mon père et arbre d’ascendance de ma mère) et l’histoire de notre famille. D’autre part, j’ai beaucoup appris de l’histoire des familles Gourong et Le Milloch en écoutant mon père raconter, lors d’interviews enregistrés en octobre et novembre 1976, à mon fils Lucien ce qu’il savait des siens et de sa propre enfance (Interviews Maurice Gourong en Documentation)

Les deux branches paternelles, Gourong (étude du nom) écrit Le Gouzeron, avec ou sans g, parfois avec un c, voire deux r, avant la révolution et les Le Milloch sont présentes dans l’île dés l’ouverture des registres de baptêmes, mariages et décès au XVIIème siècle. Ce sont deux patronymes typiquement bretons. Le premier, qui pourrait provenir du nom d’un guerrier, est présent dans le Cartulaire de l’abbaye de Sainte-Croix de Quimperlé dont dépendait l’île au XIIème siècle. Il est même lié à Gunthiern ou Vogitern, fils d’un roi de Cambrie, qui aurait eu un Gourong pour vice-roi. Quant à Milloch, c’est l’appellation vernaculaire d’un petit oiseau, très présent dans la faune de l’île, la linotte que les îliens masculinisent en linot, petit passereau siffleur au plumage brun sur le dos et rouge sur la poitrine.

Le grand-père paternel de mon père fut le premier Maurice Gourong de notre lignage. Il était né à Locmaria le 15 octobre 1813. Il est venu vivre à Kerohet après son mariage le 15 janvier 1845, avec Anne Tonnerre, une fille de la grande famille que l’on surnommait les Pelo. Ceux-ci étaient installés dans le village depuis plusieurs générations. Maurice Gourong et Anne Tonnerre, grands-parents de mon père, donneront naissance à 7 enfants, cinq garçons et deux filles. L’aîné était une fille prénommée Mélanie (elle deviendra épouse Cuon), le second un garçon baptisé Thomas (qui se mariera au Croizic) et le troisième Joseph (celui qui construira le Château de Kerohet) Comme il était courant en ces temps-là, un des fils héritait obligatoirement du prénom du père. Ce n’était pas toujours l’aîné. Tel fut le cas chez nous puisque après Thomas et Joseph, il fallut attendre l’arrivée d’un troisième garçon pour qu’on se décide enfin à le prénommer aussi Maurice et à le baptiser sous ce prénom le 31 août 1852.

Puis naquirent Laurent, mon grand-père, en 1854, Célina en 1857 et le dernier, Charles Jean en 1859. Celui-ci n’a pas encore deux ans, alors que sa sœur aînée Mélanie va sur ses 16 ans, lorsque leur père sombre avec sa chaloupe La Jeune Mélanie - il l’avait ainsi baptisée en hommage à sa fille, premier enfant - perdue corps et biens le 15 janvier 1861. Quand leur père disparaît en mer, Mélanie l’aînée a 16 ans, Thomas 13, Joseph 11, Maurice 9, Laurent (mon grand-père) 7, Célina 4 et Charles-Jean 2 ans. Anne Tonnerre, veuve à 40 ans, élèvera ses enfants avec l’aide des aînés. Quand tous seront débrouillés, Thomas s’exilera au Croizic où il a trouvé à se marier avec Amélie Picaud en 1875, imitant en cela son oncle Jean Marie Gouron qui avait lui aussi épousé en 1848 Marie Jeanne Guillasse, une Croizicaise, veuve et cabaretière de son état. Jean Marie, devenu propriétaire, sera témoin au mariage au Croizic de son neveu Thomas qui n’aura qu’une fille, morte à l’âge d’un an. Il décèdera au Croizic en 1900 sans postérité. Il ne faut pas s’étonner de ces unions entre gens de Groix et du Croizic. Les marins insulaires fréquentaient ce port, réputé pour la pêche à sardine, depuis bien longtemps. C’est sans doute dans le cadre de cette pêche, peut-être en venant y vendre de la sardine fraîche ou suite à un transport de sardines salées dans le cadre d’une activité de cabotage, que Jean Martie Gouron est venu au Croizic dans les années 1840. Entre le mariage de Jean Marie en 1848 et celui de son neveu Thomas en 1875, un autre mariage unira aussi deux phratries : en 1850, celui de Laurent Jégo de Groix, alors boulanger, mais appelé à devenir bientôt un notable économique et politique de Groix (il est l’oncle de ma grand-mère Célina Milloch) et Marie Madeleine Blanchet, fille de paludier de la presqu’île croizicaise. Alors que l’ainée Mélanie a épousé Louis Cuon, un commerçant en tissus de Lorient installé dans l’île en 1864, après le mariage de Thomas au Croizic viendra le tour de ceux qui sont restés à Groix de fonder une famille. Ce sera la cas de Maurice qui épousera Emilie Davigo en 1879 et qui donnera à son fils ainé né un an plus tard le prénom de Maurice. Il deviendra prêtre. Puis Joseph en 1880 avec Marie Anne Noël de Kerohet, puis Laurent, mon grand-père, en 1881 et enfin la dernière Célina avec Louis Grognec en 1886
DESCENDANCE_MAURICE_GOURONG2.gifA 22 ans d’intervalle, ont disparu le père et le fils répondant tous deux au prénom de Maurice. Ne cherchez pas plus loin pourquoi le 27 août 1894 lorsque naît mon père, on lui attribue aussi ce prénom, celui de son grand-père, de son oncle, de son cousin germain, prénom dont héritera mon frère aîné, lui aussi tragiquement ravi à notre affection par faits de guerre le 1er novembre 1944. Je relaterai lorsque viendra le temps d’évoquer les heures sombres, douloureuses de ces années de conflit ce drame de notre famille qui me priva d’un frère qui était aussi, comme le meilleur ami que l’on a au monde, celui avec qui j’avais tout partagé, joies, peines, secrets, plaisirs. Comme mon épouse voulait que notre premier fils porte mon prénom, qu’elle avait souhaité que le second se prénomme Patrick, je finis par la convaincre que notre troisième porte le prénom de son grand-père et de son oncle.

Nous avons quitté le village de Kerohet, où mon frère aîné et moi avions passé une enfance heureuse et insouciante, au milieu d’une population qui comptait plus de 150 âmes. Nous débarquâmes au Bourg avec ma toute jeune sœur Annie qui n’avait pas encore un an et la mère de mon père, grand-mère Célina qui dépassait allègrement ses 85 ans. C’était une toute petite bonne femme, à la voix douce, toujours attentionnée et qui avait vécu des moments pas toujours très faciles avec un époux qui, lorsqu’il était pris de boisson, devenait un personnage assez odieux, colérique, emporté. Il avait été condamné à La Rochelle à quelques jours de prison pour ivresse et coups. Heureusement, il parvenait à se contrôler et ne pas être trop souvent s’enivrer. Meumée Célina, épouse résignée, sainte femme disait-on, dont l’enfance n’avait pas été très rose (sa mère Sophie Jégo étant morte très jeune alors qu’elle n’avait que 9 ans, elle fut élevée dans la boulangerie de la place du Leurhée avec ses tantes Jégo (je l’ai appris en écoutant mon père raconter ses souvenirs à mon fils Lucien lors de plusieurs entretiens enregistrés à Merlevenez à l’automne de 1976, alors que son père François Marie Milloch, douanier de son état, s’était remarié avec un estrangère comme on disait et vivait en retraité insouciant à Gâvres où il mourra alors qu’elle venait d’avoir 18 ans en 1875) qui ne lui fit jamais le moindre reproche, mourra dans la maison du Bourg moins d’un an après que nous nous y sommes installés.

Notre venue au Bourg nous amenait au centre de l’île, l’île étant au milieu de la mer, et la mer immense autour de toutes les terres émergées, j’avais un sentiment confus, étrange, d’être au coeur de l’univers, c’est-à-dire d’être en même temps de nulle part et de partout en même temps. Mais cette arrivée au monde et cette existence en pleine mer me prédestinaient à tout le moins à ce métier qui avait été celui de mes aïeux et qu’exerçait au moment de ma naissance mon père, à savoir celui de laboureur d’océan.

Les hommes de l’île, en leur totalité, naviguaient à la pêche aux thons en été, au chalut en hiver, avec comme base La Rochelle. Kerohet avait la réputation de posséder alors l’une des plus importantes oligarchies maritimes de l’île avec une pléiade de patrons de pêche qui étaient en même temps armateurs. C’est donc tout naturellement que mon père devait un jour lui aussi finir par commander un voilier. Comme la plupart des enfants de marins de l’île, il avait commencé sa carrière comme mousse à bord de l’Eda l’été 1906. Il avait alors 12 ans. Il s’agit là du début officiel de sa carrière mais, à l’instar de beaucoup d’enfants, il avait déjà fait une marée comme passager, pratique assez coutumière dans l’île et sur toutes les côtes de France. L’Eda, qui appartenait à son oncle Joseph Gourong, le verra embarqué trois étés successifs comme mousse avant de passer l’été 1909 sur le Isabelle. Jusqu’alors, à la fin de la pêche au thon, les mousses regagnaient les bancs des écoles. C’est au début janvier 1910 qu’il effectua son premier hiver au chalut sur le Charmant avant de faire la campagne thonière de l’été toujours comme mousse sur le Saint-Antoine de Padoue. C’est un voilier qui porte le N° 804, construit en 1897 aux Sables d’Olonne, d’un port de 33 tonneaux 84 et qui appartient à De la Gatinerie, l’abbé Cuon, Marguerite de La Gâtinerie, et Marie-Thérèse?….

Qui était ce De la Gâtinerie? D’après l’annuaire de la Noblesse de France, Charles Jules Michel Marrier, baron de la Gatinerie, ancien officier d’état-major, maire de Plaudren (mai 1896), a été réélu conseiller général de Grandchamp le 24 juillet 1910. Il est né au Havre le 29 octobre 1843 et son père était le commissaire général de la marine le baron Marrier de la Gatinerie qui est le 3e président des courses nautiques au Havre en 1843. Il a épousé en 1876 Mademoiselle Eduarda Garcia y Mansilla, une argentine, nièce du dictateur Rosas dont il a eu huit enfants. Le château du Nédo (XVIIIème siècle) à Plaudren, qui fut le siège d’une ancienne seigneurie appartenant à la famille Lorveloux (Olivier Lorveloux en 1427, et Jehan Lorvelous en 1464), puis à la famille Gicquel (avant la Révolution), a été reconstruit (style néogothique) en 1881 par M. de la Gatinerie (les travaux ont été achevés en 1886).

Le nom de La Gatinière apparait pour la première fois en tant qu’armateur à Groix pour le voilier Isabelle qu’il possède avec Joseph Gourong et Emile Bihan, époux de Emilie Cuon, nièce de Joseph. On le retrouve propriétaire des 3/4 de l’Eda avec Joseph Gourong en 1900. Il achète 1/8e du Saint-Antoine de Padoue en 1905 et les 6/8e du Cinquantenaire ( avec Joseph Gourong) en 1908, puis la Joie des Anges en 1909 ( toujours avec Joseph Gourong). En 1913, iles propriétaire du Saint Antoine de Padoue avec Mme Marguerite de la Gatinière et Melle Thérèse de la Gatinière. et 1914 du Vive Jésus avec Joseph Gourong. En 1916, c’est veuve Marguerite de la Gatinière qui possède 6/8 de ce voilier, l’abbé Cuon 1/8 et Adolphe Stéphant, l’entrepreneur du Bourg, l’autre 1/8. Au lendemain de la guerre, il n’y a plus de parts d’armement au nom de La Gatinière à Groix.   Il est semble que ce soit l’abbé Cuon, sans doute en poste à Plaudren, qui connaissait le baron de la Gatinière, l’ait convaincu d’investir dans plusieurs voiliers appartenant à notre famille.

C’est au cours de l’hiver 1910-1911 que mon père passe novice sur le Jules Ferry. Jusqu’alors il n’était qu’inscrit maritime provisoire; le 29 juin 1911, en mettant sac à bord du Vive Jésus, toujours comme novice, il passe aux inscrits maritimes définitifs, ayant alors plus totalisé, alors qu’il n’a pas encore 17 ans, près de deux ans et demi de navigation. Puis il navigue deux hivers au chalut, 1911-1912 et 1912-1913 et deux étés, 1912 et 1913 sur l’Ideal, voilier sur lequel il deviendra matelot au début de l’été 1912. C’est alors qu’il embarque à nouveau pour l’été 1914 sur le Saint-Antoine de Padoue, (note de mon fils Lucien : dans la série 8P1/135, on trouve l’armement de ce bateau en date du 25 juin 1914 F° 268 n°804), alors commandé par Jean Lanco, né à Groix le 19 juin 1874, époux de sa cousine germaine Séraphine Cuon et qui disparaîtra à l’âge de 52 ans avec tout l’équipage de l’Algésiras dans la tempête de 1930 alors que son fils connaîtra dans cette même tempête un sort identique avec tous les hommes du voilier Les deux Madeleine.

A bord du Saint-Antoine de Padoue lors de cet été 1914 se trouvent Marius Quer de Gâvres, Eugéne Tuauden de Gavres, le beau-père de son frère Laurent Gourong, et Joseph Léopold Milloch, né le 13 janvier 1889 à Quiberon, inscrit à Auray sous le n° 4634, domicilié à Quiberon qui est son cousin germain du côté de sa mère. Lucien Gourong, mon fils, a recueilli au cours d’une interview de son grand-père en 1978 les évènements vécus par mon père lors de ces années-là où la face hideuse de la guerre épouvantait l’Europe entière.

Drôle de nom que celui de Saint-Antoine de Padoue pour un bateau. Il ne faut pas s’étonner du caractère religieux de ces appellations. On était alors très croyant et notre famille pratiquante. Mon père lui-même, en bon catholique, baptisera plus tard le voilier qu’il fit construire aux Sables d’Olonne en 1931-1932 Angélus du soir, voilier sur lequel j’ai fait mes premières armes, ou plutôt mes premières marées, comme passager d’abord et puis comme mousse en 1937. Mais revenons à la fin de la guerre 14-18.

Avant d’être démobilisé après plus de 5 ans sous les drapeaux le 7 septembre 1919, mon père fit un ultime passage au 3e dépôt des Équipages de La Flotte à Lorient et passa deux mois à l’école des mécaniciens du même port. Dés sa libération, il embarqua à la pêche pour une marée sur Angélus du mer, du port de Saint-Malo, avant d’aller épouser ma mère, Elisa Le Visage à Quiberon le 8 novembre 1919. ce fut un grand, on disait alors un « pièce » de mariage dont il demeure une photographie prise devant le mur du restaurant Riguidel à Port-Maria où eut lieu le repas. S’y mêlent coiffes à la mode d’Auray, de Groix, de Concarneau et de Douarnenez. Je trouve ma mère terriblement belle avec sa coiffe de Quiberon qu’elle allait très vite remiser.

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Le mariage de marins groisillons hors de leur île n’était pas chose si courante et il n’est pas inutile que j’évoque les circonstances, telles que mon fils Lucien a pu le découvrir en fouillant les archives, qui ont permis la rencontre de mon père et de ma mère. Ma grand-mère paternelle Célina Milloch avait un frère qui était l’aîné des enfants du couple François Marie Milloch et Sophie Jégo. Il se prénommait Léopold et était né en 1846 à Lorient où il fut déclaré à la mairie comme étant l’enfant de la seule Sophie Jégo. Elle était donc fille mère et lui enfant naturel comme on disait alors; la famille de son père, Laurent Jégo, propriétaire, notable de l’île dont le fils, frère de Sophie, en était même devenu le maire, constituait une des phratries commerçantes, parmi les plus catholiques et conservatrices du pays, il n’est point étonnant qu’on la fit quitter l’île pour venir accoucher dans la clandestinité à Lorient. Vous imaginez la honte rejaillissant sur l’une des familles les plus en vue de l’île si on la vue promener ses rondeurs dans les rues du Bourg. Groix n’était pas la Corse mais quand même, on n’y plaisantait pas plus avec l’honneur.

Lors de son mariage le 21 février 1852 à Groix avec François Marie Milloch, qui était un cousin issu de germain à elle (leur père, Laurent Jégo et Jacques Milloch, cordonnier au Bourg étant cousins germains par leur mère Marie-Anne et Renée Calloch), celui-ci est sous brigadier des douanes, en poste à Michotte en Séné. Il va reconnaître Léopold comme étant son fils. Il n’y a aucune certitude qu’il le fût. Sans doute que ce secret ne lui fut jamais révélé, pas plus qu’aux autres enfants du couple qui naîtront après le mariage et il est fort probable que ma grand-mère Célina n’apprit jamais que Léopold n’était peut-être que son demi-frère.

Quoi qu’il en ait été, Léopold, qui sera marin, épousera à Quiberon en 1873 Marie-Mélanie Guichard, dont le grand-père, Guillaume Guichard (né à Moutier en Seine et Loire en 1771), officier de Hoche, s’était retrouvé en poste à Groix comme préposé des douanes nationales au début du XIXème siècle. C’est à Groix qu’il fit la connaissance de Marie-Agnès Béranger, née à Quiberon en 1784, lors du mariage de sa sœur Marie Jeanne Béranger, dont elle est le témoin, avec Etienne Wattrin, gardien d’artillerie, âgé de 47 ans, en fonction dans l’île. Les deux soldats ne pouvaient pas ne pas se connaître qui étaient dans les troupes républicaines du général Hoche en 1795 lors de l’affaire de Quiberon. Guillaume Guichard épousera à Groix le 8 floréal an X Marie-Agnès Béranger désignée comme résidant à Groix lors de son mariage. Neuf enfants naîtront de cette union, tous à Quiberon où le père revenu de Groix exerce le métier de sergent des canonniers et garde-côte et sera bientôt considéré comme officier d’artillerie en retraite.

Claude Derven dans son livre sur Quiberon évoque le souvenir de Guillaume Guichard. Elle raconte que l’officier républicain se trouvant en Angleterre dans un de ces cafés d’intempérance, où l’on ne boit pas d’alcool, un vieil émigré s’approcha de lui et l’entendant parler français lui confia : Je ne retournerai jamais à Quiberon. J’y ai trop souffert. J’ai pourtant caché ma fortune au bord de la mer. Et d’expliquer à Guillaume Guichard l’endroit avec quelques explications pour le découvrir : trois pas par ici, trois pas par là… Guichard revenu en Bretagne (Derven ne dit rien sur les raisons de son séjour en Angleterre? A quelle époque? A quel titre?) cherchera le trésor de l’émigré, mais ne trouva rien. On rapporte dans la presqu’île que vers cette époque un navire vint mouiller dans la baie. Le lendemain, il avait appareillé. Guichard entendit dire que des gens avaient débarqué dans la nuit, qu’ils avaient fouillé près de la fontaine des Émigrés sur la grève près du Fort-Neuf et étaient repartis avec un petit baril. Guillaume Guichard n’avait pas fouillé au bon endroit. Des histoires de trésor caché, après la tragédie des Émigrés, dans la presqu’île, il en circula des dizaines et des dizaines durant les décennies qui suivirent…

Des neufs enfants du couple Guichard-Béranger, Jean-François fut le 7ème. Il épousa à Quiberon, alors qu’il est marin, Marie Rose Jossin qui mettra au monde Marie-Mélanie Guichard le 9 juin 1852. Comment celle-ci fit la connaissance de Léopold Milloch? Avait-il subsisté des relations entre les Guichard-Béranger de Quiberon et les Milloch de Groix depuis le temps où Guillaume s’était marié dans l’île? Faut-il y voir des liens entre des hommes qui travaillaient ou avaient travaillé dans les douanes ? Ou plus simplement une rencontre comme cela survenait beaucoup entre pêcheurs, à savoir Jean-François Guichard et Léopold Milloch?

Quelle qu’en ait été l’origine de leur renontre, Léopold Milloch vint s’unir à Quiberon Marie Mélanie Guichard dont il aura 9 enfants avant se perdre avec la chaloupe Gazelle du port de La Rochelle le 22 février 1893. Sur la matricule de Léopold Milloch, il est porté la mention suivante : « Ce navire s’est perdu corps et biens dans le pertuis d’Antioche pendant le dernier coup de vent des 21 et 22 février dernier. Le pont, la mâture et les voiles du navire sont venus épaves à la côte de l’île le 23 du même mois. Il est certain que l’équipage a péri en entier. » Marié à Quiberon où naissent tous ses enfants, Léopold continuait de naviguer à Groix assez souvent (on le retrouve sur Marie-Joseph, Mère de Famille, les chaloupes Père Milloch, Madeleine, Union) même si entre ces embarquements, il mettait sac à bord sur des bateaux d’Auray (comme le sloop Marie-Rose), des Sables d’Olonne, navires où il était le plus souvent matelot bien qu’il ait commandé à quelques reprises (La chaloupe Essaie d’Auray par exemple en 1888).

Mon père venait donc avec sa mère visiter la tante de Quiberon et les cousins, qui habitaient au village du Manémeur. Mon père était très proche du dernier, Jean-Louis Milloch, le cousin Jean-Louis comme on disait, né en 1890. Ils navigueront d’ailleurs ensemble sur les voiliers de l’île. C’est lors de ces visites à Quiberon que mon père fit la connaissance de ma mère, qui habitait elle aussi au Manémeur, fille d’un marin quiberonnais de vieille souche, Jean Marie Le Visage (Les Le Visage sont présents dans la presqu’île depuis au moins le 16ème siècle et leur hameau d’origine était le Petit Rohu) et d’une pure douarneniste, Annette Cloarec, venue dans la presqu’île avec son frère pour y pratiquer la pêche à la sardine.

Jean-Marie Le Visage, mon grand-père, est mort dans des circonstances qui, sans être tout à fait mytérieuses, n’en demeurent pas moins assez confuses; elles n’ont d’ailleurs jamais été vraiment élucidées et l’on a même parlé de meurtre. Le 1er juin 1916, à Port-Maria à Quiberon, alors qu’il vient de rentrer d’une sortie du canot de sauvetage sur lequel, depuis plusieurs années, il est sous-patron (on a raconté aussi que c’était en sortant d’un débit de boissons mais les deux n’étant pas incompatibles, il a pu aller au bistrot en revenant d’une opération de sauvetage en mer), il fait une chute mortelle. La rumeur fait entendre qu’il se serait tué en tombant après avoir été poussé lors d’une altercation par un autre marin. Son épouse, ma grand-mère, Annette Cloarec, mise au courant, aurait refusé de porter plainte après avoir rencontré ce marin. Il se serait agi d’un compatriote de Douarnenez qu’elle connaissait très bien.Elle comprit qu’il n’y avait pas eu de la part de cet homme une intention de tuer. C’était un accident, un accident terrible, mais rien qu’un accident et non pas un meurtre, conclua-t-elle après avoir écouté la version des faits tragiques.

Jean-Marie Le Visage avait 54 ans lors de son décès et sa mère Jeanne Rault était toujours vivante qui mourra à 98 ans en 1932. Dans ma prime enfance, j’ai dû la voir lorsque j’allais avec ma mère à Quiberon visiter notre famille mais je n’en ai gardé aucun souvenir. Mon arrière grand-mère vivait toute seule au village de Manémeur dans une minuscule maison ne comportant qu’une seule pièce où elle mangeait et dormait. Jeanne Rault - écrit aussi Raoul - était née à Carnac où elle tenait au bourg avec son père et sa mère une auberge. En se mariant avec Jean-Vincent Le Visage en 1853, descendant d’une très ancienne famille de marins de la presqu’île, elle abandonna Carnac pour venir vivre au petit village de Praner, sur la grande route de Plouharnel à Quiberon, proche du bourg de Saint-Pierre qui n’était à l’époque qu’une paroisse et pas encore une commune.

Jeanne Rault mettra au monde onze enfants. Deux vont mourir en bas âge. Son époux Jean-Vincent Le Visage, maître de cabotage, néen 1820, décède en 1882 alors que son dernier fils Pierre-Marie n’a que 8 ans. Son fils Lépold disparaît lors du naufrage du trois mâts Argo du port d’Auray le 21 novembre 1888 à l’entrée de Scheverninguen aux Pays-bas alors qu’il vient de quitter le port de Grimsby en Angleterre à destination de Buenos Aires avec un chargement de charbon. Il a 25 ans et a déjà vécu de nombreuses aventures maritimes tant au cabotage, au long-cours qu’à la pêche côtière et hauturière. Il a fait plusieurs campagnes à la morue à Terre-Neuve sur des voiliers de Fécamp. Tous ses fils étant marins, deux s’en iront même vivre à l’île de Ré pour exercer leur métier, Louis-Marie et Pierre-Marie, Jeanne Rault connaîtra les affres de l’attente de toutes les femmes de la côte que chaque tempête plonge dans l’angoisse.

Douarn. - Mousses sur port_1.jpgQuand meurt son père, ma mère, qui est la fille aînée n’a que 17 ans, Louis, le second enfant, 15 ans et Joseph, le 3ème, pas encore 10 ans. Ma grand-mère Annette Cloarec était fille d’un marin pêcheur de Douarnenez, Jacques Laurent Cloarec (les Cloarec appartiennent à une des très anciennes familles de Ploaré, installée aux Plomarch, où ils exerçaient au XVIIème et XVIIIème siècle les métiers de marin et de tonnelier) et d’une concarnoise, Elizabeth Souin. On a cru longtemps que c’est en souvenir de cette grand-mère de Concarneau, qui ne savait pas un mot de breton et qui eut de la peine à s’intégrer à la vie douarneniste que ma mère reçut le prénom d’Elisa mais en réalité, une tante Cloarec portait le prénom d’Eliza et le dernier enfant de Jeanne Rault, qui ne vécut que 4 jours, fut nommée Elisa. C’était un de ces prénoms à la mode en ces temps comme le sont aujourd’hui d’autres prénoms. On croit toujours faire preuve d’originalité en prénommant ses enfants alors qu’il n’y a peut-être rien qui subit les aléas de la mode que les prénoms.

Annette Cloarec n’était pas le genre de femme à sombrer dans la dépression. Pure penn-sardin, au caractère bien trempé, un peu libre penseuse même sur les bords quand il s’agissait de moquer la bigoterie, elle allait, après la mort de son mari, retrousser les manches pour élever ses trois enfants. Elle s’engagea comme domestique au château Turpot, résidence secondaire construite sur une pointe de la côte à droite de Port-Maria, dans un style rococo, par un industriel de Cholet qui avait fait fortune dans le petit mouchoir. Ma mère y venait aussi de temps à autre donner la main. Les relations entre la meumée Annette et les Turpot étaient excellentes et ma mère, jeune fille, fut invitée à passer quelque temps dans cette riche famille à Tours où vivait une branche de ces riches manufacturiers. Nous gardons précieusement une lettre de ma mère datée du 28 novembre 1917 où elle évoque la vie citadine qu’elle avoue ne pas apprécier et les regrets d’être si loin de sa chère presqu’île natale quiberonnaise.

Peinture VILLARD 1937_1.jpg

La présence de gens de Douarnenez à Quiberon à la fin du XIXème et au début du XXème n’a rien de surprenant. Le port finistérien est à cette époque le plus grand centre sardinier de Bretagne et sans doute de France. On y compte alors 4000 marins qui, embarqués sur 800 barques, ces chaloupes sardinières aux coques noires si familières, aux voiles cachoutées, aux filets séchant au soleil lors des relâches, dans tous les ports de Bretagne sud à la Belle Epoque, traquent, poursuivent, piègent le petit poisson bleu, véritable viande de carême. L’appertisation a donné à la pêche sardinière un nouvel essor à partir de la moitié du XIXème siècle avec l’implantation de conserveries, les fameuses friteries, qui ont mis fin au règne de la sardine salée et pressée en baril, florissante en Bretagne depuis au moins le début du XVIIIème siècle.

Les crises successives, les caprices du poisson, la surpêche amènent des marins douarnenistes à quitter leur baie où la sardine arrive relativement tard en saison et à partir s’installer dans d’autres ports de la côte. C’est ainsi que certains viennent autour des Glénan, dans les Courreaux de Groix et de Belle Ile alors que d’autres descendent encore plus bas, sur les côtes de Vendée et d’Aquitaine et même au pays basque. Si la plupart de ces équipages se contentent de faire la saison hors de leur port d’attache, ils y remontent en général dés la disparition de la sardine afin d’y passer l’hiver où certains s’adonnent à la pêche au chalut à perche. Quelques-uns cependant préfèreront se fixer dans ces ports d’accueil. C’est le cas de la famille Cloarec. Si deux frères viennent fréquenter les parages morbihannais dans les années 1880-1890, Adolphe et Joseph, seul le premier se fixe à Quiberon en épousant en 1896 une fille du pays, Jeanne Auffret du village de Saint-Julien qui mettra au monde trois ans plus tard (en 1899, la même année ou naît ma mère) un fils prénommé comme son père Adolphe. L’enfant n’aura pas le temps de connaître son père qui se noie alors qu’il n’a que 18 mois. Le drame s’est déroulé en baie de Quiberon, le 30 janvier 1901, alors qu’il se trouve sur son sloop Saint-Adolphe en compagnie de son cousin germain Théophile Souin de Concarneau qui navigue avec lui comme matelot. Jeanne Auffret et son fils Adolphe Cloarec décéderont à moins d’intervalle en 1915.

Il a donc fallu la rencontre dans la presqu’île de Lépold Milloch de Groix avec Mélanie Guichard de Quiberon, celle de Jean-Marie le Visage de Quiberon avec Annette Cloarec de Douarnenez et leurs mariages respectifs pour que mes parents, à leur tour, puissent tomber amoureux l’un de l’autre pendant la guerre. Comment Annette débarqua-t-elle à Quiberon? Dans la famille, on a toujours rapporté qu’elle serait venue ramender les filets de son frère Adolphe. Ce n’est pas impossible car souvent les jeunes filles et les femmes étaient préposées à des travaux de ramendage. Peut-être est-elle venue aussi assister tout simplement au mariage de son frère Adolphe avec Jeanne Auffret en 1896? Peut-être que Jean-Marie Le Visage était lui aussi invité à cette noce? Enfin une chose est sûre, ils se sont mariés à Quiberon le 25 juillet 1897 et ma mère est née deux ans plus tard.

4_Matelots_de_Groix.jpgNous possédons dans la famille une photographie de mon père en matave, nom donné aux matelots militaires, posant en compagnie de trois autres camarades (dont deux sont de Groix : Pierre Tonnerre qui deviendrait, un tiers de siècle plus tard, mon oncle par alliance puisqu’il était le frère de mon beau-père Benoît Tonnerre et Laurent Baron, le frère de Pierre Baron, marié à la bouchère Anna Yvon). Comme souvent à l’époque, la photo est aussi une carte postale, avec cadre et lignes pré-imprimés, qui permettait d’être adressée à un destinataire. C’est ce que fit mon père à l’intention de Mademoiselle Elisa Le Visage, village de Manemeur à Quiberon à qui il adressait ses « Affectueux souvenirs d’un ami ». Il ajouta sur le haut de la carte mais en écrivant à l’envers ce post-scriptum « Me reconnaîtrez-vous parmi ces 4 matelots, je pense que oui ». La carte aurait été écrite en 1918. En tout cas, ils se connaissent, c’est indéniable, sans doute pas assez encore pour se tutoyer. Cependant le post-scriptum, on le devine bien dans sa formulation, transpire déjà d’une affectueuse tendresse.

Chapitre 2

Ma prime enfance
1923-1937

C’est alors qu’il habitait à Quiberon que mon père qui était né sous le signe d’une bonne étoile a échappé à la mort. Après avoir fait le cabotage de janvier à juin 1920 des poteaux de mines entre la Bretagne et le pays de Galles sur le Vive Jésus, puis passé un été à la pêche au thon, il embarque à Groix le 30 septembre comme matelot sur l’Ile Cezembre, une goélette de Saint-Malo armée au long cours. Il se trouve sur ce bateau quand il apprend la naissance de son premier fils Maurice survenue à Quiberon le 24 mars 1921(lire vie et mort de Maurice GOURONG fils). Il débarque à Saint-Malo le 19 mai et prend le train pour Quiberon.Quelques jours plus tard, Ile Cézembre disparaît avec tout son équipage. Sa bonne étoile venait de sauver mon père de la fin tragique qu’avaient connue ses deux oncles Maurice et Charles Jean dans la tempête de 1883, son grand-père Maurice en 1861 et que connaîtrait son unique frère Laurent lors de l’ouragan de septembre 1930.

L’été 1921, mon père prend le commandement du Vive Jésus pour la première fois. Il a 27 ans et n’a pas alors de brevet. Mais il en est souvent ainsi en ces temps-là où les armateurs font confiance aux hommes réputés sérieux et courageux qu’ils nomment patrons, quand bien même n’en ont-ils pas le diplôme. Patron à 27 ans est un honneur dont il tire quelque fierté. Puis il navigue quelques semaines d’hiver à la pêche côtière à Quiberon ( sur le Miranda), puis à Brest ( sur le Serpolet). Il a fini par convaincre ma mère que s’installer dans son île natale était à cause de la pêche au thon l’assurance d’une bien meilleure vie que celle qu’ils pouvaient espérer avec la petite pêche à Quiberon.

Au mois de juin 1922, il revient seul à Groix pour espalmer le Vive Jésus à bord duquel il va redevenir matelot lors de la campagne au thon de cet été-là. Pourquoi ? N’avait-il pas bien réussi comme patron l’été auparavant? Il a été entendu que ma mère resterait à Quiberon avec leur fils Maurice durant cette saison estivale et qu’elle viendrait le rejoindre à Groix à la fin de la campagne. Elle est à Quiberon le 25 août 1922 en pleine nuit lorsque le cuirassé France, croiseur de 23 000 tonnes qui participait à des manœuvres d’escadre comme tous les ans à même époque, heurte dans le passage de La Teignouse une tête de roche tranchante comme une faux. L’équipage, à l’exception de trois matelots disparus – on a raconté qu’un des disparus était un matelot aux arrêts à fond de cale -, a le temps d’évacuer le navire avant qu’il ne coule juste alors que l’aube est sur le point de se lever. Toute la journée, le naufrage, comme 11 ans plus tôt celui du voilier norvégien Karl-Beck qui entraîna la mort de ses 17 hommes d’équipage, alimente toutes les conversations de la presqu’île.

Mon père ne sait pas en quittant Quiberon à la mi-juin que son épouse est enceinte pour la seconde fois. Si je n’y suis pas né à Quiberon, comme mon frère Maurice, j’ai été cependant aussi conçu comme lui au village de Manémeur. Bien que je n’aie pas encore pointé mon petit bout de nez dehors, je suis quand même bien là lorsque survient à quelques encablures de la pointe du Conguel ce naufrage du France, dont tous les Quiberonnais admiraient  la familière silhouette  tous les étés lors des manoeuvres de l’escadre en baie. Le tragique échouage de ce bâtiment de guerre, fleuron de notre Marine Nationale, le  26 août 1922, qui s’éventra sur une tete de roche inconnue dans la passe du phare de ” La Teignouse “  faisant 3 disparus, défraya les chroniques nationales durant plusieurs jours.

Maison_Kerohet.jpgMa mère enceinte de votre serviteur débarque avec mon frère à Groix à la fin du mois de septembre 1922. Mon père reste à terre tout l’automne pour arranger la maison où vivent ses parents à Kerohet; ma mère désormais partagera le même toit que ses beaux-parents. Et comme elle le dira plus tard, ce ne fut pas toujours simple. En janvier 1923, mon père embarque comme matelot à la pêche au chalut sur le voilier Duquesne de Groix. Lorsque je viens au monde le 3 mars, il est au fin fond du golfe de Gascogne en train de racler, « tous les jours toutes les nuits sur la mer souple » comme le chante le barde Jean-Pierre CALLOC’H dans un de ses poèmes, avec un chalut à perche les fonds poissonneux du plateau de Rochebonne.

Rentré de La Rochelle à Groix au mois d’avril , mon père a juste le temps, avant de prendre le commandement du Saint-Antoine de Padoue pour deux marées au chalut, de découvrir mon arrivée survenue le 3 mars, d’apprendre que j’ai été baptisé, que mon parrain est mon grand-père paternel Laurent, ma marraine ma grand-mère maternelle Annette venue spécialement de Quiberon, et qui profite de demander à sa fille si ce n’est pas trop dur pour elle de s’adapter à la vie insulaire. Bien qu’elle soit resté toute sa vie amoureuse de sa presqu’île natale, ma mère ne manifesta jamais le moindre regret de l’avoir abandonnée au profit de cette île où les premières années on remarqua sa coiffe et son costume du pays d’Auray . Mon père restera à la barre du Saint-Antoine de Padoue pour la campagne d’été qui suivit celle du chalutage. Malgré deux saisons au thon comme patron, les armateurs du voilier devaient considérer que son expérience n’était pas suffisante pour commander au chalut puisque l’hiver qui suivit sur ce même bateau, il repasse matelot. Ce sera aussi le cas des deux années suivantes.

Ces allers-retours entre la place de patron et celle de matelot sur le Saint-Antoine de Padoue ont-ils fini par le lasser? Ou bien le chalutage hivernal à voile avait-il définitivement prouvé ses limites économiques? Toujours est-il qu’en 1926, il décide de partir au commerce. Je me souviens bien de cette époque lorsqu’il naviguait comme cuisinier, maître d’hôtel, parfois matelot entre 1926 et 1932, avec une seule interruption à cette navigation au cabotage lors de l’été 1927 où il a commandé à la pêche au thon le voilier de Groix le Suffren.

J’ai de nombreux souvenirs de ce temps-là car lorsque le bateau, sur lequel il se trouvait - le Pomerol ou La Meilleraye de la Compagnie Worms qui était alors propriétaire de grands crus de Bordeaux - escalait à Lorient, nous allions le retrouver à bord. Mon père a navigué plusieurs années avec le même commandant, un dénommé Ménage de La Trinité. Il a fait aussi près de 5 mois sur le Yoninville. Régulièrement, c’est-à-dire au moins chaque fois qu’il accostait à Lorient, nous lui rendions visite, ma mère, mon frère Maurice et moi. Quelle joie pour nous de monter à bord de si grands bateaux. Il s’arrangera pour prendre des congés l’été 1928 afin d’être présent à la naissance le 3 août à Kerohet de ma soeur Annie.

Maurice_et_Moi_1928.jpgÀ la rentrée de septembre 1928, je rejoins, à l’école des sœurs de Locmaria dans la classe maternelle, mon frère qui lui est déjà sur les bancs du primaire depuis un an. Au début de l’année 1929, nous déménageons de Kerohet pour venir au Bourg où naît mon frère Yvon le 14 décembre. C’est au Bourg que naîtront aussi mes deux derniers frères Loïc en janvier 1937 et Michel en septembre 1940.

Je n’ai pas gardé beaucoup de souvenirs du village de Kerohet; je n’avais que six ans. Je ne me souviens même pas de la mort de mon grand-père Laurent à l’âge de 70 ans le 16 mars 1925. C’est vrai qu’à 2 ans, il est bien difficile pour une mémoire enfantine d’imprimer ce genre d’évènements. Je me rappelle vaguement qu’en partant de Kerohet, mon père emmena avec nous au Bourg sa mère, ma grand-mère Célina, qui était déjà bien âgée - plus de 75 ans, je crois - et qui mourra un an après notre installation en 1930. J’ai appris plus tard par quelques personnes âgées que j’étais, enfin que nous étions mon frère Maurice et moi de sacrés garnements. Nous passions notre temps à faire de tours de Jarnac. On m’a raconté que nous donnions des frayeurs bleues aux gens du village en nous suspendant à la poulie au-dessus du puits du village. À Kerohet, nous étions en famille où vivaient encore cousins et cousines de mon père.

Puits_Kerohet.jpg

Au cours de cet entre-deux guerres, mon père travailla dur pour assurer à son épouse et à ses enfants une existence convenable. C’est un devoir en même temps qu’une joie pour moi de pouvoir faire l’éloge de mes parents. Aussi loin que je m’en souvienne, je ne les ai jamais entendus se disputer. Je n’ai jamais vu ma mère une seule fois pleurer. Elle le faisait sans doute mais toujours en privé. Avec son mari, certainement même, en tout cas, jamais devant nous, ses enfants. Ils formaient un couple fortement uni, avec une très haute idée de l’esprit qui devait régner dans une famille. Pourtant tout ne fut pas rose car nourrir, habiller, éduquer, élever une famille aussi nombreuse n’était pas une sinécure.

Ce ne fut pas difficile au Bourg pour mon frère et moi de nous faire de nouveaux copains. Il y avait tant de garçons de notre âge. Les familles étaient nombreuses dans les années 20-30. En 1923, l’île enregistra 153 naissances. Si je ne me souviens plus du décès de ma grand-mère Célina, celui en 1933 de la tante Mélie - Emilie Davigo, belle-sœur de Célina, elles étaient aussi cousines germaines -, dans sa grande maison où nous étions venus nous installer, est gravé dans ma mémoire. Il ne faut pas oublier que si mes parents y avaient emménagé, c’était à la demande de leur fils, l’abbé Maurice Gourong, et de leur fille, Emilie, religieuse installée en Belgique. Il avait été convenu avec eux que mes parents continueraient à habiter cette maison si leur mère venait à y mourir. L’abbé, le cousin Maurice comme on disait alors, avait fait même cadeau de sa part d’héritage. Cousines_germaines_P__p___Maurice.jpgLa bonne sœur, elle, la réclama. Même si la maison fut estimée à l’époque en dessous de son prix réel, à savoir 400 000 francs, il fallait que mes parents en trouvent la moitié qu’ils ne possédaient pas. Heureusement qu’à cette époque existait entre les gens une solidarité qui, hélas! a disparu aujourd’hui. Je me rappelle par exemple de tous les services que mon père a pu rendre aux gens de la rue du presbytère.

Ce fut auprès d’une personne que mes parents connaissaient bien qu’ils trouvèrent cette somme de 200 000 francs dont ils avaient absolument besoin pour être vraiment propriétaires de cette maison qui, sentimentalement, était devenue la leur. Mademoiselle Louise, c’est ainsi qu’on l’appelait, tenait, à cette époque, après avoir été la bonne du recteur, une épicerie dans la rue, un peu plus bas que chez nous. C’était une petite bonne femme, légèrement bossue, claudicante, déhanchée, mais qui avait un cœur gros comme ça. Combien de familles a-t-elle dépannées? Aussi bien en donnant des produits, plus souvent gratuitement qu’à crédit, ou en prêtant de l’argent, comme ce fut le cas pour mes parents. Sans grands discours ni autres civilités. Mes parents reçurent, sans signer la moindre reconnaissance de dette, les 200 000 francs qu’ils remboursèrent, sans intérêt en quelques années. Chaque fois que mon père ou ma mère venait lui rapporter un peu d’argent en le déposant sur le comptoir, elle repoussait les billets en disait : Mais ce n’est pas pressé. C’est ainsi que mes parents purent régler sa part à la cousine bonne sœur qui avait été obligée, selon ses dires d’agir ainsi, car sa communauté exigeait de ses membres la part entière de son héritage familial. Lorsque mon père alla envoyer le dernier solde à Mademoiselle Louise, il lui dit : Louise, voici le dernier versement. La brave épicière répondit : Si vous le dites, Maurice, c’est que c’est vrai. Elle n’avait rien noté des versements que mes parents lui avaient remis depuis le prêt. Allez chercher ça aujourd’hui.

C’est donc dans l’année scolaire 29-30 que je commençai à fréquenter l’Ecole Saint-Tudy du Bourg. Je m’en souviens bien puisqu’en pleine hiver, le 14 décembre 1929, naquit  dans notre nouvelle résidence mon frère Yvon. Il fut déclaré sous le premier prénom de Joseph mais ma mère tenait beaucoup à celui de Yvon. À la rentrée de septembre 1930, j’étais dans la petite classe lorsque survint la terrible tempête de 1930. P__p___Maurice_Pommerol_1938.jpgMon père était au commerce et échappa à la catastrophe que représenta pour l’île, les ports d’Etel, de Concarneau, de Douarnenez, la disparition de nombreux dundees. Ce ne fut pas le cas de son frère Laurent qui, patron armateur du voilier port-louisien Louis et Marie sombra corps et biens le 19 septembre. Mon père n’avait plus de relation avec son frère depuis quelques années. Il ne nous en parlait jamais et nous n’avons pu savoir exactement ce qui avait pu se passer entre eux. L’oncle Laurent s’était marié au printemps 1914 avec Léontine Tuauden de Gâvres dont le père Eugène avait épousé Rosalie Quéric, une groisillonne du village de Quéhello. Il naviguait à Groix depuis très longtemps et se trouvait sur le Saint-Antoine de Padoue avec mon père lors de la déclaration de guerre en 1914.

Léontine Tuauden était aux dires de tous ceux et celles qui l’ont connue une femme d’une beauté ensorceleuse. Elle portait la coiffe et ne passait pas inaperçue. Un enfant prénommé Léon naquit à Gâvres en 1915 de cette union. L__oncle_Laurent.jpgL’oncle Laurent était alors mobilisé dans l’armée de terre, au 91e RI de Nantes. Il est blessé assez gravement à la jambe gauche en 1916, rayé des contrôles, et réformé avec gratification renouvelable de 7e catégorie. Il lui fut accordée quatre mois avant de disparaître en mer une pension permanente d’invalidité de 30%. On raconte que le côté volage de Léontine Tuauden était à la hauteur de sa beauté. Et Laurent apprit très vite qu’il avait été trompé lorsqu’il était sur le front. Les incartades de sa femme se poursuivirent après son retour de la guerre alors qu’il s’était remis à naviguer. Tout cela aboutit à un divorce prononcé en 1919 aux torts partagés des deux époux.

À la décharge de l’épouse, il faut dire que l’oncle Laurent était aussi un homme prompt à la violence. Il avait le sang plus que chaud. On me dira que c’est là la marque de fabrique de notre famille surnommée les Pented, les bouts de langue. Mon grand-père Laurent qui était un homme calme quand il était à jeun ne parvenait pas à contenir son agressivité dés qu’il avait bu. On en a raconté des histoires sur les coups de poing qu’il distribuait avec une facilité déconcertante. Mon père lui-même n’avait pas un comportement facile. C’est la raison pour laquelle il évitait les tournées au bistrot. Son frère Laurent a été condamné à La Rochelle le 6 mai 1926 à 48 heures de prison pour coups, outrages et rebellions à agent par le tribunal correctionnel.

Léontine Tuauden suit un de ses amants, conducteur d’automobile à Paris. Elle se remarie avec lui en 1922 et devient concierge dans un immeuble au bas du boulevard Saint-Germain. Mais elle sa nature généreuse l’entraîne à faire qu’elle avait fait avec Laurent : elle se met à tromper impunément son second mari avec un militaire de carrière, sous-officier de la coloniale, qu’elle a présenté comme un petit cousin. Elle réussit à convaincre son époux que le faux cousin, qui est l’amant depuis longtemps, s’installe chez eux. Il n’y a souvent rien à attendre de bon des ménages à trois. Au début de l’année 1925, découvrant que son mari suspectait la liaison et qu’il devenait de plus en plus jaloux, Madame Méric, c’était son nouveau nom d’épouse, veut renvoyer son amant de soldat. Sans doute le prend-t-il mal? Une dispute éclate. À la fin du repas, il lui tire un coup de révolver dans la tête et retourne l’arme contre lui. Il meurt sur le coup tandis qu’elle, agonisante, est transportée à l’Hôtel-Dieu où elle meurt quelques jours plus tard.

Le plus tragique dans cette affaire est le déroulement du drame sous les yeux de son jeune fils Léon Gourong qui n’a pas alors 10 ans. Il sera élevé par sa tante Tuauden, épouse Carton, à Gâvres, mais reviendra souvent à Groix nous rendre visite. Il se marie d’ailleurs dans l’île à Marie Tonnerre de Kermario qui décède dans ce village alors qu’il se trouve en Angleterre dans les Forces Navales Françaises Libres. Je reviendrai sur ce cousin Léon lorsque j’évoquerai la guerre 39-45 en racontant comment mon frère Maurice et lui se rencontrèrent en Angleterre en 1943.

Cette année 1925, quatre mois après l’évènement tragique de l’assassinat et du suicide qui interrompt toute poursuite et défraye les chroniques judiciaires des journaux - le Nouvelliste du Morbihan en fera un article assez long -, Laurent qui vit déjà à Port-Louis à cette époque épouse à Groix Marie Jégo, une cousine issue germaine (leurs deux grands pères, paternel pour lui, maternelle pour elle, étaient frères). Elle était veuve de Jean Jacques Even, soldat au 3ème Régiment d’Infanterie Coloniale, tué à l’ennemi le 25 septembre 1915 à Ville sur Tourbe dans la Marne ; elle avait eu de son mariage une fille. Deux enfants, Lucien et Robert naîtront de cette union, le premier en 1926 à Port-Louis où le couple s’est installé rue de la Poste, l’autre sans doute à La Rochelle en 1929.

Laurent vient avec Marie Jégo et sa fille vivre à La Rochelle, où il navigue à partir de l’hiver 1926-1927, même si l’été, il revient à Port-Louis armer le Louis et Marie à la pêche au thon. Au printemps de 1930, alors qu’il vient de naviguer deux mois au commerce comme matelot, il revient même à Groix puisque c’est lui qui déclare le décès de sa mère à la mairie. Et puis cet été-là il vivra sa dernière campagne au thon. Comme pour les 34 marins des voiliers groisillons Père Tudy, Roitelet, Algésiras, Jules Verne, Deux Madeleine et Joseph Anne qui laissent 38 orphelins. À Etel, c’est dix bateaux qui ont sombré corps et biens, à Port-Louis, cinq, à Douarnenez, deux et quatre à Concarneau. Le bilan est terriblement lourd avec 27 dundees disparus, 203 hommes entraînés dans la mort, 127 veuves et 193 orphelins. Presque toutes les familles de l’île sont frappées par la disparition qui d’un père, qui d’un frère, qui d’un fils, qui d’un oncle, neveu ou cousin. La nôtre n’est pas épargnée avec la disparition de Jean Marie Lanco, 55 ans, époux de la cousine germaine de mon père Séraphine Cuon, matelot sur l’Algésiras et de son fils, prénommé lui aussi Jean-Marie, 23 ans, embarqué sur les Deux Madeleines. On a avancé beaucoup de raisons à l’étendue de la catastrophe. J’ai souvent entendu dire que beaucoup des bateaux qui avaient sombré avaient des voûtes arrières trop longues au-dessus de l’eau et qu’en cherchant à fuir la tempête, qui fut quand même d’une violence inouïe, sans qu’on puisse à l’époque annoncer à la flottille qui se trouvait en cette fin de saison en pêche dans la zone dépressionnaire l’arrivée d’un tel coup de vent, les navires avaient embarqué beaucoup d’eau. Ce qui avait entraîné les naufrages.

L__ang__lus_du_soir.jpgCe désastre n’empêchera pas mon père de mettre en chantier en 1931 un voilier qu’il avait décidé de baptisé Angélus du soir dans un chantier des Sables-d’Olonne. Longtemps je me suis demandé ce qui avait incité mon père à choisir ce nom. J’ai cru que ce choix avait été dicté par les profondes convictions religieuses de ma famille paternelle où les voiliers que l’on fit construire, et sur lesquels mon père avait navigué,  avaient souvent été baptisés de noms sacrés, Vive Jésus, Saint-Antoine de Padoue . Il y a sans doute un peu de ça mais pas seulement. N’avait-il pas aussi été quelque temps embarqué, à sa libération de l’armée en septembre 1919, sur un voilier nommé Angélus de la Mer ? L’ appellation  lui rappelait sans doute l’un des moments les plus heureux de sa vie puisqu’il y débarqua pour aller se marier. Il n’ignorait sans doute pas non plus la chanson L’Angélus de la mer, fort connue des marins, qui avait été créée en 1894, année de sa naissance. Et puis les reproductions du tableau de Millet étaient fort nombreuses et il n’est pas impossible que chez ma grand-mère paternelle, l’une des tantes de mon père, Mélanie ou Célina, ou chez l’oncle Joseph, il s’en soit trouvée une accrochée à un mur.  En tout cas, à mon père,  avait fini par s’imposer  cette idée d’un Angélus à qui,  pour le distinguer des appellations maritimes ,  il adjoignit la qualification ‘du soir“.

C’est cette année-là, où l’Angélus du soir prenait corps sur le chantier des Sables,   que cousin Maurice, le prêtre, cousin germain de mon père et aussi son parrain, aumônier à la colonie pénitentiaire du Palais à la citadelle de Belle-Ile en Mer, poste qu’il a occupé pendant une vingtaine d’années, est nommé recteur de Sauzon. Il propose à mes parents de se charger de mon éducation. Ils acceptèrent l’offre  d’autant plus facilement qu’il prenait à sa charge tous les aspects matériels, à savoir nourriture, vêtements et qu’elle soulageait aussi ma mère qui avait fort à faire avec ses quatre enfants. Et puis, durent-ils se dire, pas mal agité comme il est,  un peu de discipline ne lui fera sûrement pas de mal. L’intention du cousin abbé était de m’instruire lui-même en vue de me faire entrer au petit séminaire. Je ne sais pas, je ne l’ai jamais su, si dans l’esprit de mes parents, il y avait une motivation affirmée de faire de moi un prêtre.En ces temps-là,  les cadets de famille étaient souvent destinés  au service de l’église. Si tel avait été leur désir au départ, je crois qu’ils s’aperçurent très rapidement que j’étais loin d’avoir la vocation.

Je partis donc à la rentrée de 1931 pour un an à Sauzon, petit port coquet de Belle-Ile où ma première occupation fut d’apprendre à répondre la messe, ce que je fis pendant tout mon séjour là-bas (voir lettre d’un jeune sauzonais rencontré à cette époque). Cousin Maurice commençait à avoir des problèmes de santé. Il demanda donc à sa hiérarchie d’être relevé de ses fonctions rectorales. Il fut désigné comme aumônier d’un nouveau Carmel qui venait de s’ouvrir à Lanester en même temps qu’on lui demandait de desservir en tant que vicaire la paroisse de Notre Dame du Pont. Il devait résider dans les locaux du Carmel; bien entendu, il m’emmena avec lui. Ce devait être en 1933. Je continuai à répondre la messe. À ce sujet, il me revient une anecdote amusante. C’était l’époque où faisait fureur le jeu de yoyo. Comme presque tous les enfants, j’en possédais un. Un jour, j’en jouai dans le dos du cousin Maurice alors qu’il disait la messe. Si cela amusa certaines jeunes sœurs carmélites, cloîtrées derrière les barreaux (de bois, bien sûr), ce ne fut pas du goût des plus anciennes et en particulier de la Mère Supérieure, qui réussit, je ne sais plus de quelle manière, à alerter cousin Maurice qui officiait. Celui se retourna et me fila une paire de claques qui résonna dans la chapelle et dont je garde encore le souvenir.

Mais, je dois le dire, ce n’était pas méchant. Cousin Maurice était, ce que je pourrais appeler, un bon prêtre, et un père pour moi. C’était de plus un érudit qui lisait beaucoup et qui je crois a eu beaucoup d’influence, à ce niveau, sur moi. Lorsque je pense à lui, c’est toujours avec beaucoup d’émotion car il fut un bon précepteur. Après avoir pris sa retraite dans une maison pour vieux prêtres à Sainte-Anne d’Auray où il est décédé, il fut inhumé dans le cimetière de Saint Joachim à Sainte-Anne.

J’allai à l’école libre du Plessis, distante du Carmel de deux à trois kilomètres. Je les faisais à pied, très souvent en flânant. C’est sûr que je n’étais jamais le premier à rentrer en classe. J’avais alors comme maître un jeune prêtre groisillon, l’abbé Joseph Tonnerre, celui que l’on surnommait à Groix Bijou, qui devint ensuite, et jusqu’à la fin de sa carrière, aumônier dans la Marine Nationale.

C’est à la rentrée de 1934, qu’après accord de mes parents, je rentrai au petit séminaire de Sainte Anne d’Auray en cinquième. Si sur le plan scolaire, cette année se passa assez bien - j’étais un bon élève, mes notes qu’un ami de Malestroit retrouvé un demi-siècle après m’a communiquées sont là pour en témoigner -, au niveau de la discipline, c’était plutôt le contraire. Je n’étais pas à proprement parler un élève indiscipliné, mais plutôt dissipé, un brin bagarreur. Je me souviens avoir eu cette année-là, comme compagnon de classe, Laurent Davigo de Groix et Maxime Guillaume de Gâvres. Dés cette première année de séminaire, cousin Maurice et mes parents se rendirent compte que pour faire de moi un prêtre, c’était raté.

À la fin de cette année scolaire, je retournai passer une partie de mes vacances au couvent de Lanester. Famille_pour_Partance.jpgCe fut cet été-là 1935 que je fis ma première marée sur le bateau de mon père Angélus du soir. C’était bien sûr en tant que passager. Je découvrais pour la première fois la mer et le métier de marin pêcheur. Mon frère Maurice était déjà mousse depuis 1933, et si mes souvenirs sont bons, il était sur Jolie Brise, avec comme patron Jean Métayer de Kerohet. À juste raison, depuis la fameuse tempête de 1930 où périrent des dizaines de marins, les patrons évitaient d’embarquer à bord de leur bateau plus d’un seul membre de leur propre famille. Il était arrivé au cours des naufrages que disparurent ensemble, 2, 3, et quelquefois 4 membres de la même famille. Mon père avait quand même pris l’été 1933, seconde saison pour Angélus du soir, sorti du chantier des Sables-d’Olonne en1932, mon frère Maurice comme mousse afin de le former.

Après ce premier contact avec la mer, qui m’a marqué profondément, les grandes vacances se terminèrent. Et je ne sais plus pour quelle raison, soit que c’est moi qui ne voulais plus aller à Sainte Anne ou les responsables du séminaire qui ne voulaient plus de moi, je rentrai en 4ème au petit séminaire de Ploërmel. Là, non plus les choses ne se passaient pas très bien. Ma nature se révoltait à l’esprit de discipline et aux astreintes de préparation à la prêtrise que les enseignants, tous religieux, essayaient d’inculquer à leurs élèves qui devaient à leurs yeux épouser corps et âme la discipline sacerdotale. Je n’avais pas du tout, mais alors pas du tout, la vocation et supportais mal cet enseignement et cette éducation. Qu’en aurait-il été, si j’avais fréquenté un collège autre que le séminaire? Il m’est difficile de répondre à cette question. L’attirance pour la mer et la vie du large avait été très forte et ma vocation maritime m’était venue très jeune dans ce milieu où avait toujours vécu ma famille. Des études n’auraient vraisemblablement pas changé à ma destinée et à ma carrière. Sinon, que si je les avais plus poussées, j’aurais pris peut-être une autre orientation mais sans doute toujours dans le milieu maritime. J’aurais peut-être commandé au commerce, ou je serais devenu pilote…

Je fis donc un premier trimestre en 4ème à Ploërmel et recommençai un second au début de 1937. Mais j’étouffais dans ce milieu qui n’était pas fait pour moi. Un beau matin, alors que nous étions à la messe, comme tous les matins, je demandai au surveillant l’autorisation de sortir pour uriner. Je quittai le séminaire après avoir enfermé dans son parloir la bonne sœur qui se trouvait de service. J’avais pris soin de prendre un peu d’argent, j’allai à la gare et montai dans le train pour Lorient. Soixante ans après, cette aventure est toujours présente dans mon esprit comme si elle s’était déroulée hier. Mais l’alerte avait été donnée. Et à l’arrivée à Lorient, sur le quai de la gare, m’attendait cousin Maurice. Je reçus là de sa part une sérieuse engueulade et une seconde paire de claques dont le souvenir est aussi pérenne que celle de l’affaire du yoyo.

Il n’était pas question, bien sûr, que je retourne au petit séminaire et en désespoir de cause, quelques jours plus tard, le cousin Maurice me remit à mes parents. Ainsi se termina pour lui, pour mes parents et pour moi, cette tentative de me faire curé et aussi de me voir terminer de brillantes études. Je dois avouer que je n’ai pas regretté le choix de vie que j’avais fait à cette époque, même si à cet âge, je ne réalisais pas bien ce que pouvait être mon avenir.

Je ne me souviens pas de l’accueil de mes parents après la fugue, mais il n’y avait aucun doute que ma décision n’était pas de leur goût, même si à cet âge-là, on ne peut trop parler de décision. Je n’avais bien sûr pas le droit au chapitre, mais mes parents comprirent sans doute qu’il valait mieux ne pas contrarier mes volontés. Que fallait-il faire de moi? Une solution consistait à me renvoyer à l’école Saint-Tudy que j’avais quittée trois ans auparavant. Je n’avais pas encore tout à fait treize ans. Mon passage aux petits séminaires de Sainte-Anne et de Ploërmel m’avait mis en avance sur les camarades groisillons de mon âge, si bien que je fus accepté dans la grande classe. C’était ainsi qu’on appelait à l’époque la classe préparatoire au certificat d’études. Je passais celui-ci au printemps suivant en 1937 et comme j’étais un bon élève, je fus reçu avec mention bien. Il existait aussi à cette époque le certificat d’études religieuses que je passai aussi avec succès et également mention bien.

L’école était très proche de la maison de mes parents. Si mes souvenirs sont fidèles, il y avait alors trois classes, la première dite grande classe était la classe de préparation au certificat d’étude, la seconde dite classe moyenne et la troisième dite petite classe. Grâce à mes années de séminaire, j’étais entré en première classe avec des garçons qui avaient un, voire deux ans de plus que moi. Dire que j’étais un élève studieux ne serait pas exact. Loin s’en faut. Disons que j’avais davantage de facilités que nombre de mes camarades. Dans la grande classe, nous avions comme instituteur l’abbé Richard. Nous disions alors que nous étions dans la classe de Monsieur Richard.

Ce prêtre était un très, très bon joueur de football qui nous initiait, malgré sa soutane, pendant les récréations à l’art du ballon rond. Excellent pédagogue, c’était aussi un homme juste, et sévère quand il le fallait. Il avait l’habitude de priser. Lorsqu’il n’avait plus de tabac, il envoyait un élève, pour qui c’était une récompense et un grand honneur, au bureau de tabacs du Bourg, ce lieu qui deviendra pour moi, quelques années plus tard, cher, très cher à mon cœur.

Si je fus reçus aux deux certificats avec mention bien, je dois avouer à nouveau ne pas avoir eu de mérite compte tenu de mon avance sur mes condisciples. Ces certificats étaient aussi le prétexte à une joute entre garçons et filles, celles-ci étant en classe des sœurs, pas très loin de la nôtre. Nous nous connaissions tous parce que la majorité des enfants qui fréquentaient l’école habitaient le Bourg ou les environs.

Certificat d’études primaires en poche, mon père me faisait inscrire sur le rôle d’équipage de l’Angélus du soir comme mousse le 12 juin 1937. Quand je descendis au port avec lui pour espalmer notre voilier que nous appelions avec tendresse et familiarité l’Angélus, je peux vous dire que le roi n’aurait même pas pu se dire mon cousin. Même Artaban ne devait pas être aussi fier que moi, me disais-je. Et pourtant, je ne savais rien de cet Artaban.

La mer s’ouvrait à moi à bras ouverts. Elle ne les déserrerait plus durant près de quarante-cinq ans.

Chapitre 3

L’apprentissage de la mer
1937-1940

Malgré l’abandon d’une carrière ecclésiastique et d’études supérieures, mes parents furent assez fiers de moi lorsqu’ils apprirent mon succès au certificat d’études. Et puisque mon désir était d’aller en mer, ils l’exaucèrent en cet été 1937 où j’embarquai comme mousse sur l’Angélus du Soir, le bateau de mon père. C’est lui qui, ayant obtenu son brevet capacitaire cinq ans auparavant, tenait la barre. À bord, il y a Raphaël Guillaume du Bourg surnommé Tagor, Henri Stéphant de Locmaria, Laurent Gilanton de Créhal, Etienne Tonnerre de Kervaillet et moi comme mousse. Tous les six, nous faisons toute la campagne d’été et sommes débarqués à Groix le 4 novembre après avoir navigué 4 mois et 23 jours. C’est ce qu’indique mon fascicule.

Albert Baudeau, fils de bijoutier (son père est gérant de la bijouterie Chevassu à Lorient), qui demeure à Lorient, au n° 7 de la Place Bisson et épousera en décembre 1945 la fille ainée de la cousine Anaïs, Suzanne Le Franc (le père François Le Franc et Albert Baudeau père avaient fait leurs études ensemble chez les Jésuites à Saint-François de Xavier à Vannes), est embarqué comme passager le 19 août 1937 et débarqué le 28 août 1937. Sur le rôle, il figure comme chasseur de bélugas,. Drôle de désignation que je ne m’explique pas. Joseph Marie Tonnerre de Kervaillet remplace son frère Etienne le 5 octobre jusqu’à la fin de la campagne.

Ce ne fut pas un apprentissage très difficile car c’était l’été mais ce fut un moment glorieux car à la fin première marée de cette campagne, je ramenai à ma mère ma première paie. Et bientôt les suivantes. J’avais alors droit à demi-part. Les parts se répartissaient alors de la manière suivante : 50% au bateau et 50% à l’équipage. Une part et demie pour le patron, une part pour chaque matelot, 3/4 de part pour le novice qui avait alors 14-15 ans et 1/2 part pour le mousse. Sur le pourcentage de l’armement, le patron avait une demi-part supplémentaire, c’est-à-dire qu’il touchait au total deux parts.

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette première campagne sauf que cela me plut beaucoup. La paie avait lieu à la fin de chaque marée. C’était un vrai rite. Il se passait toujours pour mon père chez son copain Pierre Tonnerre au café de la Jetée à Port-Tudy. Ils étaient comme deux frères depuis qu’ils avaient vécu comme infirmier la guerre 14-18. Formés à l’école de Rochefort, ils avaient ensuite suivi à peu près le même parcours avec embarquement sur le navire-hôpital France et affectation ensuite à l’hôpital Sainte-Anne à Toulon.

En général, les épouses étaient présentes lors de la remise des paies lorsqu’il y “avait compte”, comme on disait alors. C’était plus prudent. Certains mari avaient tendance à des comportements de vrais tonneaux percés. Après le partage, chacun payait sa tournée. La plupart du temps, c’était du porto, du Dubonnet ou du Saint-Raphaël. Mon père n’admettait pas d’ivrognes à son bord. Et tous les matelots qui ont navigué sur L’Angélus du soir étaient des marins sur lesquels mon père pouvait et a pu compter. Ils étaient nombreux, chaque été, à venir lui demander d’embarquer à son bord. Mais en principe, il n’aimait pas changer ses hommes. Beaucoup ont fait sous ses ordres de nombreuses campagnes de thon.

Il n’est peut-être pas inutile ici que j’écrive quelques lignes sur la vie et l’ambiance de Groix dans les années de l’avant-guerre entre 1930 et 1939. Si l’île n’était plus à l’apogée de ce qu’elle avait été à l’aube de la grande guerre (voir tableau ci-joint des armements de Groix de 1871 à 1934), il se construisait encore dans ces années-là plusieurs voiliers par an, ces dundees du genre de l’Angélus du Soir aux chantiers des Sables d’Olonne et de Keroman à Lorient. Aux lendemains de la tempête de 1930, plusieurs insulaires passèrent commande de ces voiliers de dernière génération. Il ne s’agissait pas seulement de remplacer ceux qui s’étaient perdus ou qui avaient été remisés à cause des dégâts mais de pérenniser une activité économique thonière qui assurait encore des rémunérations et bénéfices substantiels. Cette vague de constructions de voiliers entre 1930 et 1936 (pas loin d’une quarantaine, je crois) sera d’ailleurs la dernière dans l’histoire de la flottille groisillonne. Ce fut des voiliers rapides et extrêmement robustes.

Des dizaines de voiliers au début de la campagne, courant juin, prenaient place dans le port. Depuis fin avril, début mai, l’armement de ces bateaux, qui allaient pratiquer la pêche aux thons, créait dans l’île et parmi la population une activité bourdonnante. C’était tous les jours un millier de marins qui se croisaient, se saluaient, discutaient, se disputaient, échangeaient sur les quais de Port-Tudy. Chaque bateau était armé par cinq hommes, et parfois six, avec un mousse.

Tous les cafés du port et ceux qui bordaient les deux routes qui y menaient depuis le Bourg et Ker-Port-Tudy étaient pris d’assaut par les équipages à l’heure de la cotriade de midi. Les marins insulaires retrouvaient les sardiniers de Gâvres et du sud-Finistère qui pêchaient alors la sardine et le maquereau dans les Coureaux et venaient vendre leur pêche aux usines de Groix. Parfois le repas se prenait sur le pont ou sur la cale en pente empierrée devant le Café de la jetée ; les plus vieux des marins participant à l’espalmage préparaient la godaille du midi pour tout l’équipage. Quand, à tout ce monde, venaient se joindre aux heures de pause, pour une partie de blague, les femmes qui travaillaient dans les usines de Port-Tudy, Lecointre et Tristant, il est facile d’imaginer ce que pouvait être pendant cette période l’animation sur le port. Les souvenirs en sont tellement précis dans ma mémoire que lorsque je me les remémore, la nostalgie ne manque jamais d’être au rendez-vous.

À la fin de l’hiver, la préparation de la campagne d’été commençait toujours de la même façon. Il fallait d’abord aller récupérer le voilier qui avait hiverné dans la rivière d’Hennebont- ainsi nommait-on le Blavet-, ou à Port-Louis et l’amener à Port-Tudy. L’Angélus venait en remorque avec la vedette de Pierre Tonnerre et mouillait dans l’avant-port. Bien sûr les premiers arrivés prenaient les meilleures places pour l’armement. Mon père n’était jamais en retard. Comme déjà dit, nous faisions la toilette du bateau, intérieur d’abord, poste d’équipage à l’arrière, cale à l’avant. Il faut dire aussi qu’au désarmement fin octobre début novembre, si la voilure avait été soigneusement mise au sec, puis ramassée dans une voilerie du port, tout ce qui était drisses et poulies était entreposé au Bourg, dans le grenier de notre maison, soigneusement lavé quant au filin, poulies et réas démontés, graissés et vernis. Mon père était un homme d’une propreté méticuleuse et il voulait que son bateau soit à son image.

Tous les matins, nous descendions à Port-Tudy. Parfois nous remontions déjeuner au Bourg où nous retrouvions alors à table ma mère, mon frère aîné Maurice, ma soeur Annie et mon frère Yvon qui avait huit ans ; mon frère Loïc né au début de 1937 était encore trop petit pour s’attabler avec nous. Nous étions logés, avions de quoi manger, même si la vie n’était pas toujours facile et que nous ne pouvions pas compter sur des allocations familiales inexistantes. Mais le plus souvent nous restions au Café de la Jetée où l’on pouvait manger la cotriade du midi. En ce mois de juin 1937, j’aidai, comme l’avait fait mon frère Maurice avant moi, mon père aux premiers travaux de remise en état du bateau avant qu’il n’appelle une quinzaine de jours plus tard l’équipage pour la fin de l’espalmage. Il attendait pour ça l’occasion d’une grande marée où la mer, descendant davantage, nous laissait plus de temps pour laver et gratter les œuvres vives. En quelques jours, la coque était décapée puis repeinte Tous les coins et recoins à l’intérieur du bateau étaient balayés, nettoyés, passés au coaltar ou à l’enduit. Mon père préférait l’usage de l’enduit à celui du coaltar. Toutes les poulies étaient démontées, grattées, graissées, remontées et repeintes, toujours au vernis. C’était un luxe auquel mon père tenait. On terminait le travail en passant les drisses et en gréant les voiles. Pour la coque mon père optait pour deux couches en deux étalages successifs. Et pour terminer un passage de suif savamment étalé.

Le suif, c’était en vue des régates qui avaient lieu tous les ans, une quinzaine de jours avant le début de la campagne et auxquelles participaient les meilleurs marcheurs de la flottille – c’était le terme employé par les patrons eux-mêmes pour parler de ceux qui étaient rapides comme l’Alexandre Etesse, le Paotr Piwisy, le Mimosa, le Victoire Noël qui remporta la coupe du journal Le Matin cet été de mon premier embarquement… Il y avait les bons marcheurs, les moyens et pour finir les sabots en parlant de ceux qui avançaient mal. L’Angélus n’était pas parmi les meilleurs marcheurs, mais il se tenait dans une bonne moyenne. Pendant les quelques années au cours desquelles il concourut aux épreuves, sa meilleure place fut quatrième. Tous les ans, une bonne trentaine de thoniers participaient à cette course dans les Coureaux qui attirait sur les quais de Port-Tudy une foule d’insulaires et de visiteurs du continent. Il en allait de même un autre dimanche de juin lorsque était programmée la bénédiction des thoniers, parés de leurs grands pavois, fête chrétienne animée par les fameux pères blancs de Kerlois en Hennebon, empreinte de solennité et d’une grande piété.

Ces deux importantes manifestations durèrent jusqu’en 1939, année de la déclaration de la deuxième guerre mondiale et je crois reprirent quelques années après la fin de la guerre ; pas mal de thoniers de l’île avaient été endommagés, voire détruits, par les bombes incendiaires lors des bombardements qui ravagèrent la ville de Lorient et tous ses environs. Une grande partie de la flotte était alors mouillée dans le Blavet après le pont du Bonhomme. Mais je reviendrai sur les évènements de la guerre dans les pages suivantes.

Les journées d’espalmage étaient pour les équipages des moments de travail et de liesse. Il y avait du monde dans les bistrots où se confectionnaient soupe et cotriade de sardines, achetées aux sardiniers de Lorient, Port-Louis, Gâvres, Doélan, Brignognan venus pêcher dans les Coureaux. Un des gros travaux d’armement, en dehors de la peinture, était le cachouage ou la teinture des voiles. Il fallait que les patrons s’arrangent entre eux pour avoir une place sur la cale devant le Café de la jetée afin de pouvoir étaler les voiles, les laver à la brosse et ensuite passer le cachou. Sur l’Angélus, la grand-voile était toujours blanche comme la coque du bateau et toutes les autres voiles, focs, trinquette, hunier, tape-cul, cachouées c’est-à-dire rouges.

Si l’Angélus n’était pas en régates un voilier extraordinaire, pour la pêche, il était classé parmi les meilleurs car parmi les bateaux eux-mêmes, selon le tangage, roulis, sillage, existait un classement des bons et des mauvais pêcheurs, classement qui existait également au niveau des patrons entre bons, moyens et mauvais. Je suis tenté de penser d’ailleurs que le classement était plus valable pour les patrons que pour les bateaux, très, très, très proches les uns des autres. Par contre certains patrons avaient beaucoup plus de flair que d’autres. Mon père était classé parmi les bons patrons, ceux qu’on appelait les gagneurs.

Que dire d’une campagne, elle-même faite de marées de 15 jours à trois semaines. La vie à bord s’écoulait selon la pêche et surtout selon les vents. À cet époque, l’angoisse des retours, lorsque le vent manquait et que les thons suspendus sur les chevalets risquaient de pourrir, était réelle. Dés 1931 une expérience de chambre froide avait été tentée sur le Flibustier de Jacques Raude. Elle avait été couronnée de succès, mais il faudra attendre encore quelques années pour que les voiliers commencent à s’équiper de compartiments isothermes où il est possible d’entreposer de la glace. C’est dire combien l’arrivée au port, où les usiniers de l’époque, le père Orvoën, le père Jégo, le représentant de l’usine Tristant ou celui de chez Lecointre, montaient à bord pour constater l’état de fraîcheur du poisson, était appréhendée. La vente aux enchères avait lieu à la criée – elle occupait alors la place de l’actuelle gare maritime. Quelle ambiance ! Une vente le matin, une autre dans l’après-midi. Le père Orvoën était co-armateur de l’Angélus du soir. Il connaissait le soin que mon père attachait à la bonne conservation de sa pêche qui avait été nettoyée, lavée à fond. Il poussait donc quelquefois les enchères. Les autres renchérissaient et les poissons étaient vendus à bon prix. Cela était valable aussi pour d’autres bateaux que l’Angélus. La famille Tristant, celle de l’usinier, était aussi co-armatrice de plusieurs bateaux.

La vie à bord, pendant la marée, était rythmée par le temps, la manoeuvre de la voilure, selon qu’il faisait beau, moins beau, mauvais temps ou tempête et la pêche qui elle-même pouvait être bonne ou non. Il s’écoulait parfois des journées entières, voire une semaine ou deux, sans poisson ou quelques rares spécimens. Mais parfois aussi, en une journée, on prenait 150, 200, voire 300 poissons. C’était alors la joie à bord, avec la crainte permanente de ne pas voir la marchandise arriver en état convenable à bon port. Si l’absence totale de vent, le maudit calme plat, encalminait le bateau et que le soleil se mettait à cogner dur, parfois, alors que nous n’étions plus qu’à quelques heures de Port-Tudy ou de Concarneau, les heures devenaient longues et interminables et il ne faisait pas toujours bon d’adresser la parole à mon père.

À bord, le mousse restait toujours le mousse. Corvée de pluches, préparation de popote : en pleine marée, c’était thon le matin, thon le midi, thon le soir. Toujours accommodé de façon différente. Mon père était un bon professeur en ce qui concernait la cuisine. Pour le reste aussi d’ailleurs. Le mousse devait aussi nettoyer le poste d’équipage – la chambre comme on l’appelait avec les six couchettes- et le parquet de bois qu’il fallait toujours garder d’un blanc immaculé. En dehors de ces tâches, il avait à donner un coup de main à l’équipage pour nettoyer les poissons pêchés.

Cette époque de l’avant-guerre, déjà lointaine, reste cependant, plus de cinquante ans après, présente dans ma mémoire parce qu’elle symbolise une page vivante de l’histoire de l’île et de ses habitants. Je crois que le nombre de marins inscrits maritimes à Groix dans les années trente atteignait plus de 2000, soit la presque totalité de la population masculine en âge de naviguer dans cette décennie. Quand je pense à cette année 1937, je constate, après une vie professionnelle qui s’est terminée en 1983, soit 47 ans plus tard, même si ce ne fut pas 47 ans de mer, que l’expérience acquise lors de cette première année à côté de mon père fut déterminante surtout au cours de la bonne trentaine d’ans où j’eus à exercer de nombreux postes de responsabilité à la barre des bateaux ou à la tête de divers armements .

Après ma première campagne de mousse en été 1937, dont je garde encore le goût de la fierté d’avoir ramené à la maison mes premières paies, la question se posait de savoir ce que mes parents devaient faire de moi. Comme il n’était plus question d’école et d’étude, il fallait donc continuer à naviguer, même en hiver. Les premières pinasses à moteur avaient fait leur apparition à Lorient dans les années 30. Quelques jeunes patrons se lancèrent dans l’aventure à Groix. Parmi ceux-ci figurait Charles Lanco, fils du cousin germain de mon père qui s’était perdu dans la tempête de 1930. Il habitait Locmaria et avait à cette époque-là une trentaine d’années. Je crois qu’il avait commencé sa carrière de mousse avec mon père sur le Saint Antoine de Padoue ou le Vive Jésus. et avait ensuite navigué comme matelot avec mon père sur plusieurs thoniers dont, en dernier lieu, sur l’Angélus du soir. Charles Lanco était titulaire du brevet de patron de pêche et connaissait bien le chalut qu’il pratiquait en hiver sur les chalutiers de Lorient. C’était un jeune homme ambitieux, très bon marin et désireux d’arriver. Il avait fait construire, deux ou trois ans auparavant, une pinasse d’une vingtaine de mètres qu’il avait appelée Emilienne Renée. Comme toutes les pinasses construites, son moteur était assez faible. A l’époque les moteurs qui propulsaient les pinasses étaient de faible puissance. ; 200 à 250 chevaux étaient pour des bateaux d’une vingtaine de mètres la puissance la plus fréquente. Cela provenait du fait que les fonds chalutés étaient de faible profondeur. À titre d’exemple, lorsque j’ai pris le commandement de l’Angélus en 1947, nous ne draguions pratiquement jamais au-delà de 150 mètres.

Mon père demanda à l’automne 1937 à Charles Lanco s’il n’avait pas besoin d’un mousse sur l’Emilienne Renée. Je fus embarqué en cette qualité. La pinasse pratiquait le chalut et je me souviens que lors de ce premier hiver de mer, nous draguions sur des fonds de 10 à 20 mètres devant les plages d’Hourtin où nous pêchions de la sole et des grosses raies bouclées à pagaille. Il y a comme ça des souvenirs plus vivaces que d’autres. Charles Lanco préférait pour la vente La Rochelle à Lorient. Le poisson y était vendu plus cher, surtout les espèces nobles. Soles et rougets principalement. Et puis beaucoup de patrons groisillons gardaient un faible pour la Rochelle où depuis de nombreuses années, après la saison de thon, les voiliers de l’île qui armaient au chalut en hiver – c’étaient des chaluts à perche, technique que j’ai pratiquée quelques années plus tard, j’y reviendrai- venaient relâcher et vendre leurs pêches. La Rochelle prenait alors des petits airs de succursale de Groix car une colonie importante de femmes et d’enfants de l’île s’y installaient pour l’hiver. Il existait d’ailleurs un quartier dit le quartier grec, situé juste à l’entrée du port, du côté de la tour, à droite du port, à proximité de l’encan où se vendait la pêche. Toutes les épouses, dont certaines portaient la coiffe de l’île, s’installaient avec leurs enfants dans ce quartier où des insulaires tenaient même bistrot, comme Joseph Bobinnec, que je connaissais bien puisqu’il était originaire de mon village natal de Kerohet, où se donnaient rendez-vous tous les gens de Groix, les marins comme les membres de leurs familles quand elles venaient passer l’hiver à La Rochelle.

J’ai toujours en mémoire les ventes à l’encan de La Rochelle qui ne ressemblaient pas du tout aux enchères de la criée de Lorient. À La Rochelle, c’était bien plus convivial et familial.Je me souviens bien, et pour cause, de ce premier hiver de ma carrière de marin. Il n’eut rien à voir avec l’été où la pêche aux thons avait ressemblé à des vacances. Au chalut en hiver, avec un patron dur au travail, ce n’était pas la même chose. Un souvenir anecdotique est toujours ancré dans mon esprit. Au cours d’un trait de chalut, en face de l’entrée de la Gironde, nous ramenâmes deux esturgeons de 60 à 70 centimètres chacun. C’était la première fois que j’en voyais mais Charles Lanco dans ces parages, en avait pêché quelquefois. Ces esturgeons sauvages remontaient la Gironde pour frayer. Ils ont depuis quasiment disparu de ces parages.

Mon travail principal à bord de l’Emilienne René consistait à faire la cuisine, à tenir propre le poste d’équipage, à laver la vaisselle et à faire en sorte que les aiguilles de ramendage, simples ou doubles selon le fil qu’on y enroulait, soient toujours pleines et prêtes à l’emploi. Lorsque les matelots avaient à réparer une déchirure du chalut, il y avait intérêt à leur donner l’aiguille rapidement et à remplir celles qui venaient d’être vidées. Je donnais aussi un coup de main au triage et à l’étripage du poisson. La cuisine, elle, était simple : poisson cuit à l’eau ou ragout. J’appris vite. Lorsqu’il s’agissait d’un repas de viande, le patron ou le chef mécanicien le préparait. Le plus dur, c’était le nettoyage du poisson pour les repas quand il y avait du mauvais temps et que le bateau était balloté d’un bord à l’autre. Ce n’était pas une sinécure pour un gamin de 14 ans mais heureusement à cet âge, j’étais costaud.

Nous faisions des marées d’une semaine sur les bancs de Rochebonne ou à l’entrée de la Garonne, et aussi plus sud, tout au long de la côte landaise et basque. Charles Lanco était un bon patron. Il préférait la qualité à la quantité. Déjà à l’époque, précurseur de la mise en caisse, il faisait ranger le poisson noble, soles, rougets, merluchons, dans des bailles de 10 kilos. Un papier sulfurisé était posé sur le poisson et de la glace ajoutée. Si bien que nous débarquions du poisson d’une qualité parfaite à l’encan de La Rochelle.

Lorsque nous étions à terre, et après le débarquement du poisson et le lavage des bailles qui m’incombait en tant que mousse, mon cousin Charles me donnait quarante sous, deux francs, pour aller boire un chocolat, écrire une carte à ma mère et pouvoir acheter le timbre. Lui-même se chargeait d’expédier mon salaire à mes parents. Si bien que je ne savais même pas ce que je gagnais. J’allais boire ce chocolat dans le bistrot de Joseph Bobinnec qui s’appelait d’ailleurs « Chez Bobinnec » dans une rue à droite du port.

Ce premier embarquement au chalut d’hiver ne fut pas une sinécure. Mais l’hiver passa, et sans que je revienne une seule fois à la maison à Groix voir mes parents. Mais mon père lui aussi naviguait en hiver au chalut sur le Père Charlesse comme matelot. Il avait abandonné le cabotage international.

Au printemps de 1938, j’avais alors 15 ans, mon père armait à nouveau L’Angélus pour la pêche aux thons. Mon frère, je crois, avait trouvé une place avec Laurent Salahun sur le Jeanne Laurent. Bien que n’ayant que 15 ans, je me sentais suffisamment costaud pour prétendre être matelot léger à la pêche aux thons. Lorsque j’exprimai ce désir à mon père celui-ci avait déjà fait son équipage pour la campagne d’été. Il me dit qu’il allait essayer de me trouver une place. Ce fut fait quelques jours plus tard. Je fis donc l’armement du Père Tristan commandé par Hubert Le Grel qui avait le diplôme de patron au bornage. Construit en 1932 au chantier Tristan de Keroman, immatriculé à Lorient sous le N°3708, d’un port de 50 tonneaux 56 brut et 34 tonneaux 22 nets, il appartenant à Calloch, Tristan et consorts. Mon meilleur copain, Jo Tessol, avait commencé sa carrière comme mousse à bord du Père Tristan.

Bien qu’en qu’inscrit sur le rôle comme mousse, je fis matelot léger, ce qui voulait dire que je touchais le salaire d’un matelot, c’est-à-dire une part, mais que le patron, qui lui était, à la différence de mon père presque totalement armateur de son bateau, paierait moins de charges sociales, qu’on appelait et continue d’appeler les Invalides. Si mes souvenirs sont bons, la campagne ne fut pas très bonne ni pour nous ni pour les autres bateaux. Hubert Le Grel était un excellent patron, estimé de son équipage, et, dans la vie, considéré comme un homme bien. Il est devenu plus tard capitaine au long-cours et je le retrouvai un jour à Lourenço-Marqués au Mozambique comme commandant de pétrolier. Son fils, d’un ou deux ans plus jeune que moi, était également à bord, comme mousse en cet été 1938.

Le souvenir qui m’est resté de cette campagne 1938 fut un évènement de mer, assez important à l’époque pour que je m’en souvienne encore. Nous étions au large, encalminés, les voiles battantes, sans le moindre souffle de vent, dans la brume la plus totale. Dans ces moments-là, il n’y a qu’une chose à faire, attendre et surtout écouter. Écouter les cornes à brume éventuelles en faisant toutes les deux ou trois minutes entendre la nôtre. Je venais de prendre la quart à minuit. Le matelot que je venais relever me dit avant de descendre dans la chambre se coucher qu’il n’avait rien entendu de particulier. Je m’assis donc sur le banc de quart, les sens en éveil. Il faut dire que dans ces périodes de calme plat, il y a plein de bruits à bord, celui des voiles qui claquent au rythme du roulis, celui du bois du gui et de la vergue. Il y avait quelques minutes que j’étais à la veille, actionnant de temps en temps la corne à brume placée près de moi, lorsque j’entendis une autre corne qui me parut tout de suite beaucoup plus puissante que celle d’un thonier. Elle était assez lointaine et, pendant quelques minutes, je n’entendis plus rien. J’actionnai toujours la nôtre, quand dans un silence pesant, la corne se fit à nouveau entendre, très puissamment, proche, toute proche. J’eus juste le temps de me redresser du banc de quart, de lever les yeux et de voir une masse énorme venir sur nous et nous aborder juste par bâbord arrière, à la hauteur du mât de tape-cul, à environ deux mètres de la poupe. Il y eut un grand bruit.

Dans ce cas-là, les secondes paraissent longues et je crus que nous allions couler. Tout l’équipage, bien sûr, avait entendu le vacarme et s’était précipité sur le pont. Je voyais toujours cette masse sombre défiler, à quelques mètres de nous, car l’abordage nous avait fait perdre un peu de vitesse, en nous projetant et faisant le voilier pivoter de 180 degrés. Le bateau qui nous avait abordé, un paquebot sans doute car tous ses hublots étaient éclairés, avait stoppé pas très loin de nous, mais nous ne voyions que sa masse et dans la brume nous ne pûmes l’identifier. Le patron Hubert Le Grel qui s’était vite ressaisi constatait l’étendue des dégâts. La lisse arrière, le tableau, les pavois étaient entièrement arrachés. Il nous fit mettre la pompe d’assèchement en route et nous pûmes constater après quelques minutes de pompage que le bateau ne faisait pas d’eau. C’était un miracle. L’abordeur nous avait heurté avec le bas de son étrave uniquement sur nos eaux mortes, c’est-à-dire la partie en dehors de l’eau, les œuvres vives, la partie au-dessous de la surface de l’eau, n’ayant apparemment pas souffert. Après avoir repris nos esprits, nous avons aussi constaté, après quelques minutes – combien ? 10, 15, 20 peut-être, dans ces conditions-là les minutes paraissent longues- que notre navire pirate, que nous distinguions à quelques encablures, repartait et disparaissait dans l’épaisseur de la brume. Lui, du haut de la passerelle, devait nous apercevoir et découvrant que nous flottions toujours, avait préféré s’esquiver. Si on parle souvent de la solidarité des gens de mer, dans ce cas-ci, elle n’avait pas joué.

Après avoir mis un peu d’ordre à l’arrière, nous devons attendre que le vent se lève, et quelques après, nous fîmes route vers Groix, sans voile arrière, car nous n’avions plus d’arc-boutant pour pouvoir hisser le tape-cul. Ce fut là le fait marquant de mon premier embarquement en tant que matelot, à la pêche aux thons.

L’hiver suivant, je fis quelques très courts embarquements à Keroman sur divers bateaux parmi lesquels si ma mémoire ne me trompe pas, il y eut l’Aigrette, la pinasse Abel Alain, le chalutier Men Gwenn. C’était une époque où trouver un embarquement était d’une facilité déconcertante. Les pinasses étaient de plus en plus nombreuses et, aujourd’hui, on peut dire que Groix avait déjà à cette époque raté sa reconversion en refusant d’adopter massivement la motorisation. Il y avait bien sûr quelques armateurs et patrons insulaires à se lancer dans la pêche motorisée mais pas en nombre suffisant. Mon père essayait de me caser au mieux et c’est vrai que le meilleur endroit pour trouver du travail restait le port de pêche de Kéroman où armaient à l’époque des dizaines et des dizaines de chalutiers, la plupart à vapeur. Mon père me présenta à un patron de chalutier de Groix, Alexandre Tonnerre de Kerliet -j’ignorais alors qu’il deviendrait quelques années plus tard mon oncle par alliance puisqu’il était le frère de mon beau-père Benoît Tonnerre. Il commandait alors un petit chalutier à vapeur le Kermancy qui appartenait à l’armement Gauthier.

Je regardais, il y a quelque temps un reportage à Thalassa sur la pêche à Terre-Neuve avec les morutiers à voile. Les matelots de l’époque racontaient leur vie à bord et rappelaient que les bateaux étaient, la plupart du temps, infectés de rats qui leur tenaient compagnie dans leur couchette. Sur le Kermancy, c’était la même chose. Je me souviens de mon épouvante –, – je n’avais pas encore 16 ans- quand il fallait aller chercher des patates dans le caisson et que je découvrais sous ma main un énorme rat cassant la croûte tranquillement. Ce premier hiver sur un chalutier de ce genre fut un hiver difficile pour moi et je venais à regretter la pinasse de mon cousin Charles Lanco. Mais je n’avais pas à me plaindre, j’avais moi-même voulu et choisi de faire ce métier. Je ne fis que quelques marées sur le Kermancy. Pourquoi ai-je débarqué ? Je ne m’en souviens plus. Peut-être étaient-ce les rats ou le salaire peu élevé car le Kermancy était une vieille baille.

Je trouvai un autre embarquement sur un chalutier plus grand et plus récent le Kermaria dont le patron était un dénommé Blancho de Sarzeau. À cette époque régnait une certaine animosité entre les patrons groisillons, les plus nombreux, et ceux des autres ports, plus particulièrement les Etellois et les Sarzottins. Naviguer avec un Sarzottin lorsqu’on était de Groix, c’était s’exposer aux brimades et au travail souqué, mais je ne me souviens pas avoir subi ce genre de vexations lorsque j’étais sur ce bateau, bien que la tâche fût peut-être quand même plus difficile pour le mousse que j’étais encore que sur les bateaux précédents sur lesquels j’avais navigué, parce que la pêche y était plus importante.

Puis ce fut à nouveau l’armement de l’Angélus. Je ne sais plus exactement ce que faisait mon frère à l’époque. Novice ou matelot léger sans doute sur un autre thonier de l’île. Je me souviens qu’il a navigué avec Jean Metayer sur Jolie Brise un été et un autre avec Laurent Salahun sur la Jeanne Laurent.

Mon père me prit comme novice. J’avais 16 ans. Si en tant que mousse, je ne touchais qu’une demi-part, en tant que novice, il me revenait 3/4 de part.. Il est peut-être utile de rappeler comment se faisait la répartition à la pêche au thon. De la vente globale, de laquelle outre les frais de criée, on retirait ce que l’on nommait le total qui comprenait les vivres de bord, les invalides et dans certains armements les cigarettes. Le reste était partagé en deux : 50% pour l’armement, 50% pour l’équipage. Dans les 50% de l’équipage, le patron avait une part et demie, les matelots une part, le novice un 3/4 de part et le mousse demi-part. Sur les 50% de l’armement, le patron avait en plus 1/2 part ce qui lui faisait au total deux parts. Et à la fin de la campagne, une gratification était souvent distribuée selon les résultats. À cette époque donc, mon frère Maurice qui était matelot touchait une part, mon père deux et moi 3/4. Si ce n’était pas la fortune à la maison, du moins ma mère avait moins de problèmes à joindre les deux bouts.

Je voudrais aussi raconter comment mon père devint patron armateur de l’Angélus du Soir. En 1931, il décida à nouveau de faire la pêche qu’il avait abandonnée quelques années auparavant pour faire le commerce. Il avait déjà effectué plusieurs années comme patron de voilier. Il n’avait pas beaucoup d’argent, pour ne pas en dire pas du tout, du moins de côté, son salaire au commerce suffisant à peine à entretenir sa famille. Il n’existait pas à l’époque de structures d’aide et donc pas de subventions pour construire les bateaux. Il fallait trouver des armateurs possédant suffisamment d’argent et ayant confiance dans le patron qui les sollicitait.

Mon père avait dans sa famille du côté de sa mère une cousine germaine Anaïs Le Franc, née Kersaho, qui était aussi sa marraine. Elle avait épousé François Le Franc militaire de carrière qui était alors capitaine ou commandant (je ne me souviens plus) de troupes coloniales. Une autre cousine germaine du côté paternel Thérèse Grognec avait épousé Michel Couletquer, né à Pont-Labbé assureur à Paris et qu’elle avait connu alors qu’il était en garnison au fort du Grognon ( ou de Surville, je ne sais plus) avant que n’éclate la première guerre mondiale. Les mariages entre Groisillonnes et militaires casernés à Groix n’étaient pas rares même si les familles de l’île ne voyaient pas toujours d’un bon œil leurs filles s’unir à des étrangers. Les Le Franc et les Coutlequer, ayant accepté de mettre de l’argent dans un voilier en co-propriété avec mon père, il restait à trouver un 3e armateur. Ce fut Joseph Orvoen, usinier et notre voisin au Bourg et qui estimait beaucoup mon père. Mais il avait aussi des relations suivies avec les Coutlequer car Joseph Orvoen était lui aussi venu avant la première guerre mondiale dans l’île où il avait rencontré son épouse Jeanne Kersaho qui était une cousine issue de germain à Anaïs Le Franc.

Ces trois familles, unies par des liens familiaux, se mirent d’accord pour investir chacune une part et pour prêter à mon père l’argent du 4e quart, représentant sa part à lui. Le bateau coûta à l’époque 120 000 francs soit pour chaque part 30 000 francs. Mon père obtînt donc des 3 co-armateurs cette somme qu’il devait rembourser, sans intérêt, avec les bénéfices réalisés après chaque campagne. Je crois me souvenir que 5 ans après mon père s’était acquitté de ces 30 000 francs. Cette formule de construction d’un bateau de pêche était la formule qui permettait à beaucoup de patrons de Groix de construire leurs thoniers dont ils devenaient ainsi pour la majeure partie copropriétaires. C’était une formule de solidarité et d’entraide qui avait fait de Groix, depuis l’avènement d’une pêche florissante, le premier port thonier de France. Depuis les temps ont bien changé.

Je me rappelle qu’à la fin de tous les étés, les quatre armateurs de l’Angélus partageaient toujours un peu d’argent. Le partage, c’était ainsi qu’on appelait le règlement des comptes après la saison, et après que mon père eut réglé tous les fournisseurs, se faisait dans la salle à manger de notre maison du Bourg, invariablement. C’était pour mon père, et à moindre degré pour ma mère et nous, un évènement empreint de solennité. Le cahier de comptes de mon père – quel dommage qu’il ait disparu ! – était tenu d’une façon parfaite et exempt de tout reproche. Tous les ans, mon père se voyait féliciter par ses co-armateurs, Monsieur Orvoën, cousin François et cousin Michel, qui ne regrettaient pas de lui avoir fait confiance.

Je n’ai pas parlé non plus de la tenue de ses livres de bord. Le cahier des visites d’abord où tous les ans, l’Inspecteur de Navigation qui venait contrôler la bonne tenue du bateau avant la partance, notait ce qui devait être fait avant le départ, ce qui lui avait paru bien ou pas. Il portait une appréciation à la fin de son exposé sans jamais avoir rien remarqué sinon « Félicitations au patron, à l’équipage et aux Armateurs ». Mon père en était évidemment très fier. L’Angélus était parmi les bateaux les mieux tenus de Port-Tudy

Il y avait aussi le journal de bord qui n’était pas obligatoire en ce temps-là mais que mon père remplissait scrupuleusement tous les jours passés à la mer. Il y notait la pêche de la journée, les lieux de pêche, le temps, en un mot, tous les renseignements pouvant lui être utiles pour les années suivantes. Et la plupart du temps, cela s’avérait payant. On sait que les migrations du thon depuis des centaines d’années sont invariablement les mêmes. Il monte du sud au nord en suivant les courants d’eau chaude. Au cours de l’été, à la fin plutôt, quand les eaux du nord recommencent à refroidir, à quelques miles près, on retrouve le poisson dans les mêmes parages chaque année. Le flair des patrons fait le reste. Lorsque les mattes de thons ne sont pas aux mêmes endroits, elles n’en sont pas loin. Je ne sais pas ce que dont devenus les cahiers de mon père mais les relire aujourd’hui serait un vrai régal.

Ce fut à la fin de la ma seconde campagne de thon sur l’Angélus, mais la troisième de ma carrière, que fut déclarée la guerre. Nous étions alors en mer et dans l’ignorance complète des évènements. Ce n’est qu’à la fin de la marée, début septembre, alors que nous faisions route sur Groix que mon père s’aperçut que quelque chose d’insolite se passait avec la présence de bateaux de guerre plus nombreux à l’approche des côtes et le survol de plusieurs avions. La radio en ces heures-là sur les voiliers était encore inconnue. C’est en arrivant dans les Coureaux de Groix – cela devait être entre le 5 et le 10 septembre- que nous apprîmes que la guerre entre la France et l’Allemagne était effective. L’Angélus désarma le 13 septembre 1939, bien plus tôt que les années précédentes. Mais c’était vrai aussi pour tous les autres voiliers. La drôle de guerre fut aussi une drôle d’époque où l’on ne savait pas trop autre chose qu’attendre. Attendre quoi ? Nul ne semblait le savoir.

Je ne sais pas ce que faisaient mon père et mon frère à cette époque, mais je sais que moi j’étais déjà assez remuant comme je l’ai été durant toute ma carrière, non pas par manque de stabilité mais plutôt parce que j’avais toujours envie de faire quelque chose d’autre, de découvrir aussi et je dois reconnaître que sur ce plan-là ma carrière a été particulièrement bien remplie. Mes parents ne faisaient rien pour nous retenir mon frère aîné et moi car ils savaient qu’il fallait de l’argent pour nourrir nos frères et notre sœur. À la fin de campagne, je repartis l’hiver à La Rochelle naviguer à nouveau sur la pinasse Emilienne René de mon cousin Charles Lanco.

J’avais alors grandi. Je n’étais plus le jeune mousse et le fougueux novice des années précédentes mais déjà un adolescent à la force de l’âge et considéré comme tel par Charles et tout l’équipage, tous d’ailleurs groisillons. Pierre Laurent Bihan, le père de Jacob Bihan, qui était également le beau-frère de Charles, était le second ; c’était un sacré marin qui m’apprit les rudiments de ce rude métier. Désormais, c’était moi qui, tout fier, expédiais depuis le port charentais ma paie à ma mère. À cette époque, les garçons de mon âge venaient très souvent eux-mêmes « chercher de la place » au port de pêche de Keroman à Lorient. Mais moi, j’étais toujours attiré par La Rochelle. Ce fut cet hiver-là que j’embarquai sur un voilier avec Arthur Tonnerre dit Forge et d’autres matelots de Groix qui faisait encore la drague en hiver avec un chalut à perche. Je n’ai pas tellement de souvenir de cet hiver-là sinon qu’il s’agissait de mon premier hiver comme matelot léger au chalut sur un voilier. Nous virions la perche toutes les douze heures environ et ne pêchions vraiment que des poissons nobles, soles, rougets, lottes, dans les environs de Rochebonne. Au cours des escales, je m’en souviens, je revoyais quelquefois mon cousin Charles Lanco avec lequel j’avais débuté ma carrière. Il était assez satisfait de me voir voler de mes propres ailes. Mais avec le printemps 1940, les choses allaient se précipiter.

chapitre 4

La Guerre 39-45
1ère partie : 39-43

Je reviens sur les événements de la fin 1939 déjà évoqués afin de mieux faire comprendre ce que je vécus alors. Au tout début du mois de septembre 1939, la campagne de thons, qui battait son plein, aurait pu encore se prolonger. Du fait de la guerre, elle s’arrêta là. Mon père qui avait alors 45 ans n’était cependant pas mobilisable, du fait de sa nombreuse famille. Nous étions sept à la maison. Nous sommes rentrés avec l’Angélus du soir sur lequel j’étais toujours novice quelques jours après la déclaration de guerre du 3. Les marins réservistes avaient rejoint la citadelle de Port-Louis, les mobilisés leurs unités d’affectation et la défense passive avait été organisée.

Je ne sais pas très bien pourquoi les souvenirs de la guerre me conduisent à évoquer meumée Annette, ma grand-mère maternelle, la seule de mes grands-parents que j’ai vraiment connue car, comme je l’ai déjà dit, bien que, décédés après ma naissance, je n’aie aucun souvenir de mes grands-parents paternels, en dehors de ce que mon père et ma mère m’en ont appris.Peut-être parce que son souvenir est lié à cette lune de miel que je passai avec mon épouse chez elle au Manémeur, après mon mariage en 1943. Peut-être parce qu’elle est morte à Quiberon à l’âge de 77 ans quelques mois après que la paix eut été signée. Peut-être parce que durant ces années sombres, elle vint nous visiter à Groix plus souvent que d’ordinaire - elle venait d’habitude une fois par an de Quiberon, où elle mettait à profit l’hiver pour nous tricoter des pulls, passer quelque temps chez nous - afin d’aider ma mère.

Meumée Annette était ce que l’on peut appeler une sacrée bonne femme. Toutes ses visites se terminaient invariablement de la même façon. Après quelques semaines de séjour à Groix éclataient, pour des causes plus que futiles, mais aussi souvent afin de prendre notre défense contre notre père qui nous grondait pour de réelles raisons, de petites disputes entre la belle-mère et le beau-fils qui se terminaient toujours par cette annonce de Meumée Annette : « Puisque c’est comme ça, je m’en vais ». Et elle commençait à faire sa valise qu’elle défaisait quelques minutes plus tard. Une fois même, elle est descendue jusqu’à Port-Tudy, mais elle a fini par remonter. Deux caractères forts comme celui de mon père et de ma grand-mère ne pouvaient que s’affronter même si cela n’empêchait pas une réelle affection réciproque. Mon père cédait, ne serait-ce que par amour pour ma mère, car malgré les difficultés de la vie auxquelles mon père a toujours su faire face, le couple que formaient mes parents était uni et heureux. Je ne me souviens pas d’une seule grave dispute entre eux qui se soit envenimée.

Malgré la guerre, dont on ne ressentait pas encore les effets - jusqu’en mai 40, elle fut qualifiée de drôle de guerre -, il fallait bien continuer à gagner l’argent nécessaire à l’entretien de la maisonnée. C’était bien sûr le devoir de notre père mais aussi un peu notre tâche, à nous les deux aînés, mon frère Maurice et moi. Je ne sais pas ce que firent mon père et mon frère cet hiver 39-40 mais moi je repartis à La Rochelle. Mon cousin Charles Lanco qui commandait toujours la pinasse Emilienne René avait accepté de me reprendre. J’avais vraiment une attirance pour La Rochelle, contrairement à la plupart de mes camarades groisillons qui, eux, préféraient le port de pêche de Lorient. C’est encore là un trait de mon caractère d’indépendance et d’aventure. Je rejoignis La Rochelle où j’appris par la presse la tragédie dans le port de Casablanca du mouilleur de mines Pluton, qui explosa sans que l’on ne sût jamais si la cause en était vraiment accidentelle, et sur lequel se trouvait un gars de l’île que je connaissais bien, Laurent Le Fée du village du Méné dont le corps déchiqueté n’avait été identifié que grâce à une chevalière qu’il portait à un doigt de la main droite. Le drame avait entraîné la mort de 215 marins.

Au cours de cet hiver, je ne crois pas que quelque chose de particulier se soit produit, en dehors du fait que je ne finis pas l’hiver sur l’Emilienne René, d’où je débarquai le 3 janvier 40. J’avais envie de vivre de nouvelles expériences en naviguant sur d’autres bateaux. Je trouvai une place de novice sur le Nord Cappes qui était à l’époque le plus grand chalutier de La Rochelle. Beaucoup de Sarzottins - habitants de Sarzeau - naviguaient alors à La Rochelle et l’équipage du chalutier était alors composé presque uniquement de matelots de la presqu’île de Rhuys. Même si ça n’avait jamais été le grand amour entre les marins de Groix et ceux de Sarzeau, à l’âge que j’avais, ces considérations m’importaient bien peu.

J’avais 16 ans et demi et bien d’autres préoccupations. Ce fut à cette époque que je connus ma première et véritable aventure amoureuse. Bien sûr, j’avais eu, disons des rapports sexuels, mais ça avait été avec des filles dites professionnelles. Comme tous les garçons de mon âge qui naviguions sur les pinasses et les chalutiers, à terre nous nous retrouvions et faisions le tour des bistrots. Il ne s’agissait pas obligatoirement de nous arsouiller mais d’aller blaguer les servantes, les courtiser, leur faire de l’oeil. Nos bistrots préférés étaient ceux du quartier grec mais aussi autour des halles où nous dégustions des pétoncles avec du vin blanc. Nos escapades nous menaient aussi à Fouras et à La Pallice.

C’est dans un de ces bistrots d’une petite rue de La Rochelle, en face du bassin, - je ne sais plus le nom ni de la rue ni du bistrot, mais que je saurais retrouver encore aujourd’hui, si le bistrot existe toujours - que j’ai connu une servante, un peu plus âgée que moi, de deux ou trois ans. Je la voyais assez souvent. Un soir, elle me glisse une clef dans la main en me disant : c’est au premier étage, va m’attendre. C’était la première fois que l’on me faisait une telle proposition. Je me souviens bien de cette première nuit et des quelques autres qui suivirent. Mais ce dont j’étais le plus fier, jeune coq de moins de 17 ans, c’était de montrer aux copains que j’avais une copine, une vraie copine et une chambre où je pouvais débarquer comme chez moi. C’était aussi un des charmes de la vie rochellaise. Cette aventure dura jusqu’à ce que je revienne à Groix au printemps 1940. Elle fut vite oubliée. Et puis il y avait plus préoccupant avec les Allemands qui envahissaient une France en déroute dont l’armée était en pleine débandade.

Pour revenir à cette saison de chalutage de cet hiver 39-40, les chalutiers ne s’éloignaient pas trop des côtes car ils étaient désarmés en cas d’attaque. Il faut dire que cet hiver-là, dont le souvenir s’identifie à la drôle de guerre, les attaques sous-marines, elles, n’épargnaient pas les navires français et alliés. Le paquebot Bretagne, revenant de Jamaïque et se rendant à Bordeaux, et sur lequel se trouvaient Joseph Noël de Kermario et Joseph Raude de Locmaria avait été torpillé à la mi-octobre à 100 milles des côtes d’Irlande. Si la plupart des 127 passagers (le navire pouvait en prendre le triple) et des 224 hommes d’équipage étaient parvenus à se sauver, il y avait cependant huit morts. Il en fut de même pour le Louisiane. Ces paquebots avaient été envoyés par le fond au prétexte qu’ils servissent de transport de troupes. Les cargos Rhuys, Floride avaient sauté sur des mines à la mi-novembre et au début décembre.

La marée où j’embarquai sur le Nord Cappas, l’armement nous apprit que la Marine Nationale allait faire installer un canon sur le gaillard avant et que deux seconds-maîtres canonniers embarqueraient avec nous. On nous installa ce petit canon au port de La Pallice et nous sortîmes faire des essais. De cela, je m’en souviens très bien. Le poste d’équipage se trouvait juste dessous du gaillard et lorsque le premier coup d’essai fut tiré, nous étions en train de manger. Outre le bruit que fit la détonation, nous vîmes en même temps toute la rouille du plafond tomber dans nos assiettes. Ce fut ma première et ma dernière marée sur ce gros chalutier car lors de notre retour, il fut réquisitionné par la Marine Nationale afin de servir comme patrouilleur.

Je rentrais à Groix au printemps 1940 alors que les événements se précipitaient à vitesse grand V. Nous étions des dizaines et des dizaines d’insulaires de cette génération, née entre 1920 et 1925, et dans les familles nombreuses, ce qui était le cas de la nôtre, il fallait trouver quelque chose à faire pour vivre. Patrons et matelots se demandaient s’ils allaient pouvoir partir à la pêche aux thons. C’est dans ce contexte d’attente que survinrent la débâcle de mai et l’armistice de juin 1940. Même si je ne garde pas de souvenirs précis des faits au jour le jour de ce désastre, je sais que tout le monde vivait dans la crainte, surtout les jeunes, car la réputation des Allemands, à travers tout ce que l’on entendait à la radio, n’était alors pas faite pour nous rassurer. Avec une équipe de jeunes du Bourg, nous décidâmes de quitter Groix avant leur arrivée dans l’île. Nous espérions du moins avoir le temps de le faire. Il fallait d’abord trouver un bateau. Le choix se porta sur le Constantin.

Il fallait faire vite pour l’armer. Alors qu’en temps normal, un armement nécessitait plusieurs jours, voire une, sinon deux semaines, le Constantin fut gréé en une journée. Il y avait pas mal de copains et je ne me souviens plus de tous les noms. Mais c’étaient tous des jeunes du Bourg. J’ai passé toute la journée en haut du mât à crocher les poulies et à passer les drisses. En fin d’après-midi, le bateau fut fin prêt et le départ fixé au lendemain matin. Les nouvelles de la radio étaient de plus en plus alarmantes. Les navires de guerre, qui se tenaient prêts au départ depuis le 15 juin, attendaient l’ordre de l’Amirauté pour appareiller. Les torpilleurs Epée et Mameluk étaient en attente sous l’île. En face à l’arsenal de Lorient, les grandes cuves à mazout du Priatec, entre Scorff et Blavet, brûlaient depuis le mardi 18 juin, après que l’amirauté eut décidé de les incendier afin que le carburant ne tombe pas entre les mains de l’ennemi. L’incendie qui faisait tomber une pluie noire sur l’île dura plusieurs jours et finira par occasionner le drame du village du Cosquer où périrent 25 personnes.

Nous savions l’arrivée des Allemands proche mais pas si imminente. Or le soir du 21 juin, assez tard, mais il faisait encore jour en ce début d’été, alors que nous étions sur la côte d’Héno, au-dessus de Port-Tudy, prêts à mettre les voiles, pas plus effarouchés que cela, et pour tout dire, sans beaucoup de réaction, nous voyons quelques dizaines de soldats en costume vert-de-gris débarquer d’une vedette sur la cale de l’avant-port. Deux side-cars, portant chacun une mitrailleuse, montés par deux hommes, se dirigent l’un vers le quai et la tour du suette, l’autre vers le quai et la tour du noroît. Ils s’y installent en position de tir. Ils voulaient ainsi interdire tout départ du port. C’est comme ça que le nôtre n’eut pas lieu. À la fin du mois de juillet, nous apprendrons que la pinasse Le Grec qui appartenait à René Corrong de Groix mais qui habitait alors à Keroman, avait été volée et avait bel et bien disparu. Nous n’apprendrons qu’à la fin de la guerre que les huit marins qui s’étaient embarqués alors avaient rejoint l’Angleterre.

Deux épisodes importants, et assez marquants pour qu’ils demeurent dans ma mémoire, eurent lieu la semaine précédant l’arrivée des Allemands sur l’île. Le premier concerne le maire de l’île de l’époque, Firmin Tristant, capitaine au long cours, propriétaire de chantiers navals, reconverti dans la conserverie. Il avait essayé quelques années auparavant de faire une carrière politique au niveau national mais sans grand succès. Il était cependant député du Morbihan. C’st d’ailleurs à ce titre qu’il votera les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. La famille Tristant possédait une usine de conserve à Hennebont, une autre à Groix, plus un chantier de bateaux, de thoniers surtout, installé à la pointe de Keroman, chantier qui se repliera sur Hennebont après que les Allemands eurent réquisitionné les terrains de la pointe pour y édifier leur base de sous-marins.

La famille Tristant était l’une des familles, peut-être la famille la plus riche de l’île. Je n’ai pas à porter de jugement sur Firmin Tristant. Pour certains, il était un bon maire, pour d’autres pas. Cependant, son chantier lui permettait de construire des voiliers en y associant décideurs économiques et patrons de l’île qui sans cela n’auraient pu accéder à la propriété de leur outil de travail par leurs seuls moyens. C’était grâce à ce système, sans qu’il eût à passer par Firmin Tristant, que mon père avait pu construire, avec l’apport financier de l’usinier Joseph Orvoën, des cousins Le Franc et de l’assureur Michel Couletquer, son dundee Angélus du soir. L’usine de Port-Tudy, où thons, sardines, maquereaux étaient travaillés et mis en boîtes, embauchait de nombreuses femmes qui plus tard touchèrent une pension. On peut donc considérer que s’il s’enrichissait lui-même, il faisait travailler et vivre de nombreuses familles. Ce ne sera malheureusement pas le cas plus tard avec Joseph Yvon, sénateur, conseiller général et maire, beaucoup plus préoccupé par ses intérêts personnels que par ceux de ses administrés.

Quelque temps avant l’arrivée des Allemands en Bretagne, en particulier dans la région de Lorient règne une espèce de psychose. On parle d’une Cinquième colonne formée d’espions allemands dont certains auraient même été découverts habillés en religieuses. L’exode massif amène toutes sortes d’individus en ville où se déroulent quelques scènes de pillage. Il circule des bruits alarmants sur l’attitude des envahisseurs envers les populations. Ils volent, pillent, violent et tuent. L’île et ses habitants, un peu en retrait de ces avatars, se sentent protégés de par l’insularité. Nous ne pouvions donc qu’attendre. Et c’est pendant cette attente que nous, les jeunes, qui passions constamment nos journées à Port-Tudy, vîmes arriver une vedette à Firmin Tristant qui habituellement servait au remorquage des thoniers lors des entrées et sorties du port, lorsqu’il n’y avait pas assez de vent. Cette vedette, d’une douzaine de mètres, était pleine de caisses, de valises, de meubles. D’où venaient-ils? La rumeur affirmait du manoir de Sainte-Hélène sur la rivière d’Etel, résidence habituelle de la famille Tristant. Le bruit se répandit alors que Firmin Tristant, qui était maire, avait l’intention, en compagnie de sa famille, de fuir et de partir vers le sud. Et donc d’abandonner l’île et ses administrés.

Nous avons d’abord fait le siège de sa maison à Port-Tudy afin de lui demander des explications. Mais il fut impossible de le voir et de lui parler. Nous nous sommes alors dirigés vers la vedette et, à l’aide d’un épissoir et d’un marteau, nous avons percé la coque et la vedette a coulé le long du quai. On pourra penser et croire ce récit invraisemblable, d’autant plus que je ne me souviens plus des noms des jeunes qui étaient avec nous à l’exception de Charlot Gallenne du Bourg, aujourd’hui décédé. Mais tout ceci est l’exacte vérité. De chez lui, Fimin Tristant nous avait vu agir et téléphonait aux gendarmes qui étaient alors installés à Créhal. Ceux-ci arrivèrent quelques minutes après et embarquèrent trois d’entre nous dont Charlot Gallène et moi-même. Nous fûmes amenés à la gendarmerie et enfermés dans un petit réduit attenant qui servait de prison. Cette cellule avait une porte percée d’une petite fenêtre fixe au milieu et fermée seulement par un gros loquet extérieur sans aucune serrure à clef. Au milieu de la nuit, nous cassâmes le carreau en essayant de ne pas faire trop de bruit et à l’aide d’une chaussure, je ne sais plus à qui elle appartenait, nous réussîmes à atteindre le loquet et à le pousser. La porte ouverte, nous pûmes nous faire la belle et rentrer chez nous. On peut se demander si les gendarmes ne nous avaient pas volontairement laissé faire car nous ne fûmes jamais inquiétés. Il est vrai que les choses se précipitaient et que tout le monde, y compris la maréchaussée, avait d’autres préoccupations bien plus importantes. Toujours est-il que le maire de Groix ne put quitter l’île à ce moment-là, aussi rocambolesque que ça puisse paraître.

Je ne sais pas ce que fit Firmin Tristant pendant l’occupation. En tout cas, à la Libération en 1945, on le vit revenir à Groix, habillé en commandant de FFI, quatre galons sur les manches. J’ai lu quelques bouquins sur la résistance dans le Morbihan, je n’y ai jamais vu mentionner le nom de Firmin Tristant. Mais ironie de l’histoire, le quai du milieu à Port-Tudy se nomme aujourd’hui quai Firmin Tristant. Comme quoi, il n’est pas toujours trop compliqué de léguer son nom à la postérité.

Le second événement, beaucoup plus dramatique celui-là, concerne le naufrage de la Tanche. Ce chalutier immatriculé à Fécamp, d’une trentaine de mètres, avait lui aussi fui les rivages de la mer du nord avec à son bord de nombreux réfugiés. Plus de deux cents. Il avait fait escale à Lorient pour faire du charbon et compléter son avitaillement. Devant l’avance rapide des Allemands, la panique s’aggravant, il appareilla à nouveau avec encore davantage de passagers, beaucoup de jeunes gens surtout qui s’étaient ajoutés aux déjà nombreux passagers. Quelques minutes après son départ, c’était le mercredi 19 juin, alors qu’il se trouvait dans la passe, à la sortie de la rade, il sauta sur une mine et coula en quelques minutes, entraînant avec lui tous les passagers. Les rares rescapés furent recueillis par quelques bateaux, dont certains venus de Groix. En particulier, le canot de sauvetage de l’île qui sauva quelques naufragés dont le mousse qui fut ramené à Groix où il resta quelques jours.

Ce naufrage, ces noyés, ces morts-là furent les premières calamités de la guerre auxquelles nous fûmes confrontés. Nous, c’étaient les jeunes de la bande du Bourg, c’est comme cela que nous nous appelions entre nous, Çaça Plassard, Charlot Gallenne, Jo et Henri Tessol, Fafa Yvon, Loulou Raude, mon frère, moi-même et d’autres dont j’ai oublié les noms ; nous nous posions beaucoup de questions sur notre avenir. Le naufrage de la Tanche avait causé un émoi considérable. Quelques jours étaient passés -il faut toujours un délai, les légendes disent au moins 9 jours, aux noyés gonflés d’eau pour remonter à la surface- quand apparurent à la côte entre Port-Lay et Port-Mélite les premiers corps. Il fallait faire quelque chose. L’autorité municipale était inexistante. Avec quelques camarades, nous avons commencé à ramener les cadavres, par la terre, jusqu’à Port-Tudy. Mais ce n’était vraiment pas facile car certains endroits du littoral n’avaient pas d’accès et il fallait escalader la falaise. Transporter des corps qui avaient été déchiquetés dans l’explosion et qui, après avoir séjourné dans l’eau depuis plusieurs jours, commençaient à se décomposer, n’était pas, on peut se l’imaginer, ni chose aisée ni tâche agréable. Nous avions dû nous mettre des serviettes sur le nez et sur la bouche. Entre Pen Lann et Port-Mélite, Henri Tessol et moi en avions remontés deux sur notre dos que nous traînions derrière nous. Il fallait être jeune et insouciant pour effectuer cette triste besogne que nous jugions quand même nécessaire. Ce n’est que plus tard, alors que les noyés se faisaient de plus en plus nombreux à la côte, qu’avec Pierre Tonnerre, qui possédait une vedette et qui avait comme mécanicien mon cousin Ferdinand Tonnerre de Kerohet, que fut prise la décision d’aller chercher les corps par la mer puis de les ramener à Port-Tudy où ils étaient déposés dans l’abri du canot de sauvetage. Chaque marée haute ramenait à la côte de nouveaux cadavres. Ce furent plusieurs dizaines qui furent ainsi récupérés. Bien sûr, pour les identifier, nous étions obligés de fouiller leurs vêtements. La majorité était des hommes jeunes. Un jour, en regardant les papiers de l’un d’eux, qu’elle ne fut pas ma surprise de voir qu’ils concernaient l’un de mes condisciples au petit séminaire de Ploërmel. Un gars qui était originaire du pays basque, je crois. Plusieurs corps ne furent jamais identifiés Il y eut une cérémonie religieuse et tous furent enterrés au cimetière individuellement. Vingt ans après les restes de ces disparus seront transférés au cimetière de Keryado à Lorient où a été élevé un monument à leur mémoire, alors qu’à Groix une plaque dans le mur du cimetière de l’île rappelle toujours ce drame qui marqua les esprits.

Si de nombreuses personnes de cette époque n’ont gardé qu’un souvenir lointain de cet épisode tragique et de ce que fut la débâcle, je ne sais pas si nombreux sont ceux et celles qui se rappellent une autre affaire avant l’arrivée des occupants, bien moins dramatique, mais qui témoigne de l’état d’esprit qui était le nôtre en ces moments-là. La télévision n’existait pas et si la radio était écoutée, de nombreuses familles groisillonnes n’en possédaient pas. Mais nul ne pouvait ignorer que la guerre était là, avec ses batailles, ses morts, ses cortèges de réfugiés sur les routes fuyant l’avance allemande, les bombardements quotidiens de l’aviation. À Groix, nous avions l’impression d’être un peu en dehors de tout ça. Lorsque j’écris ces lignes, en novembre 1990, nous sommes depuis près de quatre mois en pleine guerre du Golfe. Lorsque j’entends le délire de certains commentateurs à la télévision et que je vois les images que l’on passe dix, vingt, trente fois sur un sujet, je me demande quel impact auraient eu sur la population une telle télévision, une telle information, de tels médias en général, s’ils avaient existé tels qu’ils sont maintenant à cette époque. Certainement des effets beaucoup plus néfastes qu’utiles.

Pour en revenir à cette affaire de juin 1940, juste avant l’arrivée des Allemands, peut-être la semaine précédente, un après-midi, alors que nous nous trouvions à Port-Tudy notre lieu de rendez-vous habituel, nous vîmes arriver un bateau qui venait de l’ouest, et donc pas de Lorient, et qui accosta au môle du nord. Il en débarqua quelques dizaines de soldats. En nous approchant, nous avons constaté que la majorité d’entre eux était des officiers. Il s’agissait bien sûr de Français. Du moins c’était la langue qu’ils employaient à la perfection. Or la psychose dans laquelle vivait la population avait permis la propagation de rumeurs comme celle qui consistait à dire qu’il existait en France des gens désireux de voir gagner les Allemands, des gens infiltrés par eux et dont le but était la démoralisation de la population. Cette engeance était nommée la Cinquième colonne que j’ai déjà évoquée. Pour nous, ces soldats bien habillés, avec des uniformes presque neufs et qui ne semblaient pas du tout fatigués, ne pouvaient qu’en faire partie. Beaucoup d’insulaires croyaient dur comme fer à l’existence de cette Cinquième colonne. À Port-Tudy, nos craintes n’ont fait que s’accentuer lorsque après leur avoir demandé qui ils étaient, nous n’avons obtenu que des réponses évasives. Devant notre attitude quasi menaçante, ils ont préféré rembarquer et appareiller. Qui étaient-ils? Nous ne le sûmes jamais et ne le saurons sans doute plus. Cinquième colonne ou officiers ayant déserté leurs unités. Cette guerre-là mérita bien son nom de guerre comique comme la nommèrent les Allemands avant de se lancer à la conquête en quelques semaines d’une France dans laquelle il ne fallait plus s’étonner de rien.

Mais la vie continuait et il fallait bien faire bouillir la marmite. Mon père avait planté des légumes car les denrées commençaient déjà à se faire rares. Les cartes de rationnement avaient vite fait leur apparition qui marqueront à jamais les mémoires des témoins de ces temps troubles. À la maison, nous étions sept et ce n’était pas facile pour ma mère de contenter les appétits de son monde. Les Allemands commençaient à affluer dans l’île. Ils avaient imposé l’heure allemande qui était réglée deux heures de plus que celle au soleil Ils réquisitionnaient maisons et bâtiments publics, s’installaient dans les forts, construisaient des baraques et des camps. Bref ils imposaient leur présence avant leur joug.

En principe, c’était à cette époque de mi-juin que débutait tous les ans la pêche aux thons. Une partie des thoniers attendait déjà dans le port. Notre voilier l’Angélus était parmi eux. Les autres se trouvaient encore sur les vasières de la rivière d’Hennebont ou dans l’anse du Driasker à Port-Louis. Avant l’arrivée des Allemands, nous avions, avec mon père, commencé à armer. Mon frère Maurice avait trouvé un embarquement sur un autre bateau. Mes parents, ma mère en particulier, ne voulaient pas que nous embarquions sur le même bateau. C’était compréhensible. Les fortunes de mer sont affaire courante dans le monde des pêcheurs. S’il n’y avait pas de législation maritime précise sur ce sujet, les Affaires Maritimes, la Marine comme on disait alors, ne le souhaitait pas non plus.

En ce début d’été 40, quelques patrons dont mon père s’armèrent de culot et allèrent voir les autorités allemandes afin d’obtenir de celles-ci l’autorisation de faire la campagne de thons. Avec du recul, et en y réfléchissant, je crois que si les Allemands acceptèrent, c’est parce qu’ils avaient l’impression, et sans doute la certitude, d’avoir gagné définitivement la guerre. Ou qu’ils allaient la gagner rapidement sur l’ensemble des territoires où ils étaient engagés. On ne parlait pas encore de bataille d’Angleterre. Les patrons de l’île, ignorant tout ce qui pouvait se passer au large, ne se posaient pas quant à eux trop de questions. Il fallait gagner sa vie pour manger et subvenir à ses besoins et pour cela une seule solution : partir pêcher.

L’Angélus du Soir fut rapidement prêt et nous avons pu prendre la mer vers le 10 juillet. Nous ne savions pas que ce jour-là avait commencé ce que l’on nommerait plus tard la bataille d’Angleterre. La campagne dura tout l’été. Nous étions en mer lorsque le 24 juillet eut lieu le torpillage du paquebot Meknés ramenant en France 1300 marins d’état qui avaient choisi de rentrer dans leurs familles plutôt que de s’engager dans les Forces Navales Françaises Libres. Il y avait plusieurs groisillons à bord parmi lesquels Gaston Corronc qui deviendra plus tard mon cousin par alliance lorsque j’épouserai une petite cousine à son épouse Francine Le Fée, sœur de Laurent, tragiquement tué dans l’explosion du Pluton que j’ai évoqué. Le drame du Mekhnès fit plus de 400 morts et disparus.

Les Allemands n’étaient pas encore trop organisés et ne se montraient pas trop exigeants. Ce dont je me rappelle au cours de cette campagne d’été, ce fut la découverte sur l’eau de trois beaux fûts provenant de la cargaison d’un cargo coulé et qui contenaient une espèce de graisse animale, ou végétale, ressemblant à du suif. Nous nous sommes mis à en nous en servir pour faire des frites qu’il fallait manger extrêmement chaudes car dès qu’elles refroidissaient un tant soit peu, elles collaient à la bouche que nous avions alors du mal à refermer. Ce fut donc, en même temps que la pêche aux thons, la chasse aux fûts de graisse car nous savions qu’à la maison, il commençait à manquer beaucoup de choses. En particulier de la nourriture. Les Allemands, de plus en plus nombreux, réquisitionnaient à tour de bras, même si en règle générale, il n’y avait pas encore trop de problèmes de co-existence avec eux. La vie s’écoulait d’une façon presque normale s’il n’y avait eu les survols constants des avions anglais venus mouiller des mines dans les eaux des Courreaux et les tirs de la défense anti-aérienne allemande qui secouaient l’île.

Au début de septembre, alors que l’équipage de la Barque de Saint-Pierre venait de sauver 9 marins irlandais, nous venions de rentrer de mer et étions en train de nous amarrer sur les coffres lorsqu’une voix féminine nous héla du quai : Maurice, y a du nouveau chez toi, tu as eu un autre garçon. C’était Germaine, la fille de Pierre Tonnerre, qui annonçait ainsi la naissance du dernier, mon petit frère Michel. Je ne sais pas si mon père n’en fut pas un peu déçu. Il espérait peut-être une fille. Quoi qu’il en soit, nous étions désormais huit sous notre toit, notre mère, notre père, cinq frères et une sœur.

Nous avons tenu le plus longtemps possible à la pêche au thon. Jusqu’au début novembre, je crois. L’hiver pointait son nez et il fallait bien se préparer à en subir les aléas. Dans l’île, il n’était alors question que de la disparition du voilier Clipper qui partit le 26 novembre pour La Rochelle où il devait faire une campagne de chalut n’avait plus donné aucune nouvelle. Avait-il sauté sur une mine? Il n’y avait pas eu de grosse tempête pourtant. Tout ça n’incitait pas à prendre la mer. Et puis il n’y avait pas ou peu d’embarquement en perspectif. Charbon et gas-oil, indispensables aux chalutiers et aux pinasses à vapeur, avaient déjà été rationnés. Mon père se mit élever des poules et des lapins dans l’écurie à côté de la maison, et je crois également un cochon. Il arma aussi le canot de l’Angélus à la petite pêche sous le nom de Louis Michel, les prénoms de ses deux derniers fils. À la fin de l’hiver, il planta des patates et d’autres légumes.

Quant à moi, mes parents me demandèrent d’aller à l’école de pêche qui se trouvait à Port-Lay où chaque année, Monsieur Lesage, le père Lesage, comme nous l’appelions, ancien capitaine au long cours qui avait dû abandonner la mer à la suite d’un accident qui lui avait abîmé la jambe, enseignait les premiers rudiments de la navigation et préparait les jeunes Groisillons à l’examen de patron de pêche - restreint ou complet - car il en existait deux à l’époque. Disons pour schématiser que l’examen du patron de pêche complet était réservé à ceux qui avaient un bagage un peu plus important que les autres, au niveau intellectuel et à celui des connaissances. La rédaction d’un rapport de mer par exemple nécessitait une bonne pratique du Français et de l’orthographe que beaucoup de jeunes de l’île ne possédaient alors pas. Par contre, en ce qui me concerne, je traînais derrière moi mon passé de séminariste. J’étais aussi le plus jeune du cours, je n’allais avoir 18 ans qu’en mars 1941, juste un mois avant l’examen, c’est-à-dire l’âge requis pour pouvoir passer cet examen de patron de pêche, l’autre condition étant d’avoir 24 mois de navigation. Or j’avais 24 mois et 18 jours, les quelques mois que j’avais faits en début de carrière, notamment avec Charles Lanco sur l’Emilienne René en tant que mousse, ne pouvaient être comptabilisés car j’étais trop jeune. Le premier embarquement avait été pris en compte à partir du jour de mes 15 ans, c’est-à-dire le 3 mars 1938, les autres navigations étant alors considérées comme « par dessus le bord ». Bel euphémisme!

Cet hiver-là fut donc consacré aux études, ce qui est un bien grand mot. Nous étions quand même à l’école. Cette école, créée quelques dizaines d’années auparavant, à la fin du XIXème siècle ou au début du XXème, avait formé à Groix la majorité des patrons de pêche, ceux qui étaient devenus à Lorient et La Rochelle les grands patrons des chalutiers à vapeur. L’hiver 40-41, nous étions 28 à suivre les cours. Ce chiffre était très élevé, je crois le plus important dans toute l’histoire de l’école de pêche. Cela était dû au fait qu’il y avait peu de bateaux à naviguer à cause de l’épisode de la guerre, les voiliers étaient désarmés et les navires à moteur sans gas-oil ni charbon. Il y avait des élèves plus âgés que moi comme Emile Lanco, Pierre Laurent Calloch, Emile Le Dreff, Auguste Le Port, même si la majorité avait quand même aux alentours de 20 ans.

Le père Le Sage nous enseignait le Français et la manière de rédiger un rapport de mer selon les circonstances, la navigation, bien sûr, les traçages de route avec courant, la méridienne avec l’utilisation du sextant, l’astronomie et la législation maritime. Chacun avait ses cahiers, un cahier pour chaque cours. Régulièrement, le père Le Sage nous donnait des problèmes de navigation à résoudre. Il faut reconnaître que ce n’était pas toujours facile pour lui, avec cette jeunesse plus ou moins disciplinée, plutôt moins que plus. Pourtant il y mettait tout son cœur C’était un excellent pédagogue et un homme de grande valeur. Il a peut-être formé à Groix 200, sinon plus, patrons de pêche.Tous les jours, il fallait donc rejoindre l’école à Port-Lay. Ce n’était pas bien loin pour moi qui venais du Bourg mais d’autres devaient faire la route depuis Locmaria ou Kervédan. Notre lieu de ralliement à Port-Lay était le café tenu par Jean Caudal, lui-même patron de pêche. Le père Le Sage éprouvait parfois quelques difficultés à nous en déloger pour rentrer en classe.

C’est au cours de ce premier hiver d’occupation, alors que les alertes sont quotidiennes avec les avions anglais qui viennent mouiller des dizaines de mines dans les Courreaux, et que le commandant Estienne d’Orves enrôle le Docteur Tual de Port-Louis dans la résistance à la tête du secteur de Lorient, le 23 décembre exactement, que Jacques Bonsergent, un ingénieur lorientais de 28 ans, est fusillé par les Allemands à Paris, à la suite d’une simple bousculade. Je ne parlerais pas de cette affaire tragique s’il n’avait été le fils du meilleur ami de mon père ; j’ai évoqué leur rencontre lors de la première guerre mondiale à l’hôpital Sainte-Anne de Toulon où les soins que prodigua mon père à Monsieur Bonsergent, alors jeune aviateur, gravement blessé à Salonique, lui sauvèrent la vie. Il en résulta une belle amitié indéfectible qui se prolongea par des relations assidues entre nos deux familles. Quand Monsieur Bonsergent achètera plus tard une pinasse, il la fera appeler Ingénieur Bonsergent et la basera à Groix en confiant à mon père l’armement. Ils étaient vraiment devenus comme deux frères.

Le soir de la bousculade à Paris, Jacques Bonsergent portait le même imperméable que son camarade qui avait donné un coup de poing à un officier allemand ivre à Paris le 10 novembre alors qu’ils étaient un groupe d’amis, cinq anciens des Arts et Métiers, les gad’z arts, avec deux femmes. L’officier aurait pris la femme de l’un d’eux par la taille et aurait tenté de l’embrasser. D’où le coup de poing. Les autres ayant pris la fuite, Jacques Bonsergent relève l’officier avant de s’en aller tranquillement. Il n’a rien à se reprocher. Il est arrêté quelques instants plus tard et on l’accuse d’être l’auteur du coup à cause de sa gabardine identique à celle de l’agresseur. Il refuse de donner le nom de son camarade alors que le président du tribunal le sait innocent. Il est condamné à mort et exécuté le 23 décembre au matin. Il écrit une dernière lettre la veille aux siens : « Je suis fort de mon innocence et je m’en vais la conscience propre. Surtout ne me pleurez pas trop. J’aurais pu mourir sur le front. » Il est le premier fusillé de Paris.

L’hiver passa sans autre fait notoire dans la vie de l’île où cependant la vie devenait un tout petit peu plus difficile. Il fallait désormais des laissez-passer. Les avions anglais bombardaient Lorient assez régulièrement pour essayer d’empêcher la construction de la base sous-marine. Comme ces bombardements avaient lieu le plus souvent de nuit, depuis l’île, nous assistions à un sacré « spectacle ». Les puissants projecteurs balayaient le ciel, se croisant, se décroisant, pour essayer de capturer dans leurs faisceaux les bombardiers. Quand cela arrivait, les projecteurs ne les lâchaient plus et la DCA se concentrait sur leurs proies. Nous avons vu tomber de cette façon plusieurs bombardiers en feu. Tous ces événements étaient vécus à Groix avec un certain détachement. Il me semble aujourd’hui que cela ne nous concernait pas. En dehors de la présence des Allemands qui, il faut le dire, sur l’île, n’étaient pas forcément agressifs et méchants - il s’agissait de troupes d’occupation qui n’avaient pour la plupart pas combattu et étaient arrivées là directement d’Allemagne -, il ne semblait pas avoir eu beaucoup de changement dans notre existence. Les relations entre occupants et occupés n’étaient pas mauvaises. Du moins jusqu’à la tournure de la fin 42 et début 43, même si à partir du printemps 1941, les choses avaient quand même commencé à changer réellement, le commandement allemand ayant fait de l’île une position stratégique dans le dispositif de protection de la base de ses sous-marins de Keroman, les fameux U-Boots de l’amiral Donitz.

Ce printemps-là, à l’approche de l’examen, le père Le Sage nous fit faire deux simulations. Je passai les deux avec succès. Ce succès se confirma au mois d’avril à Lorient lors du véritable examen. Sur 27 candidats présentés, nous fûmes 22 à être reçus, 15 pour l’examen de patron de pêche complet et 7 pour le diplôme restreint. Mais les patrons de pêche restreints, dont les prérogatives de commandement, tonnage, zones de pêche, étaient moindres, avaient la possibilité l’année suivante de passer l’examen complémentaire. Après l’examen, nous ne savions pas bien ce que nous allions faire. Il n’y avait pas véritablement de travail et beaucoup de jeunes étaient désoeuvrés. Heureusement, du fait de notre situation d’inscrit maritime, nous ne pouvions pas être astreints au STO et expédiés en Allemagne. Une mention à ce sujet était d’ailleurs apposée dans notre fascicule.

La Bataille de l’Atlantique avait tourné à l’avantage des alliés et, à Lorient, les sous-marins venaient désormais prendre régulièrement leur quartier afin d’être au plus prêt pour attaquer les convois. Journellement, les avions anglais continuaient à bombarder Lorient. Mêmes les navires de pêche n’étaient pas à l’abri d’une attaque aérienne anglaise. Les Allemands autorisèrent à nouveau la pêche lors de l’été 41 et j’embarquai pour la première fois comme matelot sur le Constantin où je fis deux marées et trois autres sur le Pére Guérin avec le célébre et inénarrable Seph Adam. Cet été-là dans l’île, le Conseil Municipal, après avoir adressé ses compliments au Maréchal Pétain, incitait la population à lutter contre les doryphores (sans jeu de mot alors) qui envahissaient les champs de patates.

L’automne 41-42 fut un peu plus pesant. Quelques actes de résistance à l’occupant avaient eu lieu dès l’été. À Locmaria, trois jeunes gens avaient chanté la Marseillaise dans un bistrot. Ils avaient été arrêtés ainsi que la patronne. Avec mes copains Jo Tessol et Charlot Gallenne, nous allions à la côte pêcher à la ligne, chercher des berniques, ramasser des pouces-pieds. Mon père continuait à jardiner et à élever volailles, lapins et cochon. Il y avait encore du thon salé de la fin de l’été précédent dans le charnier. Ma mère arrivait donc tant bien que mal à nous nourrir. C’était vraiment le temps du « pas grand chose à faire ». Pas ou très peu d’argent de poche. Nous nous réunissions, dans la journée mais surtout le soir autour de l’église où nous jouions à la belote ou à la coinché sur le mur de ce que l’on appelait le cimetière et qui avait été l’ancien cimetière du Bourg. Là, nous écoutions les vieux raconter leurs histoires : Maurice Lanco, patron de thonier l’été et l’hiver marchand de charbon, le père Cadoret avec ses grandes moustaches, ancien ouvrier ferblantier et quincaillier, vieux laïcard, le père Héno, menuisier, et d’autres qui, bien qu’à l’époque plus jeunes, comme Sef Guérin, son frère Tudy, Joseph Tonnerre dit Lunette, étaient déjà des figures légendaires de l’île. Et bien d’autres encore que j’oublie et qui ont disparu depuis longtemps. Nous n’avions ni ciné ni télé, mais que ces soirées-là en valaient la peine. Un peu des gars un plus âgés que nous, existait au Bourg une autre équipe, celle d’Auguste Cadoret fils, Joseph Héno fils, Arthur Tonnerre, Bonabesse, Matthieu Mobé, tous eux aussi joyeux lurons.

Quelques années avant la guerre était nés dans l’île un club avec plusieurs équipes de foot. Composée de jeunes ayant vécu à l’extérieur de Groix et qui avaient pratiqué le foot dans des clubs du continent, l’équipe fit rapidement parler d’elle. Il n’y avait pas encore de championnat, mais les matchs amicaux qui étaient organisés amenaient sur le terrain de Kermarec un très nombreux public. L’équipe de Groix battait régulièrement les équipes 1B du CEP, du FCL et de Lorient-Sports. Pour ma part, je jouais goal dans la seconde, le goal de la première était alors Eugène Mobé qui s’exila ensuite à Boulogne. Il était radio de chalutier. Avec moi dans l’équipe seconde, il y avait Charlot Laroque, Jean et Louis Raude, Çaça Plassard, Jean Caudal, Roger Cadoret, Fafa Yvon et quelques autres que j’ai oubliés.

Ce fut à l’automne 41, un jour que nous nous entraînions à une dizaine sur le terrain à Kermarec que nous vîmes arriver un camion d’où descendirent des soldats allemands. Ils nous embarquèrent prestement, manu militari et sans explication et nous emmenèrent à la Kommandantur qui avait été installée dans la maison de Jacques Raude à la sortie du Bourg, à l’intersection des routes de Lomener et de Créhal. Là, nous fûmes accusés d’avoir barbouillé les murs du Bourg d’inscriptions telles que « Vive De gaulle », « A bas les boches ». S’il est vrai que nous l’avions fait quelquefois, cette fois-là ce n’était pas nous. On clame notre innocence. Plusieurs sont relâchés, mais ils en gardent trois : Jo Tessol, Roger Cadoret et moi. Pourquoi nous ? Sans doute parce qu’ils nous connaissaient mieux que les autres, car nous étions du Bourg. Je l’ai déjà dit, à l’époque nos relations avec les Allemands n’étaient pas franchement mauvaises. Nous retrouvions dans les bistrots du Bourg bon nombre d’entre eux, qui étaient assez âgés et quand on arrivait à communiquer, on s’apercevait qu’ils étaient loin d’être nazis.

Pour en revenir à notre histoire, après une nuit passée à la Kommandantur, nous avons été transférés le lendemain à Lorient, la peur aux fesses, car nous ne savions vraiment pas ce qu’ils allaient faire de nous. On nous envoya à l’Arsenal pour travailler. Je ne peux pas oublier cette odyssée. On nous fit passer avec plusieurs autres détenus devant une sorte de commission où siégeaient Allemands et Français. Interrogatoire dans les règles de l’art : identité, situation, compétences. Roger, interrogé le premier, déclina sa profession : Chaudronnier. C’était en partie exacte car son père était quincailler au Bourg et il avait donc des notions de ce métier. C’est moi qui passais derrière lui; lorsqu’on me demande ma profession, je dis marin, mais certain à cause de mon statut d’inscrit maritime que je ne serais pas déporté, j’ajoute que j’avais aussi des connaissances en chaudronnerie. Jo Tessol qui venait ensuite avoua la même chose. Jo et moi n’y connaissions strictement rien à cette profession de chaudronnier. On nous mit dans le même atelier. Là, il y avait de vrais chaudronniers dirigés par un chef d’équipe français et un surveillant allemand. Inutile de dire que le chef d’équipe s’aperçut en moins de temps qu’il ne faut pour le dire que Jo et moi n’avions de chaudronniers que le nom. Roger lui se débrouillait, enfin, bien mieux que nous.

Le premier travail qu’on nous donna à faire, je m’en souviens comme si c’était hier, était des couvercles de marmite. On n’avait jamais tenu un marteau de chaudronnier en main. Devant ce désastre, le contremaître français, qui n’était pas un mauvais bougre, nous mit alors à un service d’entretien, en nous demandant de ne pas nous faire remarquer. Quelques jours passèrent, nous mangions peu, nous couchions dans une espèce de hangar où étaient stockés des vêtements militaires allemands. Comme nous aimions la liberté, des idées d’évasion se sont mises à trotter dans notre tête. Et puis un beau jour, après nous être concertés, la décision de mettre les voiles fut prise. C’était, il me semble, une quinzaine de jours, après notre arrivée à l’arsenal. Roger ne voulait pas nous suivre par peur des représailles. Un soir, Jo et moi, nous attendîmes que tout le monde dorme – nous n’étions pas gardés- et nous sommes sortis dans la nuit. Le bâtiment où nous couchions se trouvait en face de l’embarcadère du bateau de Groix. Nous avions choisi l’heure de la basse mer. Nous pûmes descendre le long du mur d’enceinte de l’arsenal, le longer et remonter du côté de la sortie après quelques acrobaties.

Nous avions pris la décision, sans trop savoir pourquoi, d’aller vers Hennebont et la campagne. Après avoir marché trois ou quatre heures, en nous cachant, nous nous sommes planqués durant la journée dans un bâtiment de ferme. C’était l’automne. Il y avait plein de pommes. C’était assez pour ne pas mourir de faim. À la nuit tombée, nous repartîmes mais toujours sans trop savoir où nous allions. Ah! si, cela me revient maintenant. En réalité, nous étions à la recherche du père de Jo, Jean Pierre Tessol. Jo savait qu’il travaillait comme chef d’équipe sur un chantier allemand du côté de Carnac. Beaucoup de Français faisaient la même chose. Ce n’était sûrement pas de gaieté de cœur, mais il avait sa famille à nourrir. Comme pour beaucoup de pères de famille de l’époque. Cela a été facile de dire à la libération qu‘un tel ou un tel avait travaillé pour les Allemands en oubliant de préciser que la plupart avait été contraint pour élever leur famille.

Notre aventure durait depuis quelques jours quand nous prîmes la décision de revenir vers Lorient tout en continuant à nous cacher. Nous ne savions pas où nous planquer en ville. Le port de pêche fonctionnait tant bien que mal. Quelques rares bateaux continuaient à naviguer. Il y avait aussi, malgré l’activité réduite, quelques bistrots ouverts à Keroman. L’un d’eux était tenu par une jeune femme de Groix, Jeanne Huitel, de Quelhuit. Nous la connaissions bien et elle accepta pendant quelques jours de nous offrir gîte et couvert. Comme nous ne savions pas si nous étions recherchés, nous n’osions pas trop nous faire voir. Nous obtenions parfois du poisson de godaille avec des gars de l’île qui naviguaient sur les bateaux autorisés à sortir. Nous avions aussi réussi à faire savoir à Roger Cadoret où nous étions et de temps en temps, il venait nous voir. Je me souviens que la première fois qu’il nous visita, il avait emporté deux oeufs durs que nous partageâmes à trois. C’est dire que cela nous arrivait quand même d’avoir faim. Notre hôtesse était gentille avec nous, même si nous vivotions tant bien que mal.

C’est dans la chambre de ce bistrot, dont je ne me rappelle plus le nom, qu’un jour on me vola tous mes papiers d’identité et mon portefeuille où il n’y avait d’ailleurs pas d’argent. Nous n’en avions pas. Je ne savais pas trop comment faire mais Jeanne Huitel me conseilla d’aller faire une déclaration de perte au commissariat. Malgré la trouille que j’avais, je le fis, et les flics français ne me posèrent pas trop de questions sur ma situation. Bien m’en fut de faire cette déclaration. Car quelques mois après, rentré à Groix, un beau jour, les gendarmes allemands vinrent me chercher à la maison et me transfèrent à la kommandantur de Lorient qui se trouvait alors à la Chambre de Commerce et d’Industrie qui existe toujours actuellement au même lieu sur le quai des Indes. Je fus interrogé sur les papiers qui m’avaient été volés et qu’on avait retrouvés sur un marin allemand, déserteur, en Allemagne. Heureusement que j’avais eu la bonne idée d’aller faire une déclaration de vol lorsque mes papiers m’avaient été volés. Je fus donc libéré. Je venais d’échapper, peut-être pas au peloton d’exécution, mais au moins à la déportation en Allemagne.

Pour en revenir à notre séjour à Keroman quelques mois plus tôt, comme notre absence à l’Arsenal n’avait pas l’air d’avoir été trop remarquée, nous avions pris la décision de revenir à Groix. Ce que nous fîmes en essayant d’être le plus discret possible. Nous avons repris notre vie quotidienne qui devenait quand même de plus en plus difficile surtout dans les familles comme les nôtres, la mienne comme celle de mon copain Jo Tessol, où les enfants étaient nombreux.

Et cet hiver aussi passa, les distractions étaient de moins en moins nombreuses, nous n’osions plus aller jouer au foot, le travail quasi inexistant sauf si l’on acceptait de faire quelques travaux pour les occupants. Je le fis à l’époque. Beaucoup d’autres Groisillons aussi. Les Allemands payaient rubis sur ongle. Et en francs français. Ce n’était pas de la collaboration mais une nécessité vitale. Comment faire autrement dans une île où il n’y avait rien d’autre à faire? On fut embauché à quelques-uns à l’école de La Trinité où notre boulot consistait à éplucher les légumes et à nettoyer les pièces de l’école qui servaient de réfectoire aux Allemands. On ne peut pas dire que nous prîmes grande part à l’effort de guerre nazi. En tout cas, cela permettait à la maison de mettre un peu de beurre dans les épinards, mes frères Yvon, Loïc, Michel étant encore jeunes.

Avec les copains de la bande du Bourg, Jo Tessol, Charlot Gallene, mon frère, Jean et Loulou Raude, Çaça Plassard, Fafa Yvon, et j’en oublie, le dimanche, on mettait à la masse quelques francs chacun et l’on allait, un dimanche à Locmaria, un dimanche à Quelhuit, un dimanche à Kerlard, faire le tour des bistrots. On ne risquait pas trop de se saouler, les boissons alcoolisées étant assez rares à l’époque, à part un peu de vin. Si nos rapports avec les gars de Quelhuit étaient bons, par contre avec ceux de Locmaria, ils étaient franchement mauvais, et lorsqu’on parle en 1990, de batailles rangées dans les banlieues parisiennes entre jeunes, avec en moins l’esprit de méchanceté chez nous, le climat était le même. Nous partions du Bourg avec pour seul but d’aller nous frotter à ceux de Locmaria. Nous n’avions rien contre eux mais chaque camp se prétendant le plus fort ou affirmant que dans ses rangs certains gars étaient plus forts que les autres, cela finissait sur le port par des batailles rangées au cours desquelles, sans fanfaronnade, nous prenions le plus souvent le dessus. Ces garçons avec lesquels nous avons eu ensuite, l’âge aidant, de bonnes relations avaient noms Nexer, Mollero, Gallo, et d’autres dont les noms se sont estompés dans les brumes de l’oubli.

La bande du Bourg avait établi à Locmaria son quartier général chez Nono, célèbre cafetier de l’époque dont l’établissement portait le nom de L’excelsior. Il était homosexuel et ne le cachait pas. Il avait alors des préférences pour les gars du Bourg, peut-être en raison de leur virilité. Mais personnellement je dois dire que je n’ai jamais consommé mais d’autres y sont passés. Je ne sais pas de quel côté. Et je dois à la vérité de dire que j’en ai profité, matériellement parlant. Car Nono offrait à ses amants quelque avantage en nature. La bouffe, l’argent, la boisson, de temps en temps, nous étaient bien utiles, mais il fallait se sacrifier. Paix à ceux qui l’ont fait!

Au Bourg, lorsque nos moyens nous le permettaient, nous fréquentions aussi les bistrots dans lesquels nos relations avec les occupants n’étaient pas mauvaises. Certains étaient là depuis le début de l’occupation. Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter sur cette période. L’organisation Todt avait installé un camp en bas du cimetière, là où se trouve actuellement la maison de Germaine Tonnerre. De nombreux ouvriers allemands de cette organisation y étaient casernés tandis que de l’autre côté de la route des déportés du Travail Français, des requis mais aussi des droits communs, comme Henrio, le fils du procureur de Lorient qui avait tué son épouse en 1934, étaient enfermés dans un camp d’internement où ils vivaient dans des conditions bien difficiles. Ils étaient venus dans l’île en novembre 1942 (ils étaient près de 300) pour y construire les abris en béton et d’autres installations dont les stands de tir pour les gros canons à Moustéro. Ils passaient tous les jours dans notre rue, devant chez nous, vêtus de la même tenue et nous les appelions les bagnards.

Les Allemands de l’organisation Todt étaient plutôt des hommes âgés et le soir, après le souper au camp, ils venaient faire un tour et boire un coup dans les bistrots du Bourg. Ils repartaient souvent avec un coup dans le nez et c’est là qu’à deux ou trois nous intervenions. Nous les attendions à côté du cimetière, dans le noir, on faisait d’ailleurs en sorte d’attaquer plutôt ceux qui étaient seuls. On lui sautait dessus à deux ou trois et on lui fauchait son argent en faisant en sorte de ne pas trop l’abîmer. Comme le plus souvent, il était saoul et pas marqué, il n’osait pas aller se plaindre. Et cela nous faisait un peu d’argent de poche.

Une autre fois, sur les murs de la Gast, la douane allemande, dont le chef ne nous aimait pas, on l’appelait le Chinois, en face de l’hôtel de la Marine, Jo Tessol et moi, on avait été écrire à la peinture blanche sur la porte « Vive De Gaulle ». Inutile de dire que le lendemain, le Bourg était en émoi et quelques gens avaient tout de suite dit : C’est Pented et Coucou. C’étaient nos surnoms. C’était moi qui avais écrit, mais j’avais déformé mon écriture et quand le Chinois nous a interrogés et fait écrire, même s’il était sceptique, il nous a relâchés. Mais je crois qu’il y avait eu aussi intervention de Monsieur Orvoën, qui jouait alors le rôle de maire puisque Firmin Tristan avait disparu, et aussi de l’interprète de la Kommandantur, Karl, qui avait connu avant-guerre la France où il y vivait, qui parlait parfaitement le français et aimait bien les Groisillons. Après cela nous sommes restés quelque temps tranquilles.

C’est aussi à cette époque, à l’automne 42, que j’ai commencé à fréquenter celle qui devait devenir quelques mois après ma femme. Les bistrots que nous fréquentions le plus au Bourg étaient le Bureau de tabacs, en face de chez François Fornour qui tenait le café Bleimor, les bistrots chez Dédée Madec, Chez Seph Guérin et chez Odette Le Faou (Maison de Pierre Guéhenno). Pour la petite histoire, je vais essayer de me rappeler combien, il y avait de bistrots dans le Bourg. En remontant de Port-Tudy, le premier était celui des Quilliec, en face du cinéma, puis sur la droite, la mère de Joseph Guérin, puis chez Ménach, l’hôtel de la Marine, chez Corvest, puis on prenait la rue de la poste, Charlesse, Joseph Lunette, Paul Davigo. En remontant vers le presbytère Odette Le Faou, Alice Balfeu. En redescendant la rue de mes parents, Seph Guérin, Peutchan avec la boulangerie, Célestin Béhérec. En allant vers la Trinité, Mena Guillien et sa charcuterie, Annie Hardy, la mère de Célestin Yvon (le jardin Fleuri). En revenant vers le Bourg Dédée Madec, Joseph Puillon, le bureau de Tabacs, Melle Anna, François Fornour. Et je dois bien en oublier un ou deux. Cela faisait quand même une belle brochette.

Notre quartier général était le Bureau de tabacs. Tout d’abord parce qu’il y avait le tabac pour rabioter quelques cigarettes en plus des tickets de rationnement et qu’il y avait aussi deux filles, Mariange et Jeanne et que leur mère, la patronne, Mariange aussi, qui devait devenir ma belle-mère, était une femme exceptionnelle. C’est surtout après le décès de mon épouse en novembre 1975 que je me suis rendu compte des qualités de cœur de ma belle-mère. Bien qu’elle n’en parlât pas, je sais que le décès de sa fille fut un grand choc pour elle. J’avais l’impression qu’elle se culpabilisait en considérant qu’elle n’avait pas été pour Mariange la mère qu’elle aurait pu être et que peut-être elle avait favorisé sa fille Jeanne au détriment de sa sœur. Mais ceci n’est qu’une impression personnelle. Ce que je sais, c’est que pour moi, après le décès de mon épouse, elle fit tout pour me considérer véritablement comme son fils. Toujours pleine d’attentions, me demandant ce que je voulais manger, si je n’avais pas besoin d’argent, etc… Je pense que le décès de sa fille eut des répercussions sur sa santé personnelle. Lorsqu’elle disparut, deux années plus tard, j’en éprouvai beaucoup, beaucoup de peine.

Ma belle mère, la célèbre meumée Mariange dont mon fils Lucien parle sur scène depuis si longtemps avec tendresse et émotion - ceux qui ont pensé qu’il se moquait d’elle en racontant ses histoires ne peuvent comprendre l’immense affection que ces deux êtres-là se sont portés - vivait comme elle avait envie de vivre, sans se préoccuper de ce que l’on pouvait dire et penser d’elle. Très curieuse, elle aimait interroger ses clients et savait à peu près tout ce qui se passait dans l’île. Le café marchait bien, du fait du rationnement du tabac, tout le monde essayant de rabioter qui un paquet de cigarettes, qui un demi-paquet de tabac à rouler ou à priser, qui un morceau de chique. Mon futur beau-père, lui, patron de chalutier, était déjà malade à l’époque. Il avait une angine de poitrine qui l’obligeait à rester au lit une bonne partie de l’hiver. Mais il est certain que s’il avait pu être soigné comme on soigne actuellement il n’en serait pas mort.

C’est donc dans ce bistrot qu’est né mon amour pour ma future femme, Mariange Tonnerre, qui était l’aînée. Cela est venu petit à petit. Quelques sorties au cinéma, quand il y en avait, quelques promenades, quand ma belle-mère les y autorisait, parce que je ne peux pas dire au départ que je fus bien accepté par elle. J’avais une réputation de tête brûlée à l’époque. Nous nous avouâmes notre amour au cours d’une de ces promenades au charme quelque peu poétique que peuvent vivre une jeune fille de 21 ans et un jeune homme de 20 ans. Et portant l’heure n’était pas trop au romantisme. Deux événements tragiques étaient venus endeuiller l’île. Le 9 décembre, les Allemands tiraient depuis la côte de Port-Lay sur un petit canot à voiles venant de l’ouest et se dirigeant vers l’île. Le jeune Charles Penvern âgé de 12 ans reçut une balle en pleine tête. Dix jours plus tard, au camp allemand du Pradino, Francine Puillon de Quéhello, une jeune fille de 21 ans était tuée par un soldat allemand dans des circonstances qui n’ont jamais été réellement éclaircies.

Il est évident qu’à partir de l’hiver 42-43 où j’ai commencé à fréquenter celle qui allait devenir ma femme, j’ai changé d’attitude envers les copains que j’ai commencé à délaisser un peu. Il me fallait faire ma cour et ce ne fut pas toujours facile. Mais lorsqu’on est amoureux, les astuces pour se rencontrer sont faciles à échafauder et nos rencontres en dehors du Bureau de Tabacs s’effectuaient à quelques mètres de là dans la laire (c’est l’appellation donnée dans l’île à une ancienne aire à battre), chez Jeanne Herpe, qui était bonne au bistrot tenu par mes futurs beaux-parents, et nous laissait seuls. Et ce qui devait arriver arriva. Un soir où les bombes tombaient sur Lorient au début de 1943…

Au début février 43, Mariange m’annonça qu’elle était enceinte. Nous étions tous les deux parfaitement heureux de cet événement, même si je n’avais pas encore vingt ans et Mariange vingt-et-un. Mais il restait à vaincre les réticences - c’est peu dire - de ma future belle-mère dont, avec le recul, je comprends la position. Dix-neuf ans, pas de travail, elle avait sans doute rêvé mieux pour sa fille. Mon futur beau-père, lui, m’avait déjà admis. Du côté de mes parents, pas de problèmes. D’ailleurs que dire et que faire à l’époque sinon d’accepter la situation. Mais il fallait d’abord que Mariange annonce la nouvelle à sa mère. Ce n’était pas le plus facile. En réalité les choses se passèrent mieux qu’on pouvait le craindre. Mise devant le fait accompli et celui aussi que nous nous aimions, il fallait choisir une date. À cette époque, le fait de se marier enceinte était considéré comme une chose pas très bien du tout. Depuis et heureusement les choses ont bien changé. Il fallait donc fixer le mariage au plus vite, ce qui fut fait lors d’une rencontre dans la cuisine du Bureau de Tabac entre Mariange, moi, ses parents et les miens. Malgré un petit sermon de part et d’autre (mais dans le fond mes parents étaient bien contents car ils s’apercevaient que je m’assagissais), la date du mariage fut fixée au 1 mars 1943.

Et alors, ce furent les préparatifs. Ma fiancée ne voulait non pas d’un grand mariage mais d’un mariage tout court. Il fallut aller à Nantes acheter sa toilette; mon costume (avec l’argent de Mariange), sa bague de fiançailles et nos alliances (toujours avec son argent). Je connaissais à Nantes Mr et Mme Baudeau qui tenaient auparavant la bijouterie Chevassu, place Alsace-Lorraine et qui avaient fui Lorient pour prendre une autre bijouterie à Nantes après les bombardements de Lorient. Ils nous reçurent très chaleureusement car mes parents avaient avec eux des rapports très amicaux par l’intermédiaire de nos parents Le Franc avec qui ils étaient amis. Leur fils Albert s’est d’ailleurs marié ensuite avec Suzanne le Franc. C’est grâce à M. et Mme Baudeau, chez qui nous avions acheté nos alliances, que je pus trouver mon costume de mariage et Mariange sa tenue de mariée. Ma future belle-mère nous accompagnait à Nantes où elle eut son petit succès dans les rues avec sa coiffe du pays de Lorient.

De retour à Groix, nous nous lançâmes dans les préparatifs du repas de noce qui avait été fixé chez Mme Corvest où existait une grande salle de restaurant (actuellement le magasin Lanco). Mais nous devions fournir à la patronne ce qu’il fallait pour faire à manger. Mariange et moi, nous nous mîmes en quête de victuailles, poulets, lapins, surtout. Ce fut relativement facile. Bien que les cigarettes et le tabac étaient rationnés à l’époque, il y avait toujours un peu de rab, et ce fut une bonne monnaie d’échange. Ma fiancée se servait dans le stock mais avec suffisamment de prudence pour que sa mère ne s’en aperçoive pas. Sauf qu’un jour, quelqu’un, mais je me rappelle plus qui, ayant appris que nous faisions l’échange dans les villages de tabacs contre de la nourriture, était venu au bistrot proposer ses poulets et ses lapins. Surprise et colère de ma future belle-maman, mais là aussi tout finit par s’arranger. Je me rappelle qu’à l’époque Mariange et moi avions fait tout le tour de l’île et visité la majorité des villages pour obtenir le ravitaillement de notre repas de mariage. Le lundi 1er mars 1943 fut notre grand jour. Il y eut encore un autre mariage ce jour-là, mais je ne me souviens plus de quel couple. Tout se passa très bien. Je crois que nous étions entre 60 et 70 pour fêter l’événement, ma famille, celle, plus importante, de Mariange et nos copains et copines communes. Deux jours plus tard, je célébrai mes 20 ans tout ronds.

Chapitre 5

La Guerre 39-45
2ème partie : 43-45

Je m’installai au Bureau de Tabac le jour même de mon mariage, avec mon maigre bagage et sans le moindre argent, pas même de poche. Mon beau-père qui aimait beaucoup sa fille avait décidé de nous donner sa propre chambre, celle qui se trouve la plus au fond à gauche, au pignon est, au premier étage. Mon beau-père qui m’avait tout de suite adopté me considéra aussitôt comme le fils qu’il n’avait pas eu. Ce fut plus difficile avec ma belle-mère. Mais cela s’arrangea avec le temps. Il est vrai que je n’avais pas très bonne réputation à l’époque. Coléreux, batailleur, hargneux, bringueur, je n’étais certainement pas le gendre idéal. Mais à mesure des années, mes rapports avec ma belle-mère, non seulement, s’amélioraient, mais devinrent affectueux et privilégiés. Je me rendis compte, au fond, qu’elle était une femme de cœur et que ses réticences à mon égard n’étaient peut-être pas à l’époque si illégitimes. Moi aussi, je mis de l’eau dans mon vin et nos relations dans le cadre familial devinrent excellentes.

Je restai quelque temps, celui de la lune de miel, sans rien faire, mais ayant pris femme, je devais trouver du travail, même si cela n’était pas facile à l’époque. Mon père avait de bons rapports avec Joseph Métayer, le père Pinot, qui habitait près de chez nous. Celui-ci commandait alors le Pen-er-Vro, le courrier qui faisait la ligne Lorient-Groix-Lorient. Il lui demanda s’il ne pouvait pas m’embaucher comme matelot. J’attendis quelque temps et je m’embarquai au début avril 1943, je crois. L’équipage alors à bord était formé de gens plus vieux que moi. Le chef mécanicien, Jo Puillon - dit Jo Youn -, neveu de Pinot, le second mécanicien, Laurent Puillon de Kerlard, le bosco Gaston Uzel, son frère Pierre, Lucien Yvon et moi-même. Tous étaient de Piwisy, la partie ouest de l’île, et étaient apparentés les uns aux autres; j’étais le seul étranger mais je fus vite adopté car à vingt ans j’étais costaud, et des costauds sur un bateau, il y en a toujours besoin. Je venais de mettre sac à bord du Pen-er-Vro quand il fut réquisitionné par les Allemands, mais il demeura sous pavillon français. Nous n’étions pas obligés de payer les cotisations ENIM (Etablissement national des Invalides de la Marine), équivalent des charges sociales de la Sécurité Sociale pour les travailleurs à terre, mais ma belle-mère tint à ce que je le fasse ; en fait c’est elle qui les régla. Elle me disait « mab, pense à ta pension ». En réalité, cela ne me servit pas à grand-chose parce que, plus tard, en raison des problèmes de santé de ma femme, je dus prendre ma pension à 50 ans avec seulement 25 annuités de navigation comptabilisées. Mais ceci prouve au moins que ma belle-mère, en se souciant de mon avenir, commençait à m’adopter.

L’embarquement sur le Pen-er-Vro fut une expérience enrichissante, dans la mesure où, réquisitionnés par les Allemands, nous étions à leur disposition, mais nous transportions aussi des passagers, groisillons ou non. À Lorient, nous accostions au port de pêche. Un seul voyage par jour, départ de Groix le matin à 8 heures, retour à Groix le soir à 17 heures. Dans la journée donc, à Kéroman, il n’y avait rien à faire. Lorient était alors une ville que les bombardements de janvier et février avaient presque entièrement détruite. Mais les bombes incendiaires n’avaient pas réussi à détruire la base sous-marine où il y avait toujours plusieurs sous-marins en réparation. Je crois que c’est à la mi-avril 43, le 14, si mes souvenirs sont bons, que venant de Groix, nous aperçûmes un sous-marin en surface qui rentrait à Lorient devant nous, à 200 ou 300 mètres, l’équipage sur le pont. Tout à coup, nous le vîmes sauter sur une mine, prendre feu et exploser. Il n’y eut qu’une dizaine de survivants. Inutile de dire que nous n’étions pas fiers. Comme notre coque était aussi en fer, impossible de nous approcher sous peine de subir le même sort, même si nous passions régulièrement en rade dans une installation destinée à démagnétiser les bateaux en acier. Des vedettes en bois sont arrivées sur place et nous, nous fîmes demi-tour, vers Port-Tudy, en attendant que la passe soit déminée. C’est pour cette raison, la présence des mines, qu’à cette époque fut également réquisitionnée à Groix la pinasse en bois de Pierre Guéhenno qui portait le nom Mathurin Guenno et sur laquelle se trouvait, comme matelot, mon père. Un navire en bois courait moins de risque avec les mines magnétiques. Mes voyages journaliers sur le Pen-Er-Vro n’étaient pas faits pour rassurer ma femme et ma mère qui l’une comme l’autre n’étaient pas tranquilles. Le seul point rassurant, c’est que en tant qu’inscrit maritime, nous n’étions pas astreints au STO et que malgré les demandes de plus en plus importantes de l’organisation Todt en main d’œuvre, nous étions un peu plus privilégiés.

Durant les premières semaines de mon embarquement sur le Pen-er-Vro, les bombardements continuaient. Les Anglais et Américains venaient régulièrement, quelquefois même de jour, bombarder la base sous-marine dont la construction se poursuivait toujours. Nous accostions pas très loin de là. Dès que les sirènes retentissaient, nous allions à l’abri sous la glacière, qui est toujours en place, et nous étions relativement bien abrités. Mais je dois reconnaître à nouveau que nous ne nous sentions pas tellement concernés par cette guerre. La spécificité îlienne faisait, en dehors de la radio, que nous n’étions pas tellement au courant de ce qui se passait sur le continent. La Résistance, par exemple, même si quelques-uns d’entre nous avaient été contactés pour en faire partie, n’existait pas à Groix. Du moins activement. Il fallut le débarquement allié du 6 juin 1944 pour voir quelques jeunes Groisillons partir en cachette de l’île pour rejoindre les FFI. Mariange n’avait pas voulu que je me joigne à eux et ainsi que je l’ai déjà dit, sur le Pen-Er-Vro, nous faisions de la résistance à notre manière en aidant les ouvriers réquisitionnés ou déportés à quitter l’île.

Mon désir, avant notre mariage, qui était aussi celui de mon frère Maurice et quelques autres copains, était plutôt de rejoindre les Forces Françaises Libres en Angleterre. Comme je l’ai déjà expliqué, nous avions essayé une fois en juin 1940, avec le Constantin - mais en y réfléchissant, je me demande si ce n’était pas avec le Fantine qui avait appartenu à mon bau-père quelque temps dans les années 1920 - que nous avions armé à une vingtaine de jeunes, juste avant l’arrivée des Allemands sur l’île en l’espace de deux jours. Malheureusement, les évènements nous empêchèrent de partir à temps et dés l’arrivée des Allemands, ceux-ci empêchèrent tout départ.

Mais nous gardions toujours cette idée en tête, à la fin 1942 et au début 1943. Avec quelques copains du Bourg, dont mon frère Maurice, nous avions vraiment envie de rejoindre l’Angleterre et nous en parlions beaucoup. Personnellement, mon mariage vint annuler ce projet. Mais les autres continuaient à s’en entretenir et vers le mois de mai se constitua une équipe qui avait l’intention de profiter de la campagne de thons qui s’annonçait pour essayer de partir. Il s’agissait de mon frère, Maurice, un patron Ange Yvon (Milord), son frère Jean, Charlot Gallène, Hyppolyte Mobé, Paul Puillon, Eugène Niclot, Henri Stéphant, comme par hasard tous des gars du Bourg. Peu de gens étaient dans la confidence. Il fallait d’abord trouver un thonier à armer. Ce fut la Joie des Anges qui appartenait au père de Paul Puillon. L’armer et avoir l’autorisation avec les Allemands d’aller faire la campagne de thons, ce n’était pas évident. C’est là qu’il faut bien reconnaître la part de naïveté qu’il y avait chez les Allemands qui, face à la volonté de tout un équipage de jeunes gens, les avaient quand même autorisés à partir. Il devait y avoir aussi de leur part quelque intérêt en pensant qu’ils auraient été les premiers à profiter du poisson lors du retour du voilier. Ce fut, je crois, à la fin du mois d’août (Lire l’épisode de l’odyssée de la Joie des Anges avec la notice biographique de la vie et de la mort de Maurice Gourong). Mon frère sera le seul à ne pas revenir de cette guerre. Engagé dans les commandos fusiliers marins de Kieffer, il fut tué au combat le 1er novembre 1944 à Flessingue en Hollande lors de la libération par les commandos franco-britanniques de l’île de Walcheren.

Pour en revenir à Keroman, où nous attendions dans la journée sur le Pen-Er-Vro le retour à Groix, comme nous n’avions pas grand-chose à faire, nous nous promenions le long des voies de chemin de fer, entre le port et la ville pour ramasser quelques morceaux de charbon tombés des locomotives. D’ailleurs, les chauffeurs de trains qui nous voyaient occuper à cette tâche laissaient quelquefois tomber des gros morceaux de charbon que nous nous empressions de recueillir. Ainsi, je revenais tous les soirs chez moi au Bureau de tabac avec mon petit sac de charbon qui était alors le bienvenu. Avant la naissance de notre fils Lucien, un poêle avait été installé dans le milieu de notre chambre; et je dois dire que nous avions tellement besoin de nous chauffer que jamais nous n’avons penser aux effets possibles du gaz carbonique.

Parmi les trois cents ouvriers et de déportés qui construisaient les abris ou les ouvrages de défense, notamment à Moustéro où deux énormes canons avaient été montés et abrités à plusieurs mètres sous terre, il y avait pas mal de gens assez jeunes qui avaient été raflés un peu partout en France. Inutile de dire qu’ils n’avaient pas envie de rester là. Mal nourris, maltraités, pas payés, ils essayaient par tous les moyens de regagner le continent. Certains le firent avec des canots et la complicité de pêcheurs. Certains volèrent carrément les canots. Sur le Pen-er-Vro, nous fûmes aussi sollicités et tout l’équipage, à l’exception du patron Joseph Métayer, que nous soupçonnions d’être pro-Allemand - cela fut démontré à plusieurs occasions -, accepta d’aider ces gens à regagner le continent. Mais nous devions faire très attention. Nous avions aménagé deux caches. La première était située dans la chambre, derrière les banquettes où les passagers s’asseyaient; les fuyards étaient cachés par les brassières de sauvetage entre la coque et le vaigrage. Inutile de dire que l’on n’y était pas à l’aise. L’autre se trouvait dans le poste d’équipage, dans le pic à chaîne qui avait été transformé en cuve à eau et que nous remplissions aux 2/3e . Les deux mécaniciens avaient aménagé un espace entre le plafond et la surface de l’eau où 2 à 3 hommes pouvaient se cacher.

Inutile de dire que l’on réclamait souvent nos services et qu’il fallait faire un choix en prenant bien soin de ne pas avoir à faire à des provocateurs. Des sommes d’argent nous furent proposées. Personnellement, je les ai toujours refusées, et j’en suis persuadé, les autres aussi. Nous opérions de la façon suivante. En général, ceux que nous passions, nous les connaissions parfaitement. Certains me contactaient le soir au Bureau de Tabac quand ils venaient chercher leurs rations avec les tickets ou boire un coup, du moins ceux qui étaient libres. D’autres s’adressèrent à d’autres membres de l’équipage qui les connaissaient parce qu’ils habitaient près de chez eux. Quelques-uns furent recommandés par ceux que nous connaissions. Ils prenaient contact avec nous plusieurs jours auparavant. Nous fixions un jour de départ et leur demandions de venir à bord le matin de très bonne heure ou dans la nuit, après leur avoir indiqué les deux caches possibles. Nous, nous arrivions à bord le matin, une heure avant le départ et vérifions que tout était en ordre. Les Allemands venaient fouiller quelques minutes avant que nous larguions les amarres. Les fouilles, il faut le dire, étaient sommaires. Ils n’ont jamais trouvé personne mais quelle trouille pour nous. Si la cache du puits à chaîne qui se trouvait sous le poste d’équipage était difficile à trouver, il est arrivé que les Allemands déplacent quelques brassières dans la chambre; nous ne menions pas large. Nous ne passions pas plus de 2 ou 3 volontaires au départ à la fois et du printemps 43 au printemps 44, nous avons permis à quelques dizaines de rejoindre le continent.

Quelques lettres de remerciements nous sont parvenues après guerre. J’en ai gardé deux ou trois pendant longtemps, mais je les ai perdues. Je ne sais pas si les Allemands s’apercevaient ou fermaient les yeux sur les disparitions. Comme quelques canots étaient volés, peut-être pensaient-ils qu’il y avait à bord plus de gens qu’il n’y en avait en réalité. Nous avons fait cela de façon très naturelle, sans trop penser aux risques et aux conséquences que cela aurait pu avoir pour nous-mêmes et nos familles. Pas plus qu’après la guerre, nous nous sommes vantés d’avoir permis à quelques dizaines de déportés d’avoir pu rejoindre le continent, leur famille ou se cacher.

Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter sur cette période, mais il me faudrait beaucoup de pages pour ça. De cette année passée sur le Pen-er-Vro, je retiendrai surtout l’esprit de camaraderie qui régnait entre nous, surtout lorsque Joseph Métayer fut débarqué pour d’obscures raisons et remplacé par Lucien Goumon. L’équipage des gars de Piwisy était vraiment sympa. Le 17 juin, l’Edouard Gougy, un chalutier de Dieppe, réquisitionné et armé par les Allemands, avait sauté sur une mine au large des Grands-Sables. Il n’y avait eu que quatre survivants sur la trentaine d’hommes d’équipage. Je ne sais pas si les Allemands autorisèrent la pêche au thon lors de l’été 1943 mais je crois que non. Lors des bombardements de janvier et février 1943, les armements de Lorient (Scaviner, Gautier, etc) s’étaient repliés sur Concarneau. Les chalutiers et pinasses devaient travailler de nuit tous feux éteints et les accidents et abordages furent nombreux. C’est cette année-là que la pinasse Marie-Rose de Concarneau disparut avec à son bord Laurent Penhoët.

Un autre évènement marquant dans la vie de l’île eut lieu le 18 août. Un avion anglais tomba tout près du village de Quéhello. Un seul homme en réchappa, mais, atrocement brûlé, il mourut peu de temps après avoir été récupéré. Des insulaires, en nombre assez important, à la nouvelle que l’aviateur anglais devait être enterré dans l’île, s’habillèrent pour assister aux obsèques. Les occupants, craignant une manifestation anti-allemande, décident de transférer la dépouille à Lorient. Un groupe de femmes descendirent à Port-Tudy et jetèrent des fleurs à la mer quand s’éloigna le bateau. En représailles, les Allemands expulsèrent vers 20 heures de leurs maisons les habitants de Quéhello, à qui on interdit de ne rien emporter de chez eux, ni vêtements ni objets, durent trouver asile chez des parents et des amis. Ils ne furent autorisés à regagner leur domicile que le lendemain.

Et c’est ainsi que se passa cette année 43 dont l’évènement le plus important pour moi et mon épouse fut le 11 octobre 1943 la naissance de notre premier fils, Lucien. Malgré le trouble de l’époque, malgré les circonstances de notre mariage hâté, ce fut une grande joie dans la famille. Mariange tenait à ce qu’il s’appelle Lucien, mais il fallait ensuite ajouter le nom de ses deux grands-pères, Benoît pour mon beau-père et Maurice pour mon père, et Marie, pour qu’il soit protégé par la Vierge. Je ne suis pas sûr que dans sa vie et, encore moins maintenant, il ait été persuadé de l’efficacité de cette protection.

Ce que je peux dire de cette période, c’est que malgré les restrictions, il n’eût jamais froid. Le poêle à charbon, installé au beau milieu de la chambre, au désespoir de ma belle-mère qui craignait pour son parquet, était ravitaillé par le petit sac quotidien de charbon ramassé le long des voies ferrées à Lorient. Mes beaux-parents furent heureux et mes parents aussi qui devenaient tous les quatre grand-père et grand-mère pour la première fois. C’est aussi un évènement dans une vie que celui d’être grand parent d’un premier petit enfant. Ce fut ma mère et mon beau-père qui, au titre de marraine et parrain, tinrent notre nouveau-né sur les fronts baptismaux.

Au Bureau de Tabacs, nous étions parfaitement heureux, Mariange était très fière de son bébé et moi de mes nouvelles responsabilités de père. Papa, alors que je n’avais pas encore l’âge de la majorité qui était alors fixée à 21 ans, me conférait un statut d’homme que j’affirmais envers les copains que je continuais à voir car toute la bande du Bourg conservait toujours comme quartier général le Bureau de Tabacs, où il n’y avait plus qu’un coeur à prendre, celui de ma belle-sœur Jeanne qui avait 19 ans à l’époque. Mais pour moi, plus question de sortir en dehors du foot. Ah! le foot dans l’île…

Depuis 3 ou 4 ans déjà, j’avais commencé à jouer à l’USG, l’Union Sportive Groisillonne, club qui avait été constitué en 36-37, je crois, et qui possédait une bonne équipe avec Robert Guyader, venu comme instituteur libre dans l’île, Joseph Bihan, le pharmacien, Henri Romieux, le toubib, Auguste Cadoret père, quincailler, Jean Gourronc (surnommé Counif), Victor Roperh et quelques autres. Le terrain était à Kermarec. Au début de la guerre et pendant l’occupation, nous avions pris la relève de cette équipe première dont la plupart des membres avait été mobilisée. Lorsque j’étais là, entre deux embarquements, je ne manquais jamais d’aller jouer au foot; j’étais d’ailleurs considéré, sans vantardise, comme un bon joueur. J’avais commencé goal en 2e puis en première à 17-18 ans en alternance avec Loulou Yvon (surnommé Fornour). Nous formions une bonne et belle équipe de copains. Il est curieux de constater que cette équipe, qui organisait des matches amicaux avec d’autres clubs de Lorient, était presque entièrement constituée de gars du Bourg. Pas ou pratiquement pas de garçons de Locmaria ou de Quelhuit. Il y avait dans cette deuxième génération de footballeurs, François Plassard dit Sassa, François Yvon dit Fafa, les frères Raude, Jo et Loulou, Louis Yvon, Jean Caudal, Charlot Laroque (du village du Méné, il était le seul à ne pas être du Bourg), Mothé Quéré, qui devint mon beau-frère ensuite, moi-même et quelques autres. Nous nous déplacions quelquefois à Lorient et recevions les clubs de cette ville : le FCL, le CEP, Lorient-Sports. Mais après mon mariage, comme j’étais embarqué sur le Pen-er-Vro, Mariange ne voulut pas que je continue à jouer à l’extérieur. Mais, je me souviens que, de temps en temps, à Groix, lorsque nous ne jouions pas, Henri Romieux, le médecin, qui n’avait pas été mobilisé au début de la guerre, avait été fait prisonnier et libéré après la mort de son père afin que l’île retrouve un médecin, venait me chercher pour aller à l’entraînement. Comme c’était notre toubib, Mariange, mon épouse, n’osait pas dire non. Et je pouvais retrouver les copains à l’entraînement.

Pour nous, à Groix, la vie continuait, comme la guerre aussi, en cet hiver 1943-44. En dehors de mon travail sur le Pen-er-Vro et des traversées quotidiennes Groix-Lorient, Lorient-Groix, Mariange et moi allions souvent chez nos parents leur faire voir notre premier fils. Mariange avait un esprit de famille très poussé. Nous rendions souvent visite à ses oncles, Pierre Tonnerre à Port-Tudy et surtout à ceux de Kerliet, le berceau de sa famille, les oncles Jean-Michel et Alexandre qui y habitaient avec leurs femmes, la tante Victoire et la tante Fine; chez celle-ci, vivait encore la grand-mère paternelle de Mariange, la meumée Chann, Jeanne Tennier, qui approchait ses 75 ans et qui, paralysée des bras et de jambes depuis l’âge de 40 ans, demeurait toujours allongée dans une sorte de chaise longue. Je ne me souviens pas l’avoir entendue se plaindre une seule fois de son sort. Toujours souriante, un mot gentil pour chacun de ses petits-enfants, elle supportait son infirmité avec courage et abnégation. Je me rappelle qu’on lui avait soudé, à sa demande, deux fourchettes bout à bout pour qu’elle puisse elle-même prendre sa nourriture dans son assiette sans déranger personne. Elle était volontaire. Elle était aussi très fière de Lucien qui était son premier arrière petit-fils. A chaque fois que nous allions la voir, à la belle saison, et c’était bien souvent, une ou deux fois par mois au moins, Mariange lui apportait toujours quelques fleurs. Nous étions bien accueillis chez n’oncle Alexandre comme on prononçait alors (contraction de « mon oncle ») et tante Fine. La famille, à cette époque, ça avait du sens.

Un autre de nos buts de promenade était le village de Kermario où habitait la sœur de ma belle-mère, la tante Rose, avec son mari, l’oncle Maurice et leurs quatre enfants, Jojo, Mimi, Mauricette et Maurice. La tante Rose était ce que l’on peut appeler un personnage. Aucun complexe, cela se voyait entre autre à sa façon de s’habiller, de s’exprimer et dans ce qu’elle exprimait, il y avait d’abord la politique, la sienne bien sûr, c’est à dire ses idées, puis venait la géographie, l’histoire; elle lisait beaucoup. Comme sa sœur, ma belle-mère, elle était cultivée. Leur mère, que nous appelions grand-mère, Rose Le Fé, qui vivait recluse dans la chambre donnant sur la placette de la sacristie, au-dessus de la salle du bistrot, avait reçu une solide éducation et avait su communiquer à ses filles le goût d’apprendre. Pour en revenir à la tante Rose, tendrement appelée nainaine Rose, c’était aussi une femme généreuse et qui savait nous recevoir même si les discussions qui allaient quelquefois jusqu’aux disputes, étaient de grands moments d’animation, surtout lorsque le sujet abordé était la politique.

Je dois aussi dire que Mariange n’avait pas son pareil aussi pour se faire aimer, elle était la préférée de toute la famille. Ma belle sœur Jeanne, que j’aimais beaucoup, n’avait pas la même nature que sa sœur. Beaucoup moins esprit de famille, plus personnelle, elle était moins sensible que Mariange, mais ceci dit, toutes deux s’arrangeaient très bien et s’aimaient beaucoup. Elles avaient l’une comme l’autre des rapports privilégiés avec leurs trois cousines germaines, Jojo, Mimi et Mauricette, les trois filles de nainaine Rose, qui étaient nées toutes les trois au Bureau de Tabacs. Quelques années plus tard, ce fut Jojo, alors institutrice à Concarneau, qui se chargea de la première éducation de Lucien en le faisant accueillir à l’école Saint-Joseph de Concarneau où elle enseignait depuis la guerre.

Au printemps 44, on sentit, même à Groix, que les effets de la guerre, qui avait pris une autre tournure, se durcissaient. Nous n’avions pas non plus de nouvelles de mon frère Maurice ni des autres membres de l’équipage de la Joie des Anges. En dehors d’un message lancé sur les ondes de la BBC par l’intermédiaire des Français Libres que nous n’avions pas entendu, mais que d’autres personnes étaient venues rapporter à nos parents. Ce message était le suivant : Léon a retrouvé son cousin Maurice. Ce qui était vraisemblable car notre cousin germain, Léon Gourong, engagé dans la Marine Nationale, avait rejoint l’Angleterre dés 1940 sur le contre-torpilleur Léopard à bord duquel il exerçait le fonction de bidel, c’est-à-dire capitaine d’armes dans la Marine Nationale. Mais, en dehors de ce message, aucune autre nouvelle. D’aucuns ont rapporté ensuite, après la guerre, qu’ils auraient entendu le message avec les vers de notre poète Jean-Pierre Calloc’h « Je suis né au milieu de la mer / Trois lieues au large… » Mais nous n’en avons jamais eu confirmation.

Et vint le 6 juin 1944 où, par la radio, nous apprîmes le débarquement allié de Normandie. Grosse effervescence chez les Allemands; ceux qui occupaient l’île, en général de vieux territoriaux, avaient pris leurs habitudes - et quelquefois autre chose, il y avait beaucoup de vols de poulets, lapins et légumes -, et ils se demandaient ce qui allait leur arriver. Les insulaires aussi s’interrogeaient sur leur sort. Quelques-uns décidèrent de quitter l’île et commencèrent à le faire. Au fur et à mesure que les jours passaient et que l’avance des alliés se précisait, il fallait prendre des décisions. Le ravitaillement commençait à manquer. L’île n’était plus approvisionnée et l’on ne pouvait même plus compter que sur ce qu’elle produisait. Les Allemands eux-mêmes n’avaient plus grand-chose à manger; au point de faire des descentes dans les poulaillers et les jardins. Ils ne prenaient plus la peine de voler, ils réquisitionnaient, enlevaient, prélevaient, au su et vu de tous. La vie devenait intenable.

Au début août, les alliés sont aux portes de Lorient. On croit que la guerre va se terminer rapidement. Il faut vite déchanter. 25 000 soldats allemands sont parvenus à se regrouper dans une enclave autour de la ville devant laquelle arrive le 7 août la 4e DB américaine qui va stationner à Hennebont et Quéven. Grâce à de multiples petits ouvrages, des canons anti-chars, des kilomètres de barbelés, des milliers de mines disséminées, les Allemands vont résister. Le 10 août, Lorient assiégé est coupé de son ravitaillement. L’état-major allié décide alors que sa prise ne nécessite pas des combats qui pourraient s’avérer meurtriers. Les troupes alliées prennent la direction de l’est, vers Paris et le Rhin. La poche de Lorient commence.

L’île est enfermée dans cette poche où se sont retranchés des Allemands armés jusqu’aux dents. Groix, dont la garnison a été portée de 3000 à 5000 hommes, participe, avec ses canons de marine à longue portée, à la résistance de la poche. Les autorités allemandes autorisent la pêche côtière dans les Courreaux. Ce sera une aubaine pour de nombreux jeunes marins qui rallieront sans peine Doëlan afin de rejoindre les FFI.

C’est aussi au début de la poche que les Allemands transfèrent dans l’île un groupe d’inspecteurs et de sergents de ville, secrétaires de la police de Lorient. Plusieurs réussiront à s’échapper. Le 9 août, deux bombardiers anglais attaquent des navires allemands mouillés en rade devant Port-Tudy : un cargo armé de 2000 tonneaux coule en 1/4 d’heure. Les Allemands sont de plus en plus nerveux qui suspectent que des signaux lumineux sont envoyés depuis l’île. Des avions allemands lâchent aussi du courrier au-dessus de l’île, mais de nombreux paquets tombent à la mer. C’est à cette époque qu’un avion allemand occupé à repérer les mines mises à l’eau par les Anglais est abattu par deux chasseurs alliés devant Port-Mélite. Pierre Tonnerre avec sa vedette Les Amis réunis porte secours aux aviateurs. Pour ce geste, il obtiendra la libération du vicaire Quistibert prisonnier des Allemands.

La municipalité en place, ou plutôt le représentant de l’Etat, car il n’y avait plus à proprement parler de municipalité, qui était le père Orvoen, avec l’accord des autorités allemandes de l’île qui souhaitaient ne plus avoir à nourrir les bouches inutiles de civils, fut chargé d’organiser des voyages sur Concarneau et Vannes pour y amener les Groisillons qui désiraient quitter l’île.Un premier convoi de réfugiés est organisé au début septembre à destination d’Auray. Le 12 septembre, le courrier Ile de Groix, battant pavillon de la Croix-Rouge, effectue un voyage vers Concarneau afin d’évacuer d’autres familles et ramener du ravitaillement. Les écoliers sont les premiers à partir avec leurs maîtres et maîtresses. Les voyages deviennent plus nombreux dans les semaines qui suivent. En tout six voyages au mois de septembre, 3 en novembre et 1 en janvier. Près de 1 000 personnes auront ainsi quitté l’île dans le courant de l’automne 44. Puis les Américains interdisent les accueils mais les départs continuent et le 26 février l’Ile de Groix débarquera à Vannes 91 évacués. Ceux-ci décrivent une situation catastrophique dans l’île où l’on ne mange plus guère que des choux et des carottes alors que le kilo de pain se vend 150 francs. Ce sont surtout les prisonniers du Fort-Surville qui souffrent le plus de la faim.C’est une religieuse, la sœur Ignace, qui obtiendra l’autorisation de la kommandantur de leur apporter des colis et de les leur remettre en mains propres. C’est ainsi qu’au début de 1945, elle partira pour Groix avec la Perle des vagues, qui alimente déjà la poche depuis Doëlan. On profite pour porter des lettres aux détenus.

Lorsque les rotations commencèrent avec Vannes et Concarneau, ces deux villes avaient déjà été libérées. C’est ainsi que je fis un voyage avec le Pen-Er-Vro sur Concarneau avec des réfugiés. Mariange était restée à Groix avec Lucien et mes beaux-parents. Ceux-ci d’ailleurs avaient décidé de ne pas quitter Groix, au contraire de mes parents qui eux voulaient le faire. D’abord, ils firent partir ma soeur Annie et mes frères Yvon, Loïc et Michel. Au centre d’accueil où ils passèrent, Yvon et Loïc attrapèrent la gale et séjournèrent à l’hôpital. Ils furent ensuite accueillis chez la tante Liza, Eliza le Cloarec, une soeur de ma grand-mère Annette, dont je parlerai plus loin. Elle était veuve d’un marin de Concarneau, Joseph Brisson,  dont le fils Joseph avait navigué avec mon père sur l’Angélus du soir l’été 1933.
A Concarneau, lors de ce premier voyage, j’eus beaucoup de mal à expliquer aux Autorités Françaises, les FFI et les FTP qui avaient pris en charge la zone libérée autour de Concarneau, que malgré mes vingt ans, je devais retourner à Groix chercher ma femme et mon fils. A l’époque, je ne me laissais pas facilement faire et l’arrogance de certains de ces tous nouveaux conquérants (certains venaient de prendre l’uniforme) avait le don de me mettre en colère. Je n’avais pas de leçon de résistance à recevoir. Il faut bien reconnaître que depuis sur le même sujet, l’histoire s’est souvent répétée.

Je revins donc à Groix avec le Pen-Er-Vro chercher d’autres réfugiés et quelques jours après, nous revîmes à Concarneau. C’était fin septembre ou début octobre. Cette fois Mariange et Lucien étaient du voyage, mais mes beaux-parents avaient préféré rester sur l’île avec quelques dizaines d’autres personnes. Inutile de dire que je ne revins plus à Groix. Il fallait trouver un logement pour abriter Mariange, Lucien, ma belle-sœur Jeanne et les cousines de Kermario. J’étais devenu un peu le chef de famille. Nous allâmes donc chez la tante de ma mère, Eliza Cloarec, qui hébergeait déjà ma soeur et mes frères. C’était une forte femme, un tempérament bien trempé, formée à la rude école des ouvrières d’usine de Douarnenez. Sans l’avoir prévenue, nous  avons débarqué chez elle et je dois dire que l’accueil ne fut pas des plus cordiaux. Ma soeur et mes frères y étaient déjà hébergés et la place manquait cruellement. Nous, c’est-à-dire, Mariange, Lucien, ma belle-sœur Jeanne, ça allait encore à peu près, mais les cousines de Kermario, c’était autre chose. Au bout de quelques minutes, la tante Liza nous dit : Moi, ici, je ne connais que les Gourong… Les autres. Et d’un signe de la main de désigner la porte. Après ça, si nous n’avions pas compris. Pourtant ce que nous lui demandions, ce n’était pas de nous loger mais de nous aider à trouver un logement. Elle accepta de le faire, pas trop de bon cœur, mais elle le fit. C’était dans une grande pièce à côté de chez elle où, pour passer les premiers jours et les premières nuits, nous nous installâmes avec l’intention de chercher vite autre chose de plus convenable et loin de chez la tante Lisa. Mariange, Jeanne, Jojo, et Mimie se mirent donc en quête dès le lendemain et par l’intermédiaire de Mimi Lanco, qui était ma cousine par son mari, Charles, mon premier patron, et la cousine de Jojo, Mimi et Mauricette par leur mère, réussirent à trouver une maison plus ou moins meublée dans la grande rue du Vieux Passage. D’autres Groisillons réfugiés y habitaient déjà.

J’ai omis de dire que Mariange était enceinte pour la seconde fois depuis plusieurs mois lorsque nous partîmes de Groix; la naissance de ce second bébé était prévue pour octobre. Il y aurait donc un an entre la naissance de nos deux enfants. On pourra s’en étonner. Comment l’expliquer? Les circonstances, notre jeunesse, et aussi chez tous les deux, mais en particulier chez Mariange, le désir d’avoir rapidement des enfants. A l’époque on ne se posait pas trop de questions. Notre installation dans cette maison de la Grande rue du Vieux-Passage à Lanriec se fit de la façon suivante : les Tristant, c’est à dire les cousines de Kermario en haut dans une seule pièce et nous en bas, c’est à dire Mariange, ma belle-soeur Jeanne, Lucien qui n’avait pas encore un an et moi-même.

Nous étions sommairement meublés. Deux lits, un petit berceau, un fourneau mais l’essentiel était d’avoir un toit et de pouvoir manger. Nous n’étions pas riches, c’est le moins qu’on puisse dire. Le Pen-er-Vro qui venait de Groix toutes les semaines nous apportait de quoi manger et un peu d’argent. A ce sujet, je dois reconnaître l’extrême bonté et la préoccupation de mes beaux-parents restés à Groix et qui se faisaient du souci pour nous. Mes parents, qui avaient fini par rejoindre Concarneau, trouvèrent à s’héberger dans un logement près des Sables-Blancs, chez Mme Piriou, rue Kerbiriou; de leur côté, ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour nous aider. Mais eux-mêmes avaient encore quatre enfants à nourrir et vêtir. C’est d’ailleurs pourquoi, mon père fit tout pour s’embarquer sur le courrier de Groix qui, chaque semaine, faisait Groix-Vannes. Et revenait à Concarneau à chaque fin de semaine.

C’est peu de temps après notre arrivée à Concarneau que Mariange tomba malade; et puis ce fut aussi mon tour. Ma belle sœur Jeanne appela le docteur qui diagnostiqua une typhoïde due à l’absorption d’huîtres insalubres récoltées sur la vasière du Moros. Je fus envoyé à l’hôpital de la Ville Close où je restai plus de 2 mois; guéri une première fois, je fis une rechute. Mariange, enceinte, sur le point d’accoucher, elle, fut soignée à la maison. Je me souviens que ce fut une période difficile pour nous. Jeanne s’occupait bien de sa soeur et de Lucien. Lorsque Mariange fut envoyée à la maternité de la Ville Close, j’étais moi de l’autre côté de la rue, à l’hôpital; alors que la typhoïde me clouait au lit, Mariange accoucha le 27 octobre de notre second fils que nous baptisèrent Patrick. Je me rappelle bien de cet évènement car j’avais alors beaucoup de fièvre et l’hôpital voulait m’empêcher de sortir et la maternité m’empêcher de rentrer. Je fis un beau scandale, réussis à pénétrer à la Maternité. Deux infirmiers voulaient m’interdire l’entrée de la chambre pour embrasser ma femme et mon nouveau fils . Devant ma détermination et la menace, ils me laissèrent passer. Patrick était un beau bébé, apparemment sans problème particulier de santé, même si sa maman était aussi malade de la typhoïde à sa naissance. Mariange rentra à la maison avec notre nouvel enfant, je la rejoignis aussi et notre vie de réfugiés continua d’une façon toujours aussi précaire.

Il y avait au Passage-Lanriec à cette époque beaucoup de réfugiés de Groix : Mimi et Charles Lanco y habitaient eux déjà avant la guerre. Phine Mobé et sa fille Odette, Adolphe Calloch dit Peutchan et sa famille, Finette Cadi (Colosse) et d’autres gens que j’ai oubliés. Nous nous soutenions les uns les autres; nous nous étions aussi faits des amis parmi les gens du Passage. Il y avait en haut du Passage un château avec un grand parc dans lequel les copains de Jeanne, Mimie et Mauricette allaient voler du bois pour nous afin que nous puissions nous chauffer. Jojo, elle, avait trouvé un poste d’institutrice à l’école Saint Joseph où elle commençait une longue carrière et où, Lucien, quelques années plus tard, fit ses premières armes scolaires en entrant en classe de 7ème.

Cet hiver-là fut assez rigoureux. A cinq dans la même pièce, ce n’était pas très facile de vivre. Patrick ne semblait pas présenter de problèmes particuliers. Un soir de janvier 45, le 12 plus précisément, Mariange et moi avions décidé d’aller au cinéma avec les cousines, laissant Lucien et Patrick à la garde de leur tante Jeanne. Lorsque nous sommes revenus vers minuit, Jeanne et les petits dormaient. Mais soudain Patrick se mit à pleurer, un peu, un tout petit peu. Mariange me demanda alors de lui chauffer un peu de lait et de lui donner un biberon. Ses pleurs cessèrent et nous sommes allés nous coucher. Réveillé à 7 heures du matin, je me levai le premier pour faire le café et chauffer les biberons car Lucien n’avait qu’un an et demi à l’époque. Et lorsque je m’apprêtai à donner le sien à Patrick, je m’aperçus qu’il avait les yeux grands ouverts. Ce souvenir est toujours resté dans ma mémoire. Ma première réaction fut de le toucher. Il était déjà froid. Je me souviens que j’ai alors crié, réveillant Mariange, Jeanne et Lucien. Patrick est mort, ai-je crié. Je ne me rappelle plus trop les détails ensuite. Mariange, je le sais, était folle de douleur. Je ne parlerai pas des heures et des jours qui suivirent. Le médecin fut appelé; le docteur Crescencé nous dit que la mort était liée à l’état de santé de la mère lors de la naissance. Lorsque je repense à ces instants, je me dis que ce fut pour nous une épreuve terrible, malgré notre jeunesse, surtout pour Mariange qui était et fut toujours pour ses enfants une mère admirable, attentionnée, bonne et chaleureuse.

Patrick fut enterré deux jours plus tard, au cimetière de Lanriec et ce jour-là, les gens qui suivaient le cercueil, les Groisillons exilés et les habitants du Passage dont nous nous étions faits des amis, eurent mille peine à monter la côte et à marcher jusqu’au cimetière, en raison d’un verglas glissant. Il faisait un froid polaire. Lorsque Mariange reviendra à Groix avec Lucien quelques mois plus tard, elle n’aura de cesse que le corps de Patrick ne retrouve la terre de notre île natale. Mais nous devrons attendre le  le 21 février 1950 pour voir le corps de notre petit Patrick être déposé dans une tombe neuve, concession créée par ma belle-mère dans la partie nouvelle du cimetière.  C’est Thimothé Quéré, qui allait s’unir à Jeanne, la soeur de mon épouse,  deux mois plus tard, qui avait ramené le cercueil déposé dans une boîte en carton. Ce jour-là aussi était enterrée leur grand-mère paternelle, Jeanne Tennier, dite meumée Chan, l’épouse de Pierre Marie Tonnerre, décédée à Kerliet à l’âge de 81 ans deux jours plus tôt. Si notre fils de 3 mois fut la première dépouille de cette tombe familiale, depuis elle a accueilli la plupart des membres de notre famille du Bureau de tabacs : un an après, en avril 51, mon beau-père Benoît Tonnerre, puis en décembre 58, la grand-mère Rose Le Fé, mère de ma belle-mère, en novembre 75 mon épouse, et deux ans après elle, en avril 77, sa mère, la meumée Mariange, puis en février 87, Jeanne et en février 96, le mari de celle-ci, mon beau-frère Thimothé qui avait ramené le corps de notre fils Patrick de Lanriec.

Après cette terrible épreuve, qui allait se doubler à peu près vers cette époque de celle de l’annonce de la mort de mon frère Maurice qu’apprirent brutalement mon frère Yvon et ma sœur Annie de la bouche même d’un de ses compagnons d’armes, originaire de Concarneau. Annie et Yvon, qui se promenaient ce jour-là du côté où arrivaient les cars de Concarneau, virent descendre d’un autobus un soldat vêtu de l’uniforme des fusiliers marins commandos. Il se nommait Le Reste et était natif de Concarneau. Ils se précipitèrent vers lui pour demander des nouvelles de notre frère. Il devint blême. Avant même qu’il ne réponde, ils avaient compris. Dire que mes parents et nous leurs enfants, surtout moi qui avais tant passé de tant avec lui, furent affectés n’est pas même un euphémisme. A la consternation succéda un abattement dont je crus que ma mère ne se remettrait pas. Même mon père, qui paraissait toujours si fort, si autoritaire, en fut profondément marqué.

Mais il fallait continuer à vivre. A la mi mars 45, je trouve à m’embarquer sur le canot Peutchan. J’avoue que je manque un peu de souvenirs sur cette période. Le Peutchan était un grand canot à voile dont le propriétaire patron était Adolphe Calloch, le boulanger de Groix (surnommé Peutchan), lui aussi réfugié avec sa femme et ses enfants au Passage. Il avait fait construire ce canot de 8-9 mètres l’année auparavant à Groix chez le charpentier naval Henri Jeb-Jeb. Nous étions trois à bord, le patron, Alexandre Mobé et moi. Nous sortions en fin d’après-midi de Concarneau pour aller draguer la nuit dans la baie de Concarneau où, après 3 ou 4 années de repos, les fonds étaient très poissonneux : raies, merluchons, soles à pagaille… Nous rentrions chaque matin au jour et allions vendre nous-mêmes notre pêche devant Les Halles. Ils n’étaient pas nombreux les canots à ce moment-là qui naviguaient et encore moins ceux qui faisaient le chalut. Autant dire que notre poisson était recherché et que la godaille que j’apportais à la maison était la bienvenue. Je crois que mon frère Yvon embarqua aussi sur ce canot après moi. Le 2 mai 45, je fus appelé aux Affaires Maritimes, reconstituées à Concarneau pour m’entendre dire que j’étais mobilisé au 3ème dépôt des Equipages de la flotte (celui de Lorient), mais qui se trouvait à ce moment-là à la caserne de l’ancien 5O5e Régiment d’Infanterie à Vannes sur la route de Nantes. A l’époque, je n’avais pas cherché à comprendre et peut-être, inconsciemment, étais-je content de revêtir l’uniforme de mataf. Etant donné ma situation de famille, je n’étais pas mobilisable, mais en ces temps assez troubles, les Autorités administratives et militaires faisaient un peu ce qu’elles voulaient.

Pour rejoindre Vannes à cette époque, il n’y avait aucun moyen de locomotion régulier. Mariange voulait à tout prix m’accompagner. Nous sommes donc partis le 3 mai avec Lucien dans sa poussette et en auto-stop nous réussîmes à rejoindre Vannes en contournant Lorient qui allait être libérée quelques jours plus tard. Arrivés à Vannes, il fallut trouver d’abord la caserne et loger Mariange et Lucien. Nous trouvâmes une chambre dans un petit hôtel dont nous avions eu l’adresse à Concarneau. Je ne me souviens plus du nom de cet hôtel, mais il n’était pas trop loin de la caserne. Alors que je venais de commencer mes classes, j’appris que je n’étais pas mobilisable car j’étais marié et père de famille. L’administration maritime ne s’était pas beaucoup posée de question. Il fallait entreprendre les formalités de délibération. Mais la fin de la guerre étant intervenue, je fus muté à Lorient qui venait d’être libérée. Groix aussi le fut à la même date, c’est-à-dire le 10 mai, soit deux jours après l’armistice, quand débarquèrent dans l’île le lieutenant Jan et ses hommes accueillis par le lieutenant Soulez et les marins qui avaient été faits prisonniers en décembre 44 lors d’une opération sur Houat et internés à Groix. C’est à cette époque que mon père décida de réarmer l’Angélus du Soir qui se trouvait dans le Blavet, mouillé en face du château de Locguénolé. Mon père, Yvon et un matelot, Ange Gouronc dit Cotter, vinrent le chercher et l’amenèrent au chantier Krebs à Concarneau pour une remise en état.Le 30 mai, il est armé à Groix. Yvon embarque comme novice et fait sa première campagne de thon lors de cet été 45
Mariange et Lucien regagnèrent le Bureau de Tabacs alors que se déroulaient dans l’île des évènements pas toujours reluisants où l’on vit de drôles de résistants de dernière minute opérer des règlements de compte dans lesquels de nombreuses femmes et jeunes filles, désemparées, sans défense, à qui l’on n’accorda même pas quelques secondes pour qu’elles puissent s’expliquer, payèrent de leurs cheveux des actes qui n’avaient absolument rien de répréhensibles, comme celui d’aimer sincèrement un soldat qui n’avait pas eu d’autre choix que de se retrouver dans le mauvais camp. On oublia trop vite tous ces justiciers et justicières et aussi les vrais collaborateurs qui, au contraire de ceux qui furent contraints pour survivre de travailler pour les Allemands, surent profiter de ces jours noirs pour s’enrichir en aidant l’occupant. Les effets des guerres en la matière sont immuables.

Chapitre 6

L’Après-guerre
1945 - 1948

La guerre était finie. Il ne faudrait pas moins d’une décennie et demie pour que s’effacent jusqu’au dernier les douloureux stigmates de l’acharnement que l’aviation alliée mit à détruire la ville de Lorient au début de 1943 et des combats de la poche entre août 1944 et la libération. Mobilisé à Vannes, j’avais quand même des nouvelles de Groix. Mon père, mon frère Yvon et Ange Gouronc (dit Coter, le matelot qui navigua le plus avec mon père, on disait même qu’il avait usé le rôle à force de se retrouver dessus), étaient venus, quelques jours après que la poche de Lorient eut été libérée dans l’anse de Fantanigo, sur la rive droite du Blavet, commune de Lanester, récupérer l’Angélus du Soir qui reposait, à côté d’autres nombreux voiliers, sur la vase. Ils ont ramené le bateau tous les trois à Concarneau pour l’armer au chantier Krebs. L’armement achevé au début juin, ils sont revenus à Groix, et avec un équipage au complet, mon frère Yvon étant alors novice à bord, l’Angélus du soir est parti pour une campagne estivale de pêche au thon le 1e juillet 1945. Elle s’est achevée à la mi-octobre.

La pêche dans les premières années de l’après-guerre fut généreusement providentielle. À l’heure où l’on évoque régulièrement l’état des ressources, l’exemple donné par une pêche, tellement chaotique qu’elle en était inexistante dans les deux dernières années de guerre, montre combien une décision de laisser la mer au repos, un ou deux ans, permettrait de reconstituer très vite les stocks. C’est du moins la leçon que retirent de ce temps beaucoup de marins pêcheurs d’expérience.

A la fin de l’été 45, alors que je revenais de Vannes à Lorient pour poursuivre mon service militaire, Mariange et mon fils Lucien avaient regagné le bistrot tabacs du Bourg que tenaient mes beaux-parents. Durant mon incorporation vannetaise, ils avaient trouvé asile chez les religieuses de la Charité de Saint-Louis qui assuraient le fonctionnement de l’école Sainte-Anne à Auray où enseignait la cousine germaine de mon épouse, Mauricette Tristant. Elle laissait notre fils à la garde des bonnes sœurs et pouvait ainsi me visiter à Vannes. Nous apprîmes plus tard que notre fils avait manqué d’étouffer à la suite d’une indigestion due aux religieuses qui l’avaient gavé de far, de gâteau et friandises qu’elles avaient reçu en cadeau à l’occasion de la première communion solennelle de certains de leurs élèves. Il était tellement mignon qu’elles l’avaient pris en affection et compensaient peut-être ainsi une frustration de maternité en le bichonnant comme un petit coq en pâte.

Cantonnés à l’arsenal Lorient avec les autres mobilisés de ma classe, nous étions logés dans l’ancienne gendarmerie maritime, située dans l’enclos en face du bateau de Groix; ce grand bâtiment existe toujours. Notre tâche consistait à garder les prisonniers allemands à qui l’on faisait déblayer les ruines des immeubles et maisons anéantis par les bombardements. De belles pierres de taille finissaient ainsi dans le bassin à flot que l’on souhaitait combler. Je retrouvais prisonniers dans l’enclos de l’arsenal certains Allemands que j’avais connus à Groix. Juste retour des choses bien que tout ça apparaissait un peu irréel. Une anecdote me revient. Un jour, un de ces prisonniers me propose une belle alliance en or contre un peu de nourriture. J’accepte pour m’apercevoir quelques jours après que mon doigt verdit autour de l’anneau. Je m’étais fait avoir comme un bleu. C’était du cuivre qui avait été doré. Quand je voulus réprimander l’auteur de la grivèlerie, il n’était plus là, sans doute transféré sur un autre site de détention. Il savait bien sûr qu’il m’abusait en me refilant un faux bijou. Je me consolais en disant aussi qu’il avait pu ainsi rassasier quelque une faim tenaillante.

A la compagnie, nous n’étions que des inscrits maritimes, des gars que j’avais rencontrés à Vannes. Tous les soirs, permission ou pas, je prenais le bateau de Groix et je retournais à la maison où Mariange, qui se dévouait corps et âme notre jeune fils Lucien, avait retrouvé avec bonheur ses parents. Pour bien comprendre cette période et ce qui s’y passait, il faut se replacer dans le contexte. La Marine avait été reconstituée de bric et de broc, ne sachant pas trop ce qu’elle avait ou devait faire, faute de moyens, d’une part, et d’autre part, en raison de l’encadrement, en majeure partie constitué par d’anciens officiers mariniers, en général planqués pendant toute l’occupation et qui reprenaient du service alors que tout était terminé. Il est évident dans ces conditions que la discipline était très élastique.

Une fin d’après-midi d’un samedi de septembre, j’allais comme d’habitude prendre le bateau de Groix pour passer deux jours avec mon épouse et mon fils. Arrêté à la porte de l’arsenal par le capitaine d’armes, un premier maître de Port-Louis, je m’entendis refuser la sortie au prétexte que j’étais de garde. Je passai outre et pris le bateau. Surprise le lundi matin en rentrant où l’on m’annonce ma convocation devant le commandant, un officier des équipages à 4 galons, un certain Riou. C’était un brave homme, mais qui ne pouvait pas laisser passer l’incartade. Je fus condamné à 10 jours de prison. En fait de prison, il s’agissait d’une espèce de cave située au sous-sol du bâtiment où je retrouvai un copain lui aussi aux arrêts. Nous étions gardés par un autre copain. On n’était donc pas si mal lotis que ça.

Qu’est-ce qu’il nous prit ce soir-là ? L’insouciance, le sentiment d’injustice d’avoir été enfermés pour une bagatelle. Je n’en sais trop rien. Toujours est-il que nous avons réussi à convaincre notre copain gardien de nous laisser sortir. Nous avions même été tellement convaincants qu’il accepta de se joindre à nous. Il se délesta de son fusil, et nous partîmes tous les trois faire un tour en ville. Lorsqu’un de mes enfants, ou petits-enfants, lira ces lignes, il se posera la question de savoir ce qui me prenait d’agir ainsi. J’étais marié, père de famille, j’allais être démobilisé, j’étais heureux. J’avais trouvé un toit dans la grande maison du Bourg où mes beaux-parents avaient fait de leur bistrot et bureau de tabacs un havre de paix. La jeunesse, le manque de maturité, je n’en sais rien, l’époque peut-être, cet après-guerre où tout semblait si hors du temps, peuvent expliquer en partie cet acte d’indiscipline.

Nous sommes partis à Keryado, quartier de Lorient, avec pour objectif, une tournée de bistrots, bien sûr. Je n’aimais pas particulièrement boire, mais tout jeune homme de 20 ans sait ce que c’est, l’entraînement, l’ambiance, les effets de l’alcool, les joies de la bringue. On ne disait pas la piste en ce temps-là. Peut-être la java, mais je n’en suis pas sûr. La ribote, c’est certain. Nous nous sommes retrouvés assez éméchés dans un bistrot à Kerdual, petit village de Quéven, à la sortie de Lorient, sur la route qui longe la rivière du Scorff. Le lieu est connu de tous les Lorientais à cause de ses bistrots dont l’un s’était même fait plus tard une réputation béton en vendant du pâté qui soûle. Ce soir-là, il y a noce à Kerdual; le bal vient de s’ouvrir. Que se passe-t-il exactement? Une bagarre éclate au cours de laquelle des coups sont échangés, le comptoir est chaviré, un fût de cidre, qui se trouvait à l’intérieur, balancé dehors et roulé. A moi la marine! Nous nous sommes pris tous les trois à un parachutiste dont le béret rouge nous avait mis en colère. Il est blessé. Nous rentrons à la caserne à la fin de la nuit. Et dans notre ivresse, au lieu de regagner notre lieu de détention au sous-sol, nous montons au 3ème étage et, passablement excités et énervés, nous ne trouvons rien de mieux que de balancer lits et armoires par les fenêtres. Alcool quand tu nous tiens. Cela ne dura pas longtemps. Nous nous sommes retrouvés manu militari tous les trois à la cave d’où nous étions sortis quelques heures auparavant.

Le lendemain matin, nous sommes appelés au rapport bien sûr; dans la matinée, la patronne du bistrot de Kerdual vient se plaindre que nous lui avons volé de l’argent. C’est bien sûr faux mais c’est sa parole contre la nôtre. Et le lendemain on nous expédie tous les trois entre deux gendarmes à la prison maritime de Brest, la fameuse geôle de Pontaniou. Construite à l’époque de Napoléon, vers 1810, le haut bâtiment à étages de Pontaniou, au-dessus de la Penfeld, était un lieu de détention de sinistre mémoire avec ses portes en bois épaisses, bardées de traverses en fer forgé, avec ses fenêtres hérissées de barreaux serrés, ses cachots d’un côté des couloirs et les logements des gardiens de l’autre et son escalier métallique qui menait aux étages. La silhouette de l’immeuble avec ses hautes cheminées était familière aux Brestois qui ne se doutaient sans doute lors de l’occupation allemande des horreurs qui s’y commirent contre les résistants.

Ma condamnation me chagrinait à cause de Mariange et de Lucien, mais aussi m’avait aussi révolté lorsque l’on nous a annoncé que nous allions passer en conseil de guerre, le fameux falot. Bien que les hostilités soient finies, le tribunal maritime qui siégeait fonctionnait encore comme en temps de guerre. Je crois que nous avons attendu près de 3 mois avant d’être jugés. Le tribunal était composé de vieux officiers de marine, sortis de leur placard et qui avaient dû faire la guerre chez eux. Un seul représentait les Forces navales françaises libres. Mon dossier avait été si bien étudié qu’on m’avait confondu avec mon frère Maurice, fusilier marin engagé volontaire et tué à Flessingue comme je l’ai relaté dans le chapitre sur cette période de la guerre. Il régnait vraiment une belle pagaille en cet immédiat après-guerre où l’on continuait dans les villes et bourgs de France à régler ses comptes personnels en les passant au bilan des pertes et profits d’une collaboration à laquelle bien sûr personne n’avouait s’être livré. Si d’aucuns avaient cédé au chant des sirènes allemandes, c’est qu’ils y avaient été contraints. Et allons donc…

Mon avocat, nommé d’office, un officier de marine aussi, avait basé ma défense sur le fait que j’étais un héros de la guerre. C’était un qui propos invraisemblable qu’il me fallut moi-même rectifier. Je me rappelle m’être mis en colère, ce qui n’arrangea pas les choses. Je fus condamné à un an de prison, dont six mois avec sursis. Des circonstances atténuantes m’avaient été reconnues du fait que j’avais empêché mes deux camarades de s’acharner sur le parachutiste assez grièvement blessé. L’un d’eux voulait même le balancer dans la rivière du Scorff. Au final des courses, comme j’en avais fait trois mois au titre de la préventive, il me restait donc trois autres à accomplir. Je les fis à la cuisine de la prison maritime. C’est pendant cette détention que mourut le 10 novembre 1945 à Quiberon, chez son fils Louis, qui tenait une quincaillerie dans la rue de Port Maria, ma grand-mère Annette Cloarec, la Douarneniste exilée en terre morbihannaise. Je ne pus me rendre aux obsèques auxquels assistèrent ma mère, ma sœur Annie et mon frère Yvon. Ce fut un chagrin supplémentaire. Au mois d’avril 1946, alors que je purgeais toujours ma peine disparaissait aussi le chalutier Keroman commandé par Baron. On a toujours pensé que le bateau avait dû rencontrer une mine qui depuis la fin de la guerre errait encore au gré des flots. Ces rencontres étaient redoutées dans les deux ou trois années de l’après-guerre car le risque était réel.

Pour en revenir à ma condamnation, je ne vais pas m’étendre sur cet épisode pas trop glorieux de ma vie. Mariange vint plusieurs fois à Brest me voir. Elle était parfois accompagnée d’un membre de notre famille. Ce fut le cas de Mon jeune frère Yvon. Elle était là aussi pour m’accueillir le jour où je suis sorti. Mes beaux-parents eurent à mon égard une attitude vraiment compatissante et personne ne me fit de reproche. Lorsque j’y pense, avec du recul, je suis presque certain que si cette affaire s’était passée maintenant, nous aurions récolté tout au plus un mois de prison, et encore sûrement avec du sursis. Enfin, j’ai toujours eu conscience que je n’aurais jamais dû me mettre dans une situation pareille, même si au départ ma seule faute n’avait été que de sortir sans permission pour me rendre à Groix chez moi, afin de passer un peu de temps avec mon épouse et mon fils.

Ma peine achevée, je ne fus démobilisé que le 29 octobre 1946, après avoir passé une quinzaine de jours au dépôt des équipages de la flotte de Brest. Je suis revenu au bistrot Bureau de tabacs du Bourg. J’étais sans le sou ; heureusement mes beaux-parents, et mes parents aussi, bien qu’ils n’aient pas eu les mêmes moyens, étaient là pour nous aider. Au début de l’année 1947, je me souviens que 4 thoniers de Groix étaient en cours transformation, on les motorisait et on construisait sur leur pont une passerelle. Deux étaient presque prêts : le Louis le Joncour, patron Désiré Tonnerre, et le Charles Maurice, patron Théophile Tonnerre, dit Cahors. Deux autres étaient toujours sur le chantier : le Brise et Mesmin, le bateau de Colomban Tonnerre du Méné et l’Angélus du soir, le bateau de mon père. Celui-ci avait choisi les chantiers Bernard à Locmalo en Port-Louis pour ces travaux de transformation. C’est à la fin de la saison de pêche au thon de 1946, que mon frère Yvon avait effectué sur l’Angélus du soir, que mon père avait pris la décision de motoriser son dundee. La voile, qui avait déjà entamé son déclin aux lendemains de la 1ère guerre mondiale, était entrée en agonie. On n’avait plus construit de voiliers depuis le milieu de la décennie 30-40 et ce n’était pas la modification des dundees en pinasses motorisées et la construction de quelques unités neuves qui allaient pouvoir combler les vides laissés par les désarmements définitifs.

Il me fallait à nouveau naviguer pour assurer l’existence matérielle de mon jeune couple avec charge d’un tout jeune enfant. L’Angélus du soir étant arrêté pour travaux, je fis une marée au chalut sur la pinasse Ingénieur Jacques Bonsergent et mon père arma le canot de son voilier, comme il l’avait fait pendant la guerre, sous le nom de Louis Michel. Je fus inscrit sur ce rôle à la pêche côtière. Puis je trouvai une place de matelot pour la campagne thonière sur le dundee J.T. (portant le numéro 3608, le bateau avait été construit aux chantiers Tristan de Keroman en 1931). Depuis mon mariage, c’était mon premier embarquement au large. Mariange acheta avec mes premières paies les premiers meubles de notre ménage, et ce d’autant plus facilement que nous étions logés, et pour tout dire nourris, en vivant sur le compte de la communauté de ma belle famille au Bureau de Tabacs. Mon frère Yvon, lui, était embarqué sur le voilier de Laurent Salahun, copain de mon père, la Jeanne Laurent. Ma mère ainsi ne se trouvait pas complètement démuni pour nourrir sa maisonnée qui abritait encore ma sœur Annie et mes trois plus jeunes frères. Si mon père suivait de près les travaux de modification de son voilier à Port-Louis, il embarqua aussi pour une marée comme matelot lors de cet été 1947 sur la Jeanne Laurent. Mes parents devaient alors avoir besoin quand même d’argent frais. J’étais en mer lorsque naquit au Bourg mon 3ème fils le 2 septembre que l’on prénomma Maurice, comme son grand-père paternel et en souvenir de mon frère tué à Flessingue…

A la fin de la campagne de 1947, mon père qui connaissait bien Désiré Tonnerre, de la famille Tonnerre surnommée les Hachtéou, (les Hachtéou étaient aussi cousins germains avec mon beau-père Benoît Tonnerre), lui demanda de m’embarquer comme matelot sur le Louis Joncour qu’il commandait. Je n’avais fait le chalut que comme mousse et novice avec Charles Lanco, et quelques marées sur le Kermancy. J’avais tout à apprendre. Je fis quelques marées de remplacement sur le Louis Joncour et quelques autres sur le Charles Maurice et deux mois à la pêche côtière sur le Clément Marie à la fin 47 et au début 48. C’est à la mi-février que s’achevèrent les travaux sur l’Angélus du soir à Port-Louis. Comme le jour où le bateau devait sortir du chantier, il y avait un petit coefficient de marée, il fallut creuser une souille pour le mettre à l’eau. Mon père avait décidé de m’embarquer avec lui comme matelot.

Je fus inscrit sur le rôle à la fin des travaux de transformation comme matelot. Pendant l’armement, mon père tomba malade. Je ne sais plus ce qu’il contracta, mais son état de santé l’empêchait d’assurer le commandement de sa nouvelle pinasse. Mon père consulta ses co-armateurs. D’abord François Le Franc, marié à Anaïs Kersaho, cousine germaine du côté maternel de mon père, qui était capitaine dans l’armée de terre. Michel Goulletquer, qui avait épousé Thérèse Grognec, autre cousine germaine de mon père, était assureur à Versailles. Michel Goulletquer était né à Plomelin dans le Finistère. Il fut, avant la première guerre, mobilisé au fort Surville de Groix. C’est lors de ce séjour qu’il fit la connaissance de Thérèse qui habitait avec sa mère et ses sœurs à Kerohet. On ne peut pas dire que leur mariage, comme c’était souvent le cas lorsqu’une insulaire épousait un exogène, fut applaudi dans la famille groisillonne. Cheminot après son mariage à Pont-L’Abbé, Michel Goulletquer se reconvertit dans les assurances et alla vivre avec femmes et enfants dans la région parisienne.

Les Goulletquer habitaient alors dans la région parisienne (à Garches, je crois) et venaient régulièrement à Groix où vivaient encore les deux sœurs de Thérèse : au village de Kerohet, Anne Marie, mariée à Colomban Tonnerre du Méné, puis après la disparition en mer de celui-ci, à son frère Joseph et, au village du Stang, Séraphine, une vieille fille, un peu fofolle, qui demeurait dans la maison attachée au moulin du même nom. Ce moulin avait appartenu à leur grand-mère Marie Rose Kersaho, fille du meunier du Stang Pierre Kersaho, qui épousa Louis Marie Grognec, un marin de Locmaria. Les Goulletquer débarquaient aux vacances, celles de l’été mais aussi parfois à Noël et à Pâques, qu’ils passaient dans la maison de Kerohet dont Thérèse avait hérité après la mort de sa mère, Célina Gourong, en 1936. Mes parents entretinrent toujours des relations étroites avec les cousins Goulletquer et leurs enfants : Michel, prêtre, fut le parrain de ma sœur Annie et Pierre, le dernier des enfants, celui de mon frère Michel; nous fûmes tous invités, comme je vais le raconter un peu plus loin, au mariage de Jean et Maryvonne Orvoën; quant à France, la fille, elle profita de l’excellence de ce cousinage pour embarquer ma mère et ma sœur dans une affaire commerciale qui eut un petit relent d’arnaque.

Le 3ème co-armateur était l’usinier Orvoën, Joseph de son prénom, originaire de Moëlan-sur-mer, qui lui aussi fut mobilisé dans la surveillance côtière, mais cette fois pendant la guerre, au sémaphore de Nosterven à la pointe sud-est de l’île. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Jeanne Kersaho, fille de bouchère, qu’il épousa à la fin des hostilités. Son premier fils Nicolas naîtra à Groix trois semaines après le mariage de mes parents à Quiberon en novembre 1919. Je me dois ici de dire tout ce que notre famille doit à Joseph Orvoën. C’était un personnage aux rondeurs de bon bourgeois qui a réussi. Mais sous cette carapace d’entrepreneur aisé qui impressionnait le quidam, il y avait un homme, un vrai bonhomme, affable, respectable et respecté, qui s’était fait à la force de son caractère et du poignet et en ne ménageant jamais ses efforts. Après son mariage, il se lança dans le négoce du cidre. Mais très vite, il comprit tout l’intérêt de la conserverie de poisson dans une île qui, bien que saignée par l’hécatombe de la première guerre (177 tués et des centaines de blessés qui ne pourront plus jamais navigué ), vivait essentiellement de la pêche. Il créa donc en 1921 à la sortie du Bourg, sur la route de Munition sa propre conserverie, activité d’usinier qu’il complètera ensuite par une sardinerie à Brignonan. Premier adjoint au maire en 1939, il est aussi mobilisé. C’est dans le cadre de cette mobilisation dans l’industrie alimentaire en temps de guerre qu’il dirigea l’usine de Ponzange. Après la capitulation, il revient à Groix et assurera, en l’absence du maire Firmin Tristant, les fonctions de premier édile de la commune. Il fit beaucoup pour les habitants parmi lesquels de nombreuses femmes lui doivent d’avoir pu travailler et se faire ainsi une petite pension. Un an avant sa mort, survenue en 1962, une fête, avec un grand repas servi dans les locaux de l’usine, fut organisée à l’occasion du 60e anniversaire de la création de sa conserverie. La manifestation réunit tous les employés. Mon père travaillait alors à l’usine. Il fut avec ma mère invité aux réjouissances. J’étais à l’époque à Abidjan mais j’ai dans mes archives plusieurs photographies qui témoignent de cette journée de liesse que rapporta la presse locale.

Mon père, ayant obtenu l’accord de ses co-armateurs, me demanda de prendre le commandement de l’Angélus du soir. C’était le 15 mars 1948. Inutile de dire ma joie. Et ma fierté. A 25 ans, un premier commandement, ce n’est pas si mal. Je sais que cela ne fut pas du goût de tout l’équipage, en particulier du bosco Joseph Noël. Le chef mécanicien était Pierre Baron, le mari de Monique Métayer, une fille de Kerohet, née la même année que moi. Notre famille était très proche de celle de Jean et Bertha Métayer - peupé Jean et meumée Bertha comme on disait alors - et ma route a souvent croisé par la suite celle de leur fils Jean que j’ai eu le bonheur de fréquenter à Abidjan. A bord de l’Angélus du soir transformé, pour cette première marée, il y avait Ange Gouronc (dont j’ai déjà parlé lors de la sortie du bateau de la vasière du Blavet), Joseph Davigo, Maurice Le Dreff qui avait épousé Yvonne Néro de Kerohet, Joseph Lanco, le père de Ferdinand Lanco, Henri Billés (le père) et Paul Baron, dont c’était la première marée comme matelot.

Je crois que l’Angélus du soir fut prêt à la mi-mars. Quelques bateaux, dont le Louis Joncour, venaient de faire des pêches extraordinaires de gros merlans en baie de Liverpool. Il n’était pas question à l’époque de quotas et d’eaux territoriales. Le bon sens eût voulu que nous fassions deux ou trois jours de pêche dans le golfe de Gascogne afin d’essayer le matériel, tester le moteur, voir le nouveau comportement du bateau. Mais j’avais la jeunesse et la fougue de mes 25 ans. Et un diplôme de patron de pêche. Je décidai de faire route tout de suite dans la baie de Liverpool. Je me souviens que le Louis Joncour était en mer et que lors d’un contact radio, Désiré Tonnerre me dit : « Lucien, il faut essayer ton matériel avant ». Je n’en tins pas compte et 48 heures après nous mettions en pêche dans la baie de Liverpool au milieu d’autres pinasses et chalutiers français et anglais.

La cale fut remplie en 4 jours. Le plein de la cale de l’Angélus du soir, c’était 400 caisses, soit environ 18 tonnes. Je me souviens d’un coup de chalut de près de cent caisses de merlans. Il y avait aussi un peu de morues. Route sud, donc, cale pleine à ras bord. Et coup de tabac avant de rentrer en Manche. Nous avons dû relâcher à Newlyn, sur la côte nord de la pointe de Cornouaille (50°22N et 5°03 W), car le bateau était lourdement chargé et un paquet de mer nous avait arraché deux morceaux de pavois à l’avant bâbord. Après un jour et une nuit à Newlyn, le vent ayant molli, nous avons repris la route vers Groix. Vingt-quatre heures plus tard, nous étions à Port-Tudy. Bien sûr, j’étais heureux, satisfait, fier de ma première marée de patron. Mon père était toujours couché. Nous sommes rentrés, je me rappelle comme si c’était hier, au milieu d’une nuit de samedi à dimanche.

Avant cette époque, le poisson n’était pas en vente à prix libre mais fixe, entre un prix plancher et un prix plafond. Or le lundi, qui suivit notre arrivée à Port-Tudy, était le premier jour au port de pêche à Lorient où le poisson allait être mis en vente libre. A Groix, à l’époque, il y avait deux mareyeurs : mon cousin Claude Tonnerre et les frères Tonnerre. Je me suis arrangé avec eux pour avoir un prix convenable entre prix plancher et prix plafond. Et nous avons débarqué la pêche le dimanche. C’était déjà un évènement à Groix. Malheureusement, le lendemain à Keroman, premier jour de vente libre, les prix avaient grimpé très largement au-dessus du prix plafond. Après discussion avec Claude Tonnerre et Charles Tonnerre, ils consentirent à augmenter un peu le prix que nous avions convenu la veille mais bien sûr en deçà de ce que nous aurions pu obtenir à Keroman. La vente se monta à 400.000 francs. Bien sûr que c’était moi le responsable. J’eus le droit à une belle engueulade de mon père et des co-armateurs. Mais comment prévoir ce qui était arrivé?

C’est entre deux marées de patron sur l’Angélus du soir qu’eut lieu le 10 mai 1948 le mariage de Jean Goulletquer et de Maryvonne Orvoën, fils et fille des co-armateurs de notre bateau que j’ai présentés. Je m’arrangeai pour y assister. Toute notre famille y était : ma mère qui arborait encore fièrement sa coiffe du pays d’Auray, mon père, alerte malgré la cinquantaine dépassée, ma sœur Annie comme demoiselle d’honneur, mes frères Yvon, Loïc et Michel. Ce fut l’un des mariages les plus huppés de l’île en ces drôles d’années de l’après-guerre où tout était à reconstruire. Les trente glorieuses étaient devant nous et les époux appartenaient à la grande bourgeoisie insulaire qui allait en bénéficier royalement. Mariage en fanfare et grandes pompes où s’étaient donc retrouvés donc tous les membres de la phratrie krohétoise (les Goulletquer mais aussi les Tonnerre, les Gourong, les Grognec) et aussi tout ce que l’île comptait de notables et de commerçants installés : les Ménach, Georges Adam et Pierrot Baron, bouchers, mon oncle par alliance Pierre Tonnerre, son fils Claude, le mareyeur et chauffeur de taxi, un don juan, la seconde épouse de l’oncle Pierre, Suzanne Corvest, Annette Tonnerre, la fille de Joseph Tonnerre de Kerohet et de l’ételloise Marianne Corvec, Firmin Tristant, qui fut maire et député, Louise Faramin, la célèbre petite épicière, originaire de Lanester, qui avait été bonne de monsieur le recteur et Marguerite, son assistante qui lui servait de caissière, de cuisinière. Aux insulaires de la noce, étaient venus se joindre les Orvoën du continent, illustre famille de la région de Moëlan-sur-mer dont certains membres étaient aussi reconnus comme des notables influents. Enfin pour finir, de nombreux employés de la conserverie avaient été invités soit au mariage lui-même, comme la contremaîtresse Marie Le Berre, soit au lunch, qui suivit la messe. C’est dire que ce jour-là, il y avait grand tralala. On a même raconté que la tête du cortège, qui s’était formé dans la cour de l’usine, située à la sortie du Bourg, avait atteint l’église dont les cloches sonnaient à la volée, que la queue ne s’était pas encore mise en route. Vous dire qu’il y avait un monde fou ce jour-là à la sortie de la messe pour voir les toilettes des mariés, des demoiselles d’honneur et des invités n’a rien d’un euphémisme tant on se pressait, se bousculait, jouait du coude et du genou pour se glisser le plus près possible du grand portail.

Il avait été décidé, pour faire du genre, du chiqué pourri comme on dit dans l’île, que les couples constitués dans la vie devaient se défaire et se refaire avec d’autres cavaliers et cavalières pour l’évènement. Je refusai tout net cette proposition et demeurai au bras de mon épouse en robe longue en crêpe, légèrement plissée, et couverte d’une capeline à large bord où trônaient trois roses pastel en tissu. Sa beauté m’éblouissait. J’étais crâne, selon l’expression locale, d’elle et de mon fils Lucien lui aussi invité à cet évènement et que je découvre toujours avec un certain attendrissement en culotte courte sur une photographie prise à la sortie de la messe sur le parvis. Il tient la main de mon frère Michel, son oncle, avec qui il n’a que trois ans de différence d’âge. Ils ont été élevés comme deux frères.

Je fis donc 3 ou 4 marées comme patron de l’Angélus du Soir et mon père, guéri, embarqua avec moi. Comme matelot. Je gardais le commandement. Bien sûr, la cohabitation ne fut pas des plus exemplaires, je voulais commander et lui aussi. Son embarquement eut lieu, je m’en souviens très bien, pour la première marée de pêche au thon où, bien sûr, je le reconnais, il avait beaucoup plus d’expérience que moi. Je lui laissai donc sa place de patron et continuai comme matelot. Mon père m’avait annoncé qu’il partagerait une demi-part de patron avec moi. Cette offre généreuse ne suffit pas à détendre nos relations de travail et je débarquai à la fin août, remplacé par mon frère Yvon qui allait avoir 20 ans à l’époque. Je trouvai une place de matelot sur le Barbet, un chalutier sorti des ateliers Dubigeon de Nantes l’année avant pour le compte de l’armement Gauthier qui avait fait aussi construite le Charles Tellier; je fis deux ou trois marées au chalut avec le Barbet. En cette fin d’année 48, j’ignorais que ma vie était sur le point de basculer dans un univers que je ne quitterais désormais plus : celui de la grande bourlingue sur la plupart des mers du monde.

C’est en effet peu de temps après que j’eus mis sac à terre du Barbet que je reçois un coup de fil du cousin Michel Goulletquer, l’assureur et le père de Jean dont j’avais assisté au mariage au printemps. Il me demandait si une place de patron sur une pinasse à Madagascar m’intéressait. Une société malgache, la Rochefortaise de produits Alimentaires, filiale de Michelin, qui possédait 7 usines de transformation de viande à Madagascar et des troupeaux de milliers de bêtes, voulait se lancer dans la pêche. Michel Goulletquer était en contact avec cette société par l’intermédiaire du cabinet d’assurances qu’il dirigeait à Versailles.

Le bateau se nommait le Kiberoen, nom breton de la presqu’île natale de ma mère, cette terre de Quiberon qu’elle aimait tant évoquer. Mon fils Lucien m’a fait remarquer que ce bateau et ce nom n’étaient peut-être pas tout à fait étrangers à l’histoire de la famille de ma grand-mère douarneniste Annette Cloarec de Quiberon dont un frère s’était installé et avait souche à Arcachon. Or c’était là justement que le Kiberoen avait été construit. Pur hasard? Spéculation gratuite? Il s’est proposé de tirer l’affaire au clair. Affaire donc à suivre. Le Kiberoen était déjà en route pour Madagascar, commandé par un vieux capitaine au long cours qui n’assurait que le convoyage du navire. Il fallait un patron de pêche pour faire naviguer le bateau à son arrivée, chercher des lieux de pêche, former un équipage. Le bateau devait être basé à Tuléar dans le sud-ouest de Madagascar. En réalité, la base du Kiberoen se trouvait à Soalara, à 10 milles au sud de Tuléar où la Rochefortaise venait de construire une usine et des maisons d’habitation pour son personnel européen.

Le représentant de la Rochefortaise, un ingénieur des Arts et Métiers, monsieur Bermot, qui séjournait à cette époque-là en France, désirait me rencontrer dans l’hypothèse bien sûr où cette aventure était susceptible de retenir mon attention. Car c’en était une d’aventure. Le problème, qui se posait à moi en cette fin d’année 48, concernait Mariange qui n’était pas trop favorable à une telle entreprise. Notre second fils Maurice n’avait que 15 mois. Malgré les réticences de mon épouse, j’avais décidé de rencontrer ce Monsieur Bermot qui se déplaça spécialement à Lorient. Bien que je lui réservasse ma réponse, je me mis d’accord avec lui : le contrat était très bon, pêche ou pas pêche, le voyage et le logement assurés pour ma famille; il fut décidé que je partirai seul au début afin de voir comment cela se passait et de faire ensuite venir mon épouse et mes enfants.

L’entrevue avait eu lieu au début de l’année 1949 alors que tout le pays de Lorient, mais plus particulièrement le monde maritime, le port de pêche de Keroman et l’île de Groix étaient en émoi avec le drame du chalutier Robert Marie. Je ne m’étendrai pas sur cette tragédie qui est demeurée durant des années et reste encore aujourd’hui un souvenir douloureux pour de nombreuses familles. Je voudrais seulement rappeler que les accusations lancées par l’armateur du Robert Marie, Robert Lafitte, ne furent jamais prises au sérieux et qu’elles ne débouchèrent sur aucune inculpation. Robert Laffite, lorientais marié à une fille Raude de Groix, traitait le seul matelot survivant du naufrage de son chalutier de menteur. Ce dernier avait raconté que le chalutier à moteur de 74 tonneaux avait affronté une tempête qui s’était levée sur la côte sud de Bretagne dans la nuit du 30 au 31 décembre. Après une accalmie dans la journée, le mauvais temps reprit dès la tombée du jour.

Tout cela était attesté. Beaucoup de bateaux avaient d’ailleurs rompu leurs amarres dans plusieurs ports comme à Keroman ou au bassin à flots de Lorient… Mon père et mon frère Yvon étaient même descendus à Port-Tudy en pleine nuit, alors que la tempête avait atteint son paroxysme, pour ramasser le chalut de l’Angélus du soir qui avait été mis à sécher sur le quai. C’est au cours de cette furie de temps que, dans le sud-ouest de Penmarch, le Robert Marie sombra après avoir été démantelé sous d’énormes paquets de mer. Seul le matelot Robert Layec, 18 ans, fut sauvé par le chalutier Ducouédic commandé par Paul le Grel, beau-frère de la mercière du Bourg, Adolphine Baron. Cinq des marins, dont le patron, Pierre Raude, le chef mécanicien, Laurent Guéran, le mousse, Marcel Jégo, étaient de Groix. Qu’est-ce qui prit à Robert Laffitte, beau-frère du patron, de mettre en cause le récit du seul survivant qui avait expliqué que le naufrage n’était que la conséquence de ce que l’on nomme en langage maritime une fortune de mer. L’armateur contestait cette version et affirmait même publiquement, il le fit sur les ondes maritimes, que Robert Layec ne disait pas la vérité, en l’occurrence que son bateau, le Robert Marie, avait été abordé par le Ducouédic, et que les marins de ce dernier lui avaient demandé de taire la véritable cause du naufrage. Tous les experts avaient conclu au naufrage pur et simple. Comment, rapportait-on sur les quais, les 10 hommes du chalutier Ducouédic auraient-ils pu ensemble donner une version semblable sans à un moment donné se contredire. Les accusations de Robert Laffite n’étaient que des élucubrations destinées à pallier peut-être les déficiences de la sécurité de son navire et à toucher une substantielle prime d’assurance. En tout cas l’affaire faisait grand bruit qui s’étalait à travers la presse et finit même par attirer un journal national à sensation.

C’est dans ce contexte, particulièrement agité, que je suis parti, si mes souvenirs ne me trahissent pas, pour Madagascar, le 12 mars 1949. Vérification faite, il s’agit bien de cette date puisque je viens de retrouver dans mes archives une carte postale écrite ce jour-là depuis Rome, où je fis escale, à mon épouse qui était venue me conduire à Paris. Je ne peux m’empêcher de retranscrire ce que j’écrivis il y aura bientôt un demi-siècle de cela : « Rome - 12-4-49 - 13 heures. 1ère escale à Rome « ville éternelle ». Nous venons de finir de déjeuner et repartons à 13h30 pour le Caire où nous dormirons ce soir. Voyage splendide avec un temps magnifique. J’espère également que ton voyage retour s’est très bien passé. Tu vois qu’à la même heure j’ai fait plus de chemin que toi. Bons baisers aux petits et à la famille et surtout à toi. Bon courage. Lucien. »

Mon départ de Groix fut vraiment considéré comme une véritable aventure. Madagascar étant pour la plupart des gens de l’île (et pour moi aussi) le bout du monde. Enfin d’un autre monde. Bien sûr, des marins d’ici, avaient bourlingué, au long-cours, sur les grands voiliers, les cargos et les paquebots, sur les navires de l’état, du Cap Horn à la pointe de Tasmanie, des côtes du Labrador à la Mer de Chine mais rares étaient ceux qui posé sac à terre à l’un des trois autres coins de la terre, le quatrième étant pour nous gens de Groix notre île, centre de l’univers connu et inconnu. Ces marins avaient voyagé comme on dit. J’allais m’installer, pour je ne savais combien de temps, peut-être toute ma vie, dans une île qui était un continent à elle toute seule, une terre de nègres, une de ces lointaines colonies qui constituait alors l’empire français depuis la fin du XIXème siècle. L’aventure était d’autant plus singulière que Madagascar venait de connaître une période insurrectionnelle dont les tragédies s’étaient étalées dans les journaux. J’y reviendrai dans le chapitre suivant et je dirai aussi tout ce que cette île m’apporta dans ma vie.

L’avion que je pris à Orly n’était pas un jet mais un de ces vieux DC 3, ces avions Douglas américains issus de la guerre. Le voyage devait durer 3 jours. Ce baptême de l’air fut mémorable et demeure présent dans ma mémoire avec une très grande précision. J’étais en route pour mes Amériques à moi… Madagascar serait mon Pérou…

Mise en ligne le 1e août 2007
Prochain chapitre : Madagascar (1949-1951
)

Chapitre 7

MADAGASCAR

1e partie : 1949-1950

Si je détaille le vol de mon voyage pour Madagascar, c’est qu’il fut pour moi une aventure inoubliable, non seulement parce que c’était la première fois de ma vie que je prenais l’avion, mais surtout parce qu’il m’expédiait si loin de ma  terre natale. Premier jour Paris-Rome. Escale à Rome et déjeuner. Rome-Le Caire. Coucher au Caire. A cette époque Air France ne rechignait  quant au confort de ses clients. Grand hôtel. Et évidemment davantage de contacts entre les passagers qui allaient tous à Tananarive et dont 3 ou 4 devinrent des amis dans les années suivantes. Le lendemain matin Le Caire-Kartoum, escale à Kartoum et déjeuner,puis Kartoum-Nairobi l’après-midi, et à nouveau hôtel superbe à Nairobi le soir. Le 3e jour Nairobi-Dar es Salam où nous prenons le déjeuner puis Dar es Salam-Tananarive. L’épopée, c’en était une à l’époque, m’est restée dans l’esprit avec force détails. Nous ne volions que 4 à 6 heures par jour. Ce n’était donc pas fatigant même si le confort du DC3 n’était pas celui des Boeing et des Airbus d’aujourd’hui.Dès l’arrivée à Tananarive, la capitale, les formalités faites, une voiture m’attend pour m’emmener au siège de la Rochefortaise, la SARPA, dans un immeuble cossu à la sortie de la ville, à proximité du lac Anosy et où deux ou trois appartements  restent toujours disponibles pour les gens de la société qui étaient de passage.

Avant de poursuivre mon récit, il est indispensable que je dise pourquoi mon départ pour Madagascar avait été perçu à Groix comme une aventure osée et périlleuse. Quand je débarque à Tananarive, la tragédie, qui a déchiré l’île avec l’insurrection du 29 mars 1947, est encore présente dans les mémoires. Le procès des dirigeants malgaches qui ont fomenté l’insurrection s’est achevé à la fin de 1948 avec plusieurs condamnations à mort qui en juillet 1949  seront commuées en détention à perpétuité. Mais instructions et procès se poursuivront au moins jusqu’en 1954. Tout ce qui s’est colporté, à travers la presse française, entre mars 1947 et la fin novembre 1949, a relevé beaucoup plus du fantasme,  entretenu par toutes sortes de rumeurs et de bruits plus fous les uns que les autres, que de la réalité dont l’opinion publique reste assez ignorante. On retenait alors que les insurgés malgaches, les Marosalohy, un parti de déshérités qui ne réclamait tout simplement qu’une plus grande indépendance, avaient été présentés comme des sauvages plongeant leurs sagaies dans les corps de cadavres, les découpant en morceaux et les jetant dans la rivière. Un chef de poste français avait été dépecé vivant par un médecin malgache de ses amis. Cela se révélera faux.  Bien sûr des plantations d’Européens avaient été attaquées et des Blancs, les wahezas comme ils sont appelés par les Malgaches, lâchement assassinés.Mais le mouvement n’avait quasiment pas touché les villes et toute la côte occidentale était restée à l’écart de l’insurrection qui vait surtout touché les petites villes et villages du littoral sud-est.
La répression, elle aussi, avait été déformée et amplifiée bien qu’elle ait été assez terrible avec des massacres, comme celui de Moramanga où plus de 100 militants du MDRM, emprisonnés dans des wagons, meurent sous la mitraille. Si des Malgaches furent jetés vivants d’un avion, à Mananjary,  cela demeura un  acte isolé dont se vanta une tête brûlée de l’armée française dans une boîte de nuit de Tananarive. Mais l’affaire des bombes vivantes fut à la une des journaux le 15 mai 1947. Les communistes qui avaient quitté le gouvernement le 5 mars 1947 amplifièrent les échos de la répression.Il est certain que les troupes envoyées pour mater les rebelles étaient en majorité composées de tirailleurs sénégalais, dépeints comme des monstres, qui à Moramanga, avaient en représailles tué quelques dizaines de Malgaches. Il y eut des excécutions sommaires de prisonniers, sur le terrain des opérations comme dans les prisons, et des tortures comme le supplice de la baignoire, des flagelations à coups de nerfs de boeuf entourés de fil de fer barbelé. Des survivants montraient encore longtemps après les cicatrices des coups.

On parla de 100 000 morts, mais ce chiffre était largement surévalué. Les cours militaires et les cours criminelles civiles avaient prononcé un peu plus de 200 sentences de mort, mais il n’y eut que 24 exécutions.On estimait en 1950 les morts à un peu plus de 11 000 mais ce chiffre était sous évalué. Il se situerait entre 30 000 et 40 000 victimes : 2000 civiles par les insurgés (dont une grande majorité de Malagches), entre 1000 et 2000 suite à des crimes de guerre, entre 5000 et 6000 insurgés tués par l’armée française et entre 20 000 et 30 000 morts dans les zones de refuge de malnutrition et de misère physilogique.  Enfin, en tout cas, au début du mois de mai 1949, quand je pose le pied sur cette île, la 5e du monde en surface, un véritable continent, on continue encore à juger alors que dans les campagnes reculées qui s’étaient soulevées les populations meurent de faim et de misère.  Quel désastre ! Et tout ça parce qu’en mars 1946 deux jeunes députés malgaches, Joseph Rasta et Joseph Ravoahangy, membres du Mouvement Démocratique de la Rénovation Malgache ( MDRM fondé à Paris en 1946), avaient déposé sur le bureau de l’Assemblée Nationale à Paris un projet de loi d’indépendance dans le cadre de l’Union à la France. Vincent Auriol, alors président de l’Assemblée, refusa de faire imprimer ce texte, objectant que «c’était un acte d’accusation contre la France et, en somme, un appel à la révolte». Le projet de loi fut repoussé.

Elle aurait pourtant dû, et elle en avait les moyens, cette France, qui avait envoyé en 1896 le général Galliéni pacifier l’île, déporté sa reine Ranavalo, montrer plus de magnanimité envers cette population malgache si peu belliqueuse, résignée même et qui avait subi sans révolte aux premiers temps de la colonisation le travail forcé, le statut de l’indigénat, la justice indigène, l’installation spoliatrice de colons européens, le racisme ordinaire.  Pauvres Malgaches dont les plus rebelles formèrent alors des sociétés secrètes pour se défendre dont on dira que l’une La Jina, créée par Raseta, jouera un rôle important dans l’insurrection. Comment ne pas comprendre alors qu’après ce refus de la France, lors des élections législatives suivantes, en novembre 1946, les trois sièges du second collège, réservés aux «indigènes », étaient remportés par les dirigeants du MDRM, Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et le poète Jacques Rabemananjara. Sensible au mot indépendance, la population, surtout celle de la côte est, entre en désobéissance.

Le 29 mars 1947, lorsque la Grande Île se soulève, suite à l’obstination des autorités françaises à  adoucir un tant soit peu le joug pesant sur les populations, la colonie française, dotée d’une assemblée élue, aux pouvoirs limités,  compte 4 millions d’habitants dont 35 000 Européens.  L’administration n’est pas prise au dépourvu quand éclate cette révolte nationaliste qu’elle n’a rien fait pour empêcher. Si à Diego-Suarez, Fianarantsoa et Tananarive, les insurgés sont tenus en échec, ailleurs, ils remportent quelques succès, avant de rendre les armes.

La répression fut impitoyable. Dès le mois d’avril, les autorités envoient à Madagascar un corps expéditionnaire de 18 000 hommes - essentiellement des troupes coloniales- qui sera porté à 30 000 hommes. L’armée française opère une répression aveugle : exécutions sommaires, torture, regroupements forcés, incendies de villages. Elle expérimente une nouvelle technique de guerre “psychologique” : quelques suspects sont jetés vivants d’un avion afin de terroriser les villageois de la région. La lutte se poursuivra dans l’Est du pays, où deux groupes de guérilla résisteront dans la forêt pendant plus de 20 mois.

En métropole, les journaux parlent du soulèvement, mais le gouvernement et l’ensemble des organes de presse minimisent son importance et occultent la répression. En vingt mois, selon les comptes officiels de l’état-major français, la «pacification » aurait fait 89 000 victimes chez les Malgaches. Les forces coloniales perdent quant à elles 1 900 hommes. On relève aussi la mort de 550 Européens, dont 350 militaires. Dès le début, le gouvernement de Paul Ramadier fait porter la responsabilité de l’insurrection sur les trois parlementaires malgaches du MDRM alors que les trois jeunes députés, informés du projet d’insurrection, ont diffusé dans les villages un télégramme demandant instamment d’éviter les violences. Leur appel était resté sans effet, mais pour le gouvernement français, ce télégramme était en fait un texte codé qui signait leur « crime ». Leur immunité parlementaire ayant été levée, ils sont arrêtés et torturés. La justice française les jugera coupables, retenant la thèse du complot du MDRM. Deux d’entre eux seront condamnés à mort, avant d’être finalement graciés. En date du 10 juillet 1947, le président de la République, Vincent Auriol, écrivait : « Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers ». Hé, allons donc, les Ponce Pilate qui savent si bien se laver les mains n’ont ni patrie ni époque.

C’est dans ce climat plombé par ces événements tragiques et qui demeure tendu que je débarque à Madagascar en avril 1949. Mais je suis jeune, plein d’allant et fais fi de tout ce que j’ai pu entendre dire et lire de cette triste et sinistre histoire. J’étais surtout là pour gagner ma vie et le Kiberoen m’attendait qui  était arrivé à Tuléar une semaine avant que j’atterrisse à Tananarive. Il était, paraît-il, en bien piteux état. Je passai quelques jours dans la capitale où je pus me familiariser avec la Société grâce à  son directeur Monsieur Le Lièvre qui était marié à une Malgache, une Hovu, métissée indienne et créole, dont il avait quatre filles. C’étaient déjà de belles jeunes filles. Je découvris aussi la ville que j’eus l’occasion ensuite de revoir à plusieurs reprises. C’était à l’époque une ville plaisante, très agréable, fleurie, où les températures étaient le plus souvent douces de par sa situation à 1500 m d’altitude.

Mais je n’étais pas venu y faire du tourisme. Je repris l’avion à destination Tuléar après quelques jours à Tana ; c’était un junker 52, un ancien avion de la Luftwaffe et que les troupes françaises avaient utilisé pour bombarder les zones de la rébellion. Confort assez rudimentaire mais le voyage ne durait pas plus d’une heure. À Tuléar m’attendait une équipe de gars déjà bien bronzés. Ils étaient jeunes. Il s’agissait du directeur de l’usine dont je n’arrive plus à me souvenir du nom, sinon que c’était un vétérinaire, le chef mécanicien  Henri Fignot que j’ai eu l’occasion de retrouver 20 ans plus tard au Mozambique, Charles Noerth dit Charlie, le comptable et Anou Vayssière, le mécanicien du Kiberoen. L’usine de la Rochefortaise était installée à vingt kilomètres dans le sud de Tuléar, au village de Soalara,  au sud de la baie de Saint Augustin. Après un repas pris à l’hôtel de Tuléar, qui était le QG de l’équipe et qui deviendra le mien par la suite, et où se trouvaient tous les Français, nous sommes partis pour Soalara.

Soalara, le bout du monde, un village côtier perdu, de l’autre côté de la rivière Onilahy dont il faut depuis le village de Saint-Augustin (Antsono) traverser l’estuaire, si on veut atteindre la côte sud. Celle-ci est bordée par un récif frangeant qui, suite aux dépôts boueux charriés par l’Onihaly, lors des crues à la saison des pluies, est en voie d’extinction. Du moins c’est que disent les scientifiques qui à cette époque travaillent sur ce sujet. Nous sommes dans la grande province de Tuléar, la plus grande de toute Madagascar, c’est le pays Mahafaly, peuple d’agropasteurs mais ce sont aussi les rivages des Vezos, ces pêcheurs nomades dont je parlerai tout à l’heure. Depuis Tuléar pour atteindre Soalara, ce n’est pas de la tarte et la voiture doit tenir le choc pour parcourir  les quelques dizaines de kilomètres de pistes et traverser le lit de la rivière quand elle est à l’étiage. En saison des pluies, c’est impossible, et il faut alors emprunter une prirogue.

C’est à cette époque que j’appris à conduire. Mes trois camarades, Fignot, Nouet et Vaissyère avaient déjà leur permis de conduire. Nous avions à Soalara plusieurs véhicules dont une 205 qui servait à nos petits déplacements. Le plus souvent, c’est Vaissyère qui la conduisait et c’est donc avec lui que je pris mes premières leçons de conduite.

Je me souviens de petites virées, le matin à l’aube, sur les chemins déserts et cahoteux, autour de Soalara où il y avait, cherchant leur pitance, de grandes compagnies de pintades sauvages. Je conduisais et de l’autre côté, Vaissyère, armé d’une carabine, tirait. Nous abattions d’un seul coup plusieurs pintades dont nous nous régalions ensuite. Lorsque j’étais à terre, nous faisions popote commune à quatre. La nourriture était abondante : viande de zébus, volailles, poissons, légumes. Le climat du sud de Madagascar se prêtait bien à l’élevage, à la culture et il suffisait sur la plage d’encercler avec un  filet quelques dizaines de mètres carrés d’eau pour être certain d’avoir une superbe friture. C’était le plaisir de Mariange et de Maurice, quand ils vinrent me rejoindre l’année suivante, d’assister à cette pêche. Heureuse époque.

Nous étions à Soalara les seuls européens, les seuls wahazas. Il y avait un petit bistrot restaurant tenu par un couple de Réunionnais. Ils avaient une fille, Suzy, qui devait avoir à l’époque 17 ou 18 ans. C’était une assez jolie fille, brune comme beaucoup de ses compatriotes, qui avait le béguin pour Vayssière. Nous le chambrions en lui disant : tu vas voir, ils vont te faire le coup du canapé. Vaissyère riait en nous répondant : sûrement pas. Il n’avait alors qu’une idée en tête : mettre de l’argent de côté, rentrer en France et monter une affaire de transport avec 2 ou 3 camions. C’était chez lui une obsession. Il en parlait tout le temps. Après le naufrage du Kiberoen en 1949, j’apprendrai que Vaissyère était entré aux Travaux Publics à Tuléar comme mécanicien. Quatre années plus tard, au retour de mon second voyage aux îles Kerguélen, avec le Saint Marcouf, nous escalions à Tuléar afin de charger du sisal pour Marseille. Evidemment, je demandai si Vaissyère était toujours là. Il me fut répondu que oui. Je le rencontrai. Il était marié avec Suzy avec qui il avait eu 3 enfants. Je lui rappelai ce que nous lui disions quelques années auparavant et il me répondit qu’effectivement il s’était fait piéger. Il m’invita à manger chez lui et je revis Suzy qui n’avait plus rien de la pimpante jeune fille que j’avais connue. Je me rendis compte que ni l’un ni l’autre n’étaient heureux et cela me fit de la peine. Je me souviens avoir dit à Vaissyère : pourquoi ne rentrez-vous pas en France ? Il me répondit : Tu me vois rentrer avec ça, en me montrant sa femme. J’ai appris plus tard qu’il avait fini par rentrer avec épouse et enfants à Bordeaux d’où il était originaire. Que sont-ils devenus ?

A Soalara, le décor de la barrière de récifs, allait me devenir de plus en plus familier avec la silhouette du Kiberoen. L’usine et les installations de La Rochefortaise des Produits Alimentaires  avaient été installées deux ans auparavant, d’abord pour traiter la viande de zébus de tout le sud-ouest. Elle était transformée en corned-beef.  Qu’est-ce qui amena la Rochefortaise, dont la Société Maggi s’était approchée en 1947, à tenter l’aventure de poisson ? Je ne l’ai jamais su. Les responsables et dirigeants craignaient-ils que l’activité bovine, pour laquelle la Société avait obtenu dans la pays Bara, à Ihosy, 50.000 hectares de terres qui permettaient le pacage d’un troupeau de 10 à 12 000 bêtes en moyenne par an,  ne décline un jour. C’est dans ces années-là que fut aussi créée, avec la coopération del la Rochefortaise, la bierre THB, la star des bières malgaches. A Soalara, en même temps que l’usine, avaient été bâties des maisons pour le personnel français. Bien que d’un confort rudimentaire, elles étaient assez agréables à vivre. Il y avait des arbres tout autour qui y apportaient de l’ombre. L’une d’elles me fut affectée et je m’y installai.

Le Kiberoen à ce moment-là se trouvait au sec sur la plage posé sur ses béquilles. Mon premier contact avec le bateau me laissa perplexe. J’étais pour ne pas dire découragé. Depuis son départ, six mois auparavant, il n’avait reçu aucune couche de peinture. Tout était rouillé sur le pont, en particulier le treuil. Il avait besoin d’une sérieuse remise en état. Cela allait être mon occupation principale et mon souci constant pendant un mois. Avec l’aide d’Henri Fignot et de Vaissyère qui lui était prévu pour naviguer ensuite avec  moi.

Petit à petit, le Kiberoen commença à ressembler à ce qu’il n’aurait jamais du cessé d’être, c’est-à-dire un bateau. C’était une pinasse qui avait été construite à Arcachon et achetée d’occasion. Doté d’un moteur Sulz de 24O CV, le navire fut entièrement révisé par Vayssière. Fort de mon expérience acquise à Groix avec mon père, je décidai de gréer le Kiberoen en thonier, en plus de son armement au chalut. Ce fut un problème de trouver deux tangons de plus de 15 mètres, mais on y réussit. Des lignes furent commandées en France avec tout le gréement. Le Kiberoen entièrement refait avait fière allure avec ses deux tangons. Il intriguait autant les Européens que les Malgaches.

J’avais pris cette décision de le gréer avec des tangons parce que j’avais constaté que lorsque le dimanche nous sortions avec la vedette à quelques milles de Soalara, nous mettions deux ou trois lignes de traîne à l’eau. A chaque sortie, nous pêchions de nombreux poissons : des tazars ( lamatres ? malgaches) , des barracudas ( brochets de mer) et quelques bonites et albacores.

Je vivais avec bonheur cette aventure. Nous prenions nos repas en commun et mes petits camarades, célibataires tous les trois, étaient en ménage avec une ramatou. C’est ainsi que l’on nommait les femmes de ménage qui devenaient assez vite la femme du ménage pour lequel elles avaient été embauchées. Ça allait être difficile pour moi de tenir le coup sur ce plan et je dois avouer que je dus « lorsqu’il le fallait » donner quelques coups de canif dans le contrat » mais uniquement dans les cas d’urgence. A 25 ans, c’est parfois difficile de tenir le coup. Surtout quand il a besoin d’être tiré

Les nouvelles de Groix et de ma famille arrivaient plus ou moins régulièrement. Il fallait au moins une dizaine de jours pour que le courrier parvienne jusqu’à nous. J’ouvrais toujours les lettres avec impatience. A cette époque les  informations étaient rassurantes. Mariange était bien entourée au Bureau de Tabacs et Lucien et Maurice grandissaient accompagnés de l’amour de leur mère, de leurs grands parents et de toute la famille. Du côté des miens, j’appris que le corps de mon frère tué à Flessingue le 1e novembre 1944 devait revenir dans l’île afin d’être inhumé dans le cimetière de la paroisse. C’était prévu pour le 10 novembre 1949, quatre jours avant que ma sœur Annie se marie. Dans de telles conditions, on ne pouvait pas dire que ça allait être une vraie noce. Ma mère faisait son deuil avec toutes les peines du monde. Même s’il y avait cinq ans que son fils avait disparu, elle attendait avec une appréhension où se mêlaient un certain apaisement de voir le cercueil où reposait son fils et la peine inextinguible de l’avoir perdu  en pleine  force de l’âge. J’étais pris par mes occupations professionnelles, mais ce mois-là de novembre 1949, je pensai souvent à mon frère qui avait été aussi pour moi un compagnon extraordinaire de vie et à ma mère boulversée et affectée par ce drame.

Vint le temps de faire la première marée avec le Kiberoen. Avec chalut et tangons. La zone à explorer était la Barre de l’Etoile qui prolongeait la côte sud de Madagascar d’est en ouest. L’équipage que j’avais formé était bien sûr composé de Malgaches vezos, habitués de la pêche en pirogue mais totalement ignorant en matière de chalutage.  Pour la première marée, qui était un événement, l’ORSTOM  (Office de recherche scientifique outre mer), nous avait envoyé un jeune chercheur, Michel Angot qui resta ensuite à Soalara et se joignit à nous. Il fit paraître en 1950 dans les Mémoires de l’Institut Scientifique de Madagascar les résultats de sa recherche sur l ‘Aspect Physique et l’Etude ichtyologique du récif de Soalara.  Nous étions donc cinq Français à vivre dans ce bled perdu et heureux comme tout. J’ai retrouvé Angot quarante ans plus tard. La dernière fois que je l’avais vu, c’était en 1951, alors que j’étais sur le Vercors, l’ORSTOM  venait de le nommer pour une mission aux îles Kerguélen. Nous nous étions alors remémoré toutes ces années heureuses dont nous conservions des souvenirs impérissables.

Partis de Soalara, nous avions 24 heures de route pour rejoindre le Banc de l’Etoile. Bien sûr les tangons avaient été montés et 7 lignes de chaque côté ainsi qu’une à l’arrière traînaient dans notre sillage. C’était comme chez nous à Groix. A la mode des Grecs, quoi.  Nous avons tout de suite pêché plusieurs dizaines de poissons, mais comme il  y en avait de très gros, les lignes se cassaient souvent.  Nous étions aussi confrontés au problème de la conservation du poisson. Nous n’avions pas de glace (  il n’existait pas de fabrique à terre) et avions embarqué plusieurs centaines de kilos de sel. Les Vezos,  ces marins nomades de la côte ouest de Madagascar, étaient spécialistes du salage et du séchage, opérations qui  ressemblaient fort aux manières de saler les morues à Terre Neuve. Ici, après la salaison, on mettait le produit à sécher 48 heures au soleil. Le séchage était garanti. Pour le manger, il fallait dessaler pendant 24 heures. Le poisson retrouvait son aspect et son goût normal d’autant mieux que les opérations avaient été réalisées sur du produit très frais.

Les essais au chalut sur le banc de l’Etoile durèrent plusieurs jours, mais ne furent pas couronnés de succès. Pour diverses  raisons. Les chaluts étaient en chanvre ou en sisal, conçus pour des mers froides. De plus, ils avaient été stockés depuis plusieurs mois dans la cale – il y en avait une douzaine mais nous en avions débarqués plusieurs- et leur résistance était amoindrie. Après les avoir mis à l’eau, nous avons constaté que le fil commençait à pourrir. De plus, les fonds du Banc de l’Etoile étaient en majorité à corail et il était difficile de les chaluter. Plusieurs chaluts furent déchirés, nos matelots Malgaches n’étaient pas à l’époque des bons ramendeurs. Les résultats furent donc négatifs. Je pris la décision de mettre fin  à l’opération.

Par contre, les résultats obtenus avec les tangons étaient bons. Ce genre de pêche n’avait pas été prévu par l’armement. L’un compensait l’autre. Durant cette marée, nous fîmes escale à Fort Dauphin, sur la côte orientale, tout au sud, qui est un véritable paradis terrestre. Au bord d’une baie mi-circulaire, encastrée entre des collines assez hautes, entre 300 et 500 mètres, couvertes de végétation, avec le pic de Saint Louis, la petite cité, dont le nom rappelait qu’elle fut dédiée en 1643 à un jeune dauphin appelé à devenir le 14e roi Bourbon,  était adorable. Je me promis d’y revenir. Il n’existait pas encore de quai, mais un petit appontement, une sorte de warf artisanal, pour les pirogues ; il n’y avait pas assez d’eau pour que nous puissions y accoster.  Nous avons mouillé à une centaine de mètres du wharf. Les semaines et les mois qui suivirent cette première marée furent occupés au même travail, pêche aux tangons avec des résultats intéressants car il s’agissait de gros poissons. Ils étaient vendus à Tuléar et en grande partie à Tananarive, la capitale étant à cette époque relativement privée de poissons frais.

Nous étions  satisfaits des pêcheurs vezos qui avaient été embauchés et nous avaient accompagné lors de notre première campagne de pêche. Les vezos forment un peuple de marins et de pêcheurs qui vit au sud de Madagascar sur la côte ouest, face au Canal de Mozambique où naviguent ces magnifiques goélettes à voiles. Cette côte sauvage, belle, vierge, rase et sèche, constamment battue par les vents, est souvent dévastée par les cyclones de l’Océan Indien.  Les vezos n’aiment rien tant que naviguer à la voile, sur leurs petites pirogues à balancier taillées dans les arbres à balsa.

Avec ces frêles embarcations, tellement à fleur d’eau qu’on croit qu’elles vont être submergées, ils pratiquent depuis des temps immémoriaux la pêche côtière, ne s’aventurant guère au-delà du récif corallien que si le besoin s’en fait sentir. Leur caractère s’est forgé à travers un mélange de fatalisme et de joie de vivre. Ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est partir ensemble, en flottille de pêche, faire la course portés par le vent et en chemin s’interpeler joyeusement d’une pirogue à l’autre. Le soir, ils dressent le camp sur la plage et la voile devient leur tente d’habitation.  Ces marins nomades  entretiennent avec la mer une relation magique. Le Tumpundrano, l’esprit maître des eaux, leur dicte leur code de conduite et impose de nombreux interdits, les fadhis ou tabous.

Il leur est par exemple interdit de construire leurs tombeaux loin du rivage, car l’esprit des ancêtres doit pouvoir surveiller les vivants. Si, comme la plupart des peuples malgaches, ils ont été christianisés, bien souvent, non loin de l’église, la case du sorcier accueille autant de fidèles que la maison de Dieu. C’est que le culte des esprits est particulièrement fort chez les Vezos où, lorsqu’un ancien décède, on attend un an avant de procéder à l’inhumation. Cette tradition a pour but de permettre à la famille de réunir l’argent nécessaire pour la cérémonie. Chaque famille est prête à s’endetter pour honorer dignement le mort. Le jour de la cérémonie, le défunt perd son nom et prend le nom d’un esprit. Aussi la cérémonie n’a-t-elle pas pour objet d’accompagner le corps jusqu’à sa dernière demeure, mais plutôt d’honorer la naissance d’un nouvel esprit. Pour cela, ils font une fête à tout casser, un foumba. Honorer l’esprit du mort est une tradition qu’ils maintiennent à tout prix. Les anciens du village affirment que si les esprits ne sont pas bien traités, ils viendront errer parmi les vivants dont ils prendront possession et qu’ils feront mourir.

Ils aiment la fête. Jusque tard dans la nuit, le rivage résonne de chants et de la musique traditionnelle : le Tsapik. Et tant pis s’il faut se lever à l’aube pour pêcher. Pas un village sur la côte qui ne possède sa ” mandoline ” et sa ” caboche “, sortes de guitare bricolées de caisses à savon et tendues de peau de chèvre. La musique est présente tout au long de leur vie.

Alors que je rédige ces mémoires, j’apprends que les Vezos ont de plus en plus de peine à trouver des arbres à balsa pour y tailler leur pirogues suite à la déforestation dont souffre Madagascar. Ils sont obligés d’aller de plus en plus loin, au coeur de “la grande île”, pour trouver ces arbres à balsa. Et ce peuple marins craint le monde de la  terre où vivent les Likéas, un peuple farouche et invisible hostile à tout étranger et où les voleurs de zébus, les malasos, détroussent les voyageurs.

A observer leurs pirogues partir en mer chaque matin et revenir quelques heures plus tard avec 2 ou 3 poissons, déjà à moitié cuits et décomposés par le soleil, me vint l’idée d’organiser leur pêche. Le projet consistait à prendre quelques pirogues en remorque, les envoyer sur les lieux de pêche, au-dessus des fonds de coraux et de roches, à l’est de Soalara, à la limité du plateau. On les laissait pêcher tandis que nous, nous essayions ligne de traîne ou à la ligne de fonds pendant ce temps-là.  On les appelait à revenir à bord avant midi, on pesait leurs poissons pêchés, on leur donnait à manger et on les faisait repartir en pêche pour les récupérer avant la nuit. Chaque soir, on comptait le poids du poisson pêché par chaque pirogue, on faisait le prix et l’on réglait immédiatement. Après que les poissons fussent ouverts, vidés, débarrassés de leurs arêtes centrales, étêtés et salés, venait le dîner à bord, en général du riz et du poisson, que nous mangions Vayssière et moi, comme les Vezos qui ensuite allaient s’allonger sur le pont pour dormir.

Le poisson était mis en cale pendant 2 jours puis remonté au soleil pour séchage ; les résultats furent très bons. Avec une demi-douzaine de pirogues, et ce que nous pêchions nous-mêmes, nous arrivions à faire plus d’une tonne par jour de poissons frais, ce qui représentait 500 à 600 kilos de poissons séchés. Cette méthode avait également l’avantage de ne pas nous faire consommer trop de gasoil.

Nous fîmes 3 ou 4 marées de cette façon. Mais les piroguiers, qui étaient habitués à rentrer chez eux tous les soirs, devenaient réticents. Peut-être aussi avaient-ils l’impression d’être exploités, ce qui n’était pas le cas bien au contraire. Dès cette époque, et dans toute ma carrière africaine, j’ai toujours fait en sorte, non seulement d’avoir de bons rapports avec mes équipages indigènes mais de les considérer comme des semblables à part entière. Cette attitude me valut d’ailleurs bien des années plus tard des problèmes avec les autorités portugaises du Mozambique.

Cette expérience, que  je menais et animais,  fut donc abandonnée ; nous continuâmes nous à pêcher à la traîne et quelquefois au fond. Ce fut aussi à cette époque que vint mouiller dans le sud de Madagascar, au bout sud du Banc de l’Etoile que nous avions prospecté quelque temps auparavant, un navire usine baleinier norvégien l’Anglo Norse, accompagné de plusieurs chasseurs de baleines. Ils étaient 6 ou 7, pas moins. C’était un gros bateau de 20 000 tonneaux, les chasseurs, avec leurs canons lance harpons fixés à l’avant, étaient des bateaux de 35 mètres. L’armement norvégien était en rapport avec notre armateur La Rochefortaise. Tous les jours, un des chasseurs devait se rendre à Fort-Dauphin pour le courrier, les légumes frais et les fruits, ce qui le distrayait de sa mission. Un jour,  que nous nous trouvions dans les parages, lors d’une escale à Fort Dauphin, je reçus l’ordre de Tananarive de me mettre à la disposition du commandant de l’Anglo Norse pour remplacer le chasseur qui était distrait chaque jour de la pêche pour la mission.  Nous devions donc à Fort-Dauphin prendre le courrier et les vivres et retourner vers l’Anglo-Norse, mouillé à 3h environ dans le sud de Fort-Dauphin.

C’était l’époque où la température de l’eau était propice pour la remontée des baleines depuis l’Antarctique pour le sud de Madagascar où elles  venaient s’accoupler. C’était,  je crois,  en juin-juillet, le début de l’hiver austral où l’eau baisse de quelques degrés.  Cette année-là, je crois me rappeler que 120 baleines furent tuées. Les chasseurs qui mouillaient à côté du bateau partaient tôt le matin en chasse et revenaient en fin d’après-midi avec parfois amarrés à leur flanc une baleine tuée. Mais quelquefois, ils rentraient bredouilles. Les baleines, en attendant d’être remontées sur le bateau usine par un plan incliné arrière, étaient amarrées le long de la coque où on les insufflait d’air pour les empêcher de couler. C’est ainsi que lorsque nous accostions l’Anglo-Norse avec le Kiberoen, mais il fallait que la mer soit toujours belle, une baleine était toujours entre nous et le bateau usine. On nous descendait un panier par un monte charge et nous remontions les vivres et le courrier. Chaque fois que nous nous trouvions là aux heures du repas, particulièrement le soir, le commandant nous invitait à sa table et mettait aussi une cabine à notre disposition. Cela nous changeait du confort rudimentaire du Kiberoen. Pour monter sur le bateau usine, le panier venait nous chercher, Vaayssières et moi, sur le pont du Kiberoen et nous déposait sur la passerelle de l’Anglo Norse.  Il existe une ou deux photos de cette époque où l’on me voit  monter  d’un bord à l’autre à l’aide du panier, une autre où je suis sur le pont du navire baleinier avec Michel Angot.

Le découpage des baleines se faisait, sur une immense plage arrière, entièrement à la main. Armés de grandes faux coupantes, les découpeurs taillaient dans la masse. Une partie des carcasses était broyée, une autre partie jetée à la mer. Inutile de dire le nombre de requins qui rodaient autour, ce qui faisait le bonheur de nos matelots malgaches qui en pêchaient quelques uns, retiraient queues et nageoires, les séchaient et les revendaient à Tuléar aux commerçants chinois qui en faisaient grande consommation.

Ce travail pour les Norvégiens dura près de deux moins. Au retour sur Tuléar, le Kiberoen connut une panne de moteur que Vayssières réussit à réparer et nous pûmes ainsi rentrer. Mais après investigations au port, on s’aperçut que l’arbre vilebrequin était fortement rayé et qu’il était plus possible de tourner ainsi. Il fallait faire venir un vilebrequin de France ; au minimum le délai était évalué à deux mois. La direction de La Rochefortaise me proposa de rentrer en France  et si l’aventure m’intéressait toujours de revenir avec femme et enfants.

Je remontai donc à Tananarive, par la route cette fois, avec un camion de la société. Quel voyage ! Quelle aventure ! Quel dépaysement ! La route toute en terre ! Nous voyagâmes au milieu de paysages d’une diversité extrême : savanes, collines, montagnes, vallées, plateaux, champs en terrasses, lits de fleuves et de rivières, autant de reliefs aux formes étranges, fantasmagoriques, stupéfiantes ;  nous fîmes un bon bout de chemin dés la sortie de Tuléar au milieu des baobabs, visitâmes quelques cimetières de tombes Mahalafy et traversâmes plusieurs villages de mineurs qui se tuaint à la tâche en recherchant des pierres précieuses ; des tas de lémuriens nous  regardèrent passer sans étonnement. Nous fîmes halte à Andronavory, la cité des saphirs, puis à Fianarontsoa, une petite ville déjà, avec son vieux bourg perché et  où la Rochefortaise avait installé ses usines. Puis ce fut Antsirabé, la grande cité agricole. Tuléar était à près de 1000 kms de Tananarive et il fallut 4 jours pour boucler le voyage .

A Tana, je pris l’avion pour la France, le 22 décembre 1949.  Cette fois, c’était un DC4, un peu plus confortable et un peu plus rapide. Ce voyage dura comme à l’aller deux jours avec escale et nuit à Karthoum où je retrouvais le même hôtel. A Paris, Mariange m’attendait. Une anecdote me revient sur ces retrouvailles. Ma belle-mère avait été très réticente à laisser mon épouse Mariange venir seule me rejoindre à Paris. Sur les conseils de Nainaine Rose, sœur de ma belle-mère, qui lui confectionna une petite poche en tissu afin de mettre son argent à l’abri, leur petite cousine Marie Tenier, qui habitait Paris, fut contactée ; c’était aussi la cousine germaine de mon beau-père don t la mère Jeanne Tenier était la soeur de Victor, le père de Marie, tombé à la mer et noyé en 1902 au large de Belle-Ile. Marie Tenier accepta de recevoir Mariange. Celle-ci, son petit magot dans la pochette  planquée à l’intérieur du soutien-gorge, prit un taxi à la gare Montparnasse pour se faire conduire directement en taxi chez la cousine. C’est là que nous nous retrouvâmes. Il y a des événements que leur particularité inscrit profondément dans la mémoire où ils ne s’effacent pas aussi facilement .

Après plusieurs mois de séparation, c’était une immense joie de retrouver mon épouse et, après avoir pris le train à Montparnasse pour Lorient, de revoir deux jours plus tard à Groix mes fils, Lucien et Maurice. Je passais Noël en famille. Autant que je m’en souvienne, nom absence avait duré huit mois. Ce fut à ce moment-là que Mariange acheta notre première chambre à coucher. De l’acajou, malgré les réticences de ma belle-mère qui trouvait la teinte de ce bois pas très belle. Enfin du moins pas à son goût.  Lucien et Maurice avaient grandi, surtout Lucien, qui avait six ans ; c’était un peu le chouchou de son peupé Benoît et de sa grand-mère. C’était aussi leur premier petit enfant.  Je retrouvais le Bureau de Tabacs avec joie et émotion. Mes beaux-parents nous avaient attribué les deux pièces de gauche au premier étage de la grande maison. Mon épouse avait commencé à les séparer pour en faire quatre espaces de vie. Dans la grande pièce du fond, à droite, la chambre des enfants, à gauche, la nôtre, chacune d’elle avec une fenêtre, et dans la grande salle, une séparation vitrée avec d’un côté, la cuisine et de l’autre, la salle à manger dont la table, les chaises et le buffet furent achetés l’année suivante. C’est vrai que je venais de gagner 70 000 f par mois, c’était un bon, un très bon salaire ; j’étais heureux d’être devenu financièrement indépendant, même si nous habitions sous le même toit que mes beaux-parents et que  nous n’avions à payer ni loyer ni électricité.

L’avenir ne se présentait pas sous de mauvais auspices.  C’est alors que nous eûmes à surmonter  deux épreuves. La première était programmée. Mon épouse n’avait cessé, depuis la mort en février 1945 à Concarneau de notre second fils Patrick, enterré dans le cimetière de Lanriec, d’oeuvrer pour que son corps repose dans la terre de nos ancêtres. Ma belle-mère avait d’ailleurs acheté une concession à perpétuité dans la partie neuve du cimetière de l’île en vue d’accueillir la dépouille. Le transfert de celle-ci nous avait été annoncé pour le 21 février.  Mon épouse appréhendait cette journée. C’est dans un climat d’attente,  lourd, pesant, où se mêlaient peine et appréhension que survint la mort de la grand-mère paternelle de mon épouse, la brave meumée Chan. Décédée le 19 février à l’âge de 80 ans, Jeanne Tenier, épouse de Colomban Tonnerre,  fille de l’énigmatique Celina Sabinea ( dont mon fils Lucien a pu reconstituer une partie de l’histoire ),  fut enterrée  le même jour où son arrière petit fils trouvait place dans cette toute nouvelle tombe de famille où l’on enterrera ensuite mon beau-père, qui allait mourir l’année suivante, en 1958, la grand-mère maternelle de mon épouse,  Rose Le Fé, épouse de Ange Eveno ( qui venait d’avoir 88 ans cette année-là). Puis viendra le tour de mon épouse, ma belle mère et ma belle-soeur Jeanne. Et son mari Thimothé Quéré qui vient de mourir en ce début de 1996. Cette année 1950 commençait donc bien tristement. Mais comme la Rochefortaise m’avertissait que le Kiberoen, rebaptisé Tuléar, était à nouveau fin prêt, il fallait prendre une décision.

Mise en ligne le 1e mars 2009

( si mes parents  avaient vécu aujourd’hui, ils auraient fêté leur 66 ans de mariage)

Chapitre 8

Madagascar

2e partie : 1950-1951

Un retour à Madagascar n’était possible qu’avec l’accord de Mariange, mon épouse. Il nous fallait décider ensemble et vite. Retourner là-bas où la vie était loin d’être désagréable et le travail rémunéré par un salaire conséquent. Ou bien repartir à zéro en France, naviguer à nouveau comme matelot à Lorient-Keroman et attendre d’obtenir éventuellement plus tard un commandement. Mes beaux-parents, mon beau-père surtout, ancien patron de chalutier lui-même, auraient préféré cette formule. Moi, par contre, je préférais la première, ayant gardé de mon premier séjour à Madagascar, et de l’expérience professionnelle que j’avais vécue, un excellent souvenir.

Mariange, elle, était un peu plus partagée. Il y avait le problème des enfants. Si Maurice n’avait que deux ans, Lucien, qui venait de fêter son sixième anniversaire,  était entré à l’école primaire Saint-Tudy où la cousine germaine de mon épouse, Mauricette Tristant, lui apprenait à lire et à écrire. J’étais fier de mes enfants toujours bien habillés par leur maman. C’était, je crois, à cette époque, où le séjour à Madagascar m’avait tant marqué, que je m’étais véritablement senti devenir un homme.

J’avais des nouvelles de Tuléar. Le délai d’acheminement du vilebrequin était plus long que prévu. Le bateau avait été mis au sec à Soalara, le moteur entièrement démonté et Vayssière patientait, tuant le temps comme il pouvait. Entre deux sorties avec la vedette, il flirtait toujours avec Suzy, la fille des propriétaires du petit café restaurant de Soalara  qui allait finir par lui mettre le grappin dessus et l’amener au mariage. La vie est bien souvent différente de ce que l’on voudrait qu’elle soit. Vayssière, qui était un excellent garçon, un peu plus jeune que moi, un excellent professionnel, rêvait de mettre de côté suffisamment d’argent pour acheter deux camions et monter sa propre entreprise de Transport à Merdrignac, à côté de Bordeaux, dont il était originaire

Lorsque je repense à cette époque de ma vie, et surtout à cette expérience malgache, je dois reconnaître que beaucoup de choses me marquèrent à vie. Si quelques années plus tard, de nombreux patrons et armateurs de pêche français prirent la route du sud, en particulier pour la côte ouest de l’Afrique ( ce que je ferais moi-même aussi), en 1949, il n’était pas courant qu’un patron de pêche s’exile aussi loin des côtes bretonnes pour exercer son métier. Je me souviens de certains commentaires à Groix, dans ma famille d’abord et parmi mes camarades ensuite. Mais qu’est-ce qu’il va y faire si loin ? Quel besoin a-t-il de s’exiler ainsi ? C’est pas un pays sûr, ça. Colonie française à cette époque, la grande île venait de vivre la grave révolte  de 1947 qui avait éclaté dans l’est du pays, aux environs de Tamatave, et qui avait failli s’étendre aux autres régions, avant qu’elle ne soit réprimée dans le sang par les Tirailleurs sénégalais et marocains. On parlait de milliers de morts.

Je dois dire que ce premier contact avec l’Afrique – même si Madagascar ce n’était pas tout à fait l’Afrique, du moins celle de la plupart de ses pays continentaux- fut pour moi, non seulement une découverte extraordinaire, au niveau du pays lui-même, que j’eus l’occasion ensuite de parcourir, presque entièrement, mais aussi de ses habitants, en particulier  ceux que j’ai côtoyés et avec lesquels j’ai travaillé durant ces deux années,  les Vezos, ces marins nés, courageux et travailleurs. Comme dans tous les pays coloniaux, ils étaient aussi exploités et dès le début, je m’insurgeai déjà contre le fait qu’ils étaient mal payés. J’essayai par la suite, étant donné les conditions particulières de travail qui leur étaient imposées, qu’ils soient un peu plus considérés ; ce qui fut fait.

Lors de mon retour à Groix, à la fin de 1949, les commentaires, parfois ironiques qui avaient circulé lors de mon départ, se modifièrent, dès que je pus raconter ce qu’était et ce que pouvait être la vie et le travail dans un pays africain, et  surtout dans cette grande île  de Madagascar qui était un continent à elle seule.  Il y avait le beau temps, le soleil, le boulot agréable, les amis, une population malgache charmante ( même si l’ethnie Mérina était un peu plus orgueilleuse que les autres peuples), une vie à des milliers de kilomètres lumière de celle que pouvaient connaître en Bretagne, et en métropole, tous les hommes  embarqués à la pêche. C’est vraiment et sincèrement ce que je ressentais.

Les fêtes de fin d’année passées, au début de 1950 arriva, l’obligation de prendre une décision devenait impérative. Repartir. Rester.  Dans ma tête, je crois qu’elle était prise. Le seul problème concernait nos deux enfants. C’était difficile d’interrompre la scolarité de Lucien en plein milieu d’année alors qu’il venait de rentrer en 11e comme on appelait à l’époque le Cours Préparatoire. Nous décidâmes de le laisser à Groix à la garde de mes beaux-parents, ce qui bien sûr enchantait ces derniers. Maurice viendrait avec nous. La décision prise, nous retardâmes notre départ afin d’assister à deux événements familieux : la petite communion de notre fils Lucien qui eut lieu le 6 avril et le mariage de la sœur de mon épouse Jeanne avec Timothée Quéré, célébré le 26 avril. J’étais le témoin choisi par ma nouvelle belle-soeur. Notre départ eut lieu quelques jours après cette union qui fut la dernière grande fête familiale à laquelle participèrent tous les oncles de mon épouse et de sa sœur, Pierre, Alexandre et Jean Michel, en compagnie de leurs enfants, la soeur de ma belle-mère Rose et son mari Maurice Tristant et  avec leurs quatre enfants : Jojo, Mimie, Mauricette et Maurice. Mon beau-père, bien que gravement malade, était heureux qui ne se doutait pas qu’il ne lui restait plus qu’une année à vivre.

Mariange ne voulait pas entendre parler de l’avion. Il fallut donc envisager un départ en bateau. La Rochefortaise était aussi actionnaire de la Compagnie Havraise Péninsulaire, compagnie qui desservait les îles Mascareignes et Madagascar. Fondée en 1882 par l’armateur havrais Grosos, elle s’était rebaptisée en 1934 sous le nom de Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire. La compagnie avait justement à ce moment-là, en partance de Marseille pour l’Océan Indien,  un cargo mixte, flambant neuf, qui sortait du chantier. C’était le voyage inaugural de Ville de Tamatave, le 3e du nom, construit aux Chantiers de la Seine Maritime du Trait.  Le navire, qui  était confortable à défaut d’être très stable, possédait 12 cabines passagers et pouvait donc embarquer 30 passagers. Pour cette première traversée, le cargo avait fait d’ailleurs le plein et nous fûmes, mon épouse et moi, installés dans une cabine luxueuse. C’était un privilège de pouvoir faire ce voyage d’inauguration, sous les ordres du commandant Thomas, qui était de l’île aux Moines, et avec un équipage où les marins Bretons étaient en majorité. Cette croisière, c’en fut dans nos esprits, resta pour Mariange et moi inoubliable,.
Ce n’était pas sans déchirement que nous avions laissé Lucien à Groix, Mariange surtout le regrettait qui répétait souvent, combien, à six ans, il aurait été heureux de faire ce voyage avec nous. Nous fîmes une traversée superbe. J’avais beau être marin, et avoir déjà bourlingué, je ne connaissais ni la navigation de commerce, ni ce genre de bateau, même si j’avais eu l’occasion de voir quelques vieux cargos à Tuléar. Je passais de longues heures à la passerelle et me familiarisais avec les nouveaux instruments de navigation, en particulier le radar qui avait fait véritablement son apparition deux ou trois ans auparavant.

La traversée se passa dans d’excellentes conditions et comble de chance, comme nous avions embarqué à Marseille des chevaux pour l’île Maurice, il fallait que nous y escalions avant de rallier Madagascar. Les chevaux étaient dans des boxes sur le pont arrière et supportaient bien le voyage. La Ville de Tamatave était déjà un bateau rapide pour l’époque qui marchait entre 17 et18 nœuds. Nous avons dû mettre trois semaines pour rejoindre l’île Maurice, débarquer nos chevaux et revenir au mouillage pour attendre notre tour de déchargement.  Il n’y avait presque pas de place à quai où  pouvait s’amarrer un seul bateau. De ce fait, nous sommes restés huit jours à l’île Maurice, qui portait autrefois le nom de l’île de France et où, comme l’a découvert mon fils Lucien dans ses recherches sur l’histoire de notre famille, un certain Nicolas Le Gouzron, descendant d’un de mes ancêtres de Groix, était venu s’installer avec femme et enfants, avant de s’exiler à l’île Bourbon, aujourd’hui, la Réunion. A l’époque de notre escale mauricienne, j’ignorais tout de cela. Nos huit jours à Maurice furent bien remplis, entre la visite de la ville de Port-Louis, ses vieilles maisons coloniales à varangues, son marché exubérant, la découverte du jardin de Pamplemousse, la petite cité de Curepipe, et un tour de l’île inoubliable. Lorsque j’écris ces lignes, mes enfants et petits-enfants, Lucien, Charlotte, Eric, Manu et Nolwen, viennent de faire un voyage à l’île Maurice, quarante ans après nous. Eux, il ne leur a fallu qu’une douzaine d’heures pour y aller en avion alors que pour nous ce fut 3 semaines de mer.

Après Port-Louis, nous avons fait route sur Majunga avec une escale à Diégo Suarez, ce qui nous permit d’admirer cette magnifique baie que j’aurai le plaisir de parcourir 15  ans plus tard. Notre voyage tirait à sa fin, et après un mois et demi à bord de Ville de Tamatave, nous débarquâmes à Majunga. Nous avons quitté ce magnifique bateau avec regret et son équipage ainsi que les passagers avec qui nous avions sympathisés et qui tous regagnaient la capitale  Tananarive.

De Majunga pour rejoindre Tana, il n’y avait que deux possibilités : la route ou l’avion. Deux jours ou deux heures. Mariange ne voulait toujours pas entendre parler de l’avion. Nous prîmes donc le car. Enfin le car, façon de parler. Chaleur torride. Moteur poussif. Pannes. Route défoncée, précipices d’un côté, ravins de l’autre. Le soir, nos avons couchés dans une espèce de gîte d’étape,  où les moustiques se sont donné à coeur joie. Nous sommes arrivés le lendemain à Tana dans un état. Je ne vous dis pas. Nous étions complètement épuisés. Mariange surtout. Momo, lui, ne se rendait pas compte.  En débarquant du car, on aurait cru des peaux-rouges, le visage couvert de poussière de latérite.

Nous avons passé deux ou trois jours à Tana, le temps de faire visiter la ville à Mariange et Maurice en pousse-pousse, de voir le zumo, le magnifique marché aux fleurs. Pour rejoindre Tuléar et Soalara, nous n’avions encore pas d’autre choix que l’avion ou la route. Cette fois Mariange, échaudée par l’expérience du premier voyage Majunga-Tana, choisit l’avion,  qu’elle allait prendre pour la première fois. C’était toujours le vieux junker que l’année précédente j’avais emprunté et dont le confort était aussi précaire. Le voyage dura à peu près deux heures,  avec escale à Antsirabé. A Tuléar, nous attendait toute l’équipe de la Rochefortaise, venue de Soalara nous accueillir. Le directeur, dont je n’arrive plus à retrouver le nom, son épouse malgache, une Hova magnifique. Il y avait aussi  Nouet, Egros et bien sûr Vayssière. Après une nuit à l’hôtel de Tuléar, nous sommes partis à Soalara avec la jeep. Mariange  béate d’admiration,  contemplait les paysages, n’en revenant pas de la chaleur d’un généreux soleil, qui la faisait quand même un peu souffrir. Maurice, lui, avait l’air de bien la supporter. Nous retrouvions la même case que j’occupais quelques mois auparavant. Mais  l’équipe,  toute attentionnée à notre égard, avait eu la gentillesse et la délicatesse  de le mieux meubler.

Le Kiberoen était quasiment prêt. Nous avons repris la mer après trois ou quatre jours après notre arrivée. Quelque temps plus tard, la Rochefortaise me demanda d’assurer le transport de boîtes de conserve, il s’agissait de corned-beef,  entre plusieurs usines de la société. De celle de Tuléar, où nous embarquions les boîtes pleines, nous devions rejoindre Tamatave où elles étaient expédiées vers la France. Nous revenions vers Tuléar avec des boîtes vides ( en caisses bien sûr). Nous accomplissions la même tâche du côté ouest entre Tuléar et Fort Dauphin et vers le nord avec Majunga. Nous avons fait ce trafic pendant plusieurs mois, ce qui ne nous empêchait pas de continuer à faire la pêche à la traîne. Quelquefois le Kiberoen était lourdement chargé, mais en général j’évitais de naviguer de nuit ou alors pas très longtemps. Toute la côte malgache est parsemée de baies et il était facile de s’y abriter. Mariange et Maurice firent quelques voyages à bord malgré l’inconfort de l’hébergement, mais la navigation était tellement agréable que les conditions déplorables d’une vie familiale à bord passaient au second plan.

C’est au cours d’un de ces voyages, lors d’une escale à Morandave, sur la côte ouest, que nous sommes tombés amoureux de cette petite bourgade. Nous avons trouvé une maison à louer dans laquelle j’installai Mariange et Maurice, en les recommandant à des amis dont nous avions  fait connaissance lors du voyage sur la Ville de Tamatave.  Il  existe de nombreuses photos des souvenirs de ces jours heureux à Morondave lorsque je les retrouvais.

C’est au mois de février – en tout cas au tout  début de l’année 1951- que je connus un problème sérieux. J’avais été blessé à la jambe droite par le rostre denté d’un requin scie pris dans le chalut. C’était devant Morandave. En secouant le chalut, le requin s’était débattu et avait accroché ma jambe. J’avais fait un pansement sommaire mai,  quelques jours après, ma jambe se mit à enfler ;  je ne pouvais plus la bouger. A Morandave, il n’y avait que des soins rudimentaires et le toubib de la ville me recommanda d’aller me faire soigner à Tana. Nous prîmes l’avion, Maurice, Mariange et moi,  et comme il fallait faire naviguer le Kiberoen, la Rochefortaise confia le commandement à un vieux capitaine au long cours que je connaissais bien, le père Sulpin, ancien commandant à La Havraise, qui s’était retiré à Tuléar après avoir épousé une malgache et lui avoir fait 7 ou 8 enfants. Il n’est pas certain d’ailleurs qu’ils étaient tous de lui. Lors de nos escales à Tuléar, le père Sulpin, qui faisait la pêche sur le quai, aimait bien venir bavarder avec nous. Il était originaire de Saint Brieuc et devait avoir entre 60 et 65 ans à l’époque. Il y avait comme ça, et nous en rencontrions dans tous les ports, de vieux français qui avaient préféré finir leurs jours dans le pays plutôt que de rentrer en France. On disait d’eux qu’ils avaient été fanafoutés, c’est-à-dire qu’on leur avait fait boire des boissons extraites de plantes qui les avaient envoûtés. C’était peut-être vrai, aussi il était tout aussi vrai que ces gens là, qui  avaient de bonnes retraites, c’était en majorité des fonctionnaires,  étaient des aubaines pour les ramatous du pays qui savaient y faire en matière d’envoûtement charnel.

A peine quinze jours après mon hospitalisation à Tana, alors que j’étais presque guéri, nous apprîmes que le Kiberoen, qui se trouvait à Fort Dauphin, s’était mis à la côte,  que le bateau était en mauvais état mais que l’équipage était sain et sauf. Je proposai à la direction de me rendre à Fort Dauphin,  mais le médecin ne m’y autorisa pas, ma jambe n’était pas encore suffisamment bien guérie. Ce qui était vrai. Quelques jours plus tard, j’appris que le Kiberoen était complètement perdu. Il avait dérapé sur son ancre pendant la nuit, par mauvais temps et personne ne s’en était rendu compte. Ne sachant pas quelle décision prendre, la Rochefortaise décida de nous rapatrier, ce qui au fond n’était pas pour déplaire à Mariange qui avait quand même hâte de revoir Lucien, ses parents et la France, même si elle se trouvait bien à Madagascar.  Après mon séjour à l’hôpital, la Rochefortaise mit un  de ses appartements à notre disposition. Nous y passions un mois de vacances qu’apprécia Mariange qui n’avait à se préoccuper ni des courses ni des repas. On venait nous envoyer à manger à domcile.

Mariange appréhendait un retour en France par avion. Il y avait à ce moment-là à Tamatave un paquebot des Messageries en départ pour la France, Ville de Strasbourg.C’était un cargo mixte construit dans le cadre de l’accord signé entre la France et la Grande-Bretagne en novembre 1918 avec trois sister-ships pour la Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire (Ville d’Amiens, Ville de Metz, Ville de Verdun). Mis en service le 28 octobre 1920 et francisé le 8 octobre 1921, il assura la ligne de l’Océan Indien au départ du Havre. En 1924 affrété coque nue pour 4 ans avec Ville de Verdun et Ville d’Amiens par les Services Contractuels des Messageries Maritimes pour la ligne d’Australie par Suez, il est  modifié en paquebot mixte par l’adjonction d’un pont-promenade. Les Messageries l’acquièreront définitivement en 1928. En 1930, il  passe sur la ligne Nouvelle Calédonie par Panama et en 1940, il assure la liaison entre Marseille, Madagascar et l’Indochine. Arraisonné le 2 mars 1941 par 26°30’ sud et 47°10’ est dans le sud de Fort Dauphin par le croiseur britannique Shropshire, il est conduit à Durban, saisi et donné en gérance à l’Union Castle Mail pour le compte du Ministry of War Transport. Armé d’abord par un équipage britannique, il reçoit ensuite un équipage des Forces Navales Françaises Libres. Le 7 janvier 1943, torpillé par 37°04’ nord et 04°06’ est au large de Bougie par le sous-marin allemand U 371, il réussit à ne pas sombrer. Remorqué à Alger où il reçoit une bombe sur le gaillard au cours d’un bombardement aérien, il est remis en état et restitué à la France le 15 avril 1945. Le 10 septembre 1945, il quitte Marseille avec le premier contingent de troupes françaises, la 2° DB commandée par le Général Leclerc, pour Saïgon. Il effectue ensuite des voyages sur Madagascar et la Nouvelle Calédonie. Ce sera l’un de ses derniers voyages en tant que cargo mixte que nous ferons pour revenir de Madagascar en mars 1951 car il sera ensuite transformé en cargo pur avant d’être désarmé en septembre 1952  et envoyé à la démolition en Ecosse.

Une cabine de 1e classe nous y avait été retenue et nous avons rejoint Tamatave par avion au début du mois de février. Ma jambe était presque entièrement guérie.  En embarquant à bord de Ville de Strasbourg, je fus très étonné quelques minutes après nous y être installés, de voir un maître d’hôtel me demandant d’aller voir le commandant. Ce que je fis. Je le connaissais, l’ayant vu sur un cargo l’année précédente à Tuléar. Je fus encore plus étonné lorsqu’il me demanda si je ne voulais pas remplacer pendant le voyage retour un lieutenant tombé malade. Après avoir consulté Mariange, j’acceptai. Si la Ville de Strasbourg était un ancien paquebot, sa passerelle était bien équipée. Radar, gyrocompas. Je m’étais familiarisé avec ces instruments de navigation l’année précédente sur la Ville de Tamatave. La traversée se passa bien - nous mangions au carré 1ere classe qui était aussi celui de l’etat-major où les repas étaient splendides et copieux comme en témoigne ce menu de dîner que j’ai conservé en date du 18 février 1951-  et, en plus à l’arrivée à Marseille, je reçus un salaire. Que demander de plus ? Nous prîmes le train pour Lorient et retrouvâmes avec joie Groix, le Bureau de tabacs, mes beaux parents et surtout Lucien. Ma belle sœur Jeanne était enceinte. Mon beau-frère Thimothé naviguait à la pêche

L’aventure malgache, dont la page se tournait, allait laisser pour moi, et mon épouse, une empreinte à jamais ineffaçable dans nos vies.

Chapitre 9

Le commerce
1ère partie : 1951-1952

Avec l’expérience de Madagascar achevée se tournait la première page de ma vie bourlingueuse. Allaient suivre bien d’autres chapitres. Nous étions heureux de retrouver et le sol de notre île natale et les nôtres, en premier lieu, notre fils, Lucien. Mon frère Yvon naviguait toujours sur l’Angélus du Soir, le bateau de mon père, motorisé depuis 1948. Mon frère Loïc avait fait la saison de thons comme mousse l’été 1950 sur ce bateau que nous considérions comme celui de notre famille, même s’il y avait d’autres armateurs avec mon père. C’était sa seconde campagne pour mon jeune frère Loïc, la première avait été effectuée sur l’Adolphe Henri, un voilier commandé par Jean Gaudal de Port-Lay. Il s’apprêtait à embarquer à nouveau pour son 3e été avec mon père sur l’Angélus du soir. Tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Malheureusement, mon beau-père était malade, assez gravement, il faut le dire Il traînait depuis plusieurs années une angine de poitrine. Sous ce nom assez banal et anodin se cache une tout autre réalité. Il souffrait, et depuis longtemps, de problèmes cardiaques. Exactement coronariens. Je pense qu’il ne serait pas décédé aujourd’hui aussi rapidement. La médecine a fait de grands progrès depuis son décès. Mon beau-père, alité déjà tout l’hiver, poussa son dernier soupir le 17 avril dans la soirée. Nous dînions dans la cuisine quand ma belle-mère s’est mise à crier. Nous étions donc revenus juste à temps pour que Mariange puisse profiter quelques jours de la présence de son père qu’elle adorait.

Nous eûmes tous beaucoup de chagrin, nous consolant, surtout Mariange, d’être rentrés  alors que son père était encore vivant. Lucien, lui avait près de huit ans et nul doute que la disparition de son peupé Benoît était aussi pour lui une douloureuse épreuve malgré un âge où l’on ne comprend toujours pas bien les conséquences tragiques de la disparition d’un être cher. Son grand-père était tellement attentionné avec lui. Il existait ente eux une vraie complicité. C’était son premier petit-fils. Maurice, notre second garçon, ne venait qu’en deuxième position et que ma belle sœur Jeanne allait accoucher le 8 mai de cette année, soit trois semaines après le mort de mon beau-père, d’un 3e petit-fils qu’on allait prénommer comme son grand-père. Benoît Quéré hérita en même temps que du prénom de son peupé d’un jeune parrain qui ne fut rien d’autre que notre fils Lucien dont le parrain était lui-même son grand-père maternel. La boucle était bouclée. Lorsque je me remémore cette période, le flot de souvenirs émus qui me remonte à la mémoire me submerge avec la puissance d’une grande marée d’équinoxe.

Sur le plan professionnel, j’attendais la décision de la Rochefortaise pour savoir si elle allait ou non racheter un autre bateau. Je reçus un courrier de Michelin, qui en était la maison-mère à Paris, m’avertissant que sa filiale cessait ses activités maritimes à Madagascar. Le courrier était accompagné d’un chèque de 100.000 francs, somme assez coquette à l’époque qui, dans l’immédiat, nous mettait à l’abri de tout souci financier. Mon épouse acheta sa première salle à manger (ce fut la seule et elle existe toujours lorsque j’écris ces lignes), une table, huit chaises  avec fonds et dos en vrai cuir et un buffet ; l’ensemble était d’un bel acajou vernis dont elle était très fière. Elle fit aussi l’acquisition de notre premier combiné disque radio. Nous débutions alors une discothèque  qui allait bientôt renfermer de nombreux 78 tours qui doivent toujours être au Bureau de Tabacs. Mon épouse aimait la grande musique, particulièrement La Callas qu’elle écoutait souvent. Avec une prédilection pour les airs des opéras de Puccini.  Elle adorait le célèbre aria de Madame Butterfly « Un bel di vedremo » où Cio-Cio-San, la geisha, chante son espoir de voir un navire battant pavillon américain entrer dans la baie de Nagasaki  avec à son bord Pinkerton, ce marin qu’elle a épousé, il y a bientôt trois ans, et qui l’a abandonnée pour s’en est retourner chez lui presque aussitôt.

Malgré la disparition brutale de son père, Mariange goûtait ce retour en France qui dissipait le souvenir des reproches qu’elle s’était faits à Madagascar d’avoir laissé notre fils aîné à la garde de ses parents.  Nous étions jeunes, avions la vie devant nous, et heureux, bien que je dusse songer sérieusement à retravailler. Je n’étais pas chaud pour recommencer la pêche en France. Il m’aurait fallu repartir de zéro, et j’avais 28 ans. Dans le courant du mois de mai, après en avoir discuté avec Mariange, je pris la décision d’écrire aux Messageries Maritimes,  proposant ma candidature à un poste de lieutenant. Le voyage Tamatave-Marseille, au cours duquel j’avais remplacé le lieutenant malade, m’avait emballé.  Je pouvais aussi l’utiliser aussi comme une référence. J’adressais en même temps à la NOCHAP (Nouvelle Compagnie Havraise Péninsulaire que tous les marins continuaient tout simplement à appeler la Havraise) qui desservait également l’Océan Indien et en particulier Madagascar, une demande d’embauche. C’est à cette compagnie qu’appartenait Ville de Tamatave sur lequel nous avions voyagé, Mariange, Maurice et moi, depuis Marseille jusqu’à Madagascar en 1950.

La réponse des Messageries qui m’arrivait quelques jours plus tard était positive. La semaine suivante, je reçus aussi un courrier de la NOCHAP qui acceptait aussi ma sollicitation d’embauche.  Mais j’avais déjà donné, après deux ou trois jours de réflexion et en avoir discuté avec Mariange, mon accord aux Messageries. Sinon, je ne sais pas quel choix j’aurais fait. Même s’il s’agissait d’une activité nouvelle pour moi, mon impression des deux compagnies de navigation était excellente.Par la suite, je n’ai plus regretté mon choix. Les Messageries étaient vraiment une grande compagnie. Et en ce début de décennie 1950, la Marine Marchande Française  connaissait une prospérité à laquelle la guerre n’était pas tout à fait étrangère.

En effet, si des drames sans nom avaient détruit les 2/3 de la flotte de commerce française, avant même la fin des hostilités, armateurs, chantiers navals, industriels et hommes politiques avaient, au travers d’un comité, pris toute la dimension des efforts à accomplir pour reconstituer notre Marine Marchande, indispensable à la reconstruction du pays. Après deux ans d’atermoiements, dus à des tentations politiques de nationaliser la flotte, dés 1947, la reconstitution d’une vraie flotte est en marche. Avec le début de la décennie 1950,   l’ère d’expansion qui voit le jour ne s’arrêtera qu’avec la crise de 1978. Dans cet essor maritime, la Compagnie des Messageries maritimes joua un rôle de premier plan, à côté d’autres armements, les Chargeurs Réunis, la Transat, Delmas-Vieljeux, la D’Orbigny, la Havraise Péninsulaire, pour ne citer que les plus emblématiques. Que j’eusse écrit à toutes ces compagnies, il est à peu près certain que la réponse eût été aussi positive.

La Compagnie des Messageries Maritimes faisait figure d’ancêtre dans l’armement français. Elle avait vu le jour au début du Second Empire où elle avait pris le nom de Compagnie de Messageries Impériales. Dés cette époque, elle est le lien entre la France et l’empire colonial que Napoléon III et les gouvernements successifs de la III République créent aux quatre coins de la terre  : Madagascar, Les comptoirs des Indes, l’Indochine. Sans oublier un réseau de nombreuses autres destinations que le plus grand des armements français dessert, Ile Maurice, Ceylan, Calcutta, Singapour, Manille. Et bientôt le Japon, transportant depuis tous les grands ports de France, et particulièrement Marseille où la Compagnie a son siège,  passagers et marchandises. L’ouverture du canal de Suez en 1869 lui a permis un élan formidable,  interrompu par la 1e guerre mondiale à qui la Compagnie, qui avait pris son nom définitif de Messageries Maritimes, paya un lourd tribut. Malgré la crise de 1929-1930, elle assura sa primauté dans l’entre-deux guerres. Durement frappée par le second conflit où elle perdit 23 de ses navires, dés octobre 1945, Ville de Strasbourg reprend la ligne Marseille-Saigon rejoint bientôt par Félix Roussel, Maréchal Joffre, Champollion et Athos 2. Elle va même assurer la ligne Grèce-Syrie-Egypte et reprendre celle Nouvelles-Hébrides-Australie-Nouvelle-Calédonie, qu’elle avait ouverte en 1939, ligne sur laquelle naviguera mon frère Yvon, lieutenant sur le paquebot mixte Polynésie, que j’avais fait embarquer aux Messageries en mai 1953 où il avait débuté comme chef de quart pont sur le Brest, ancien liberty-ship avec lequel il fit les derniers transports de troupe pour l’Indochine. Il y était  encore en juillet 1954, alors que le bateau ramène après les accords de Genève des Indochinois qui veulent quitter le Vietnam du Nord afin de se réfugier au sud. C’est au cours de cette traversée de retour d’Haiphong à Saigon qu’un enfant naît à bord et qu’il est enregistré sous le nom de Nguiyen Van Brest par le commandant Legros.

Evoquer cette époque de l’après-guerre pour la Marine Marchande française, et plus généralement celle des pays européens, c’est obligatoirement faire revivre l’épopée des liberty ships. C’est le nom qui avait été donné à ces cargos, après le 11 septembre 1941 proclamé Liberty Fleet Day ( jour de la flotte de la la liberté),  construits en série, à la chaîne même, avec des procédés et des techniques rigoureusement identiques,  par centaines - on en comptera 2710-, durant la guerre, dans les chantiers américains et destinés à transporter hommes et matériels sur les divers lieux d’opérations. A la fin des hostilités,  ces cargos restent sur les bras de la Marine Américaine. Le gouvernement US décide de les vendre à leurs alliés et aussi à l’Italie bien qu’elle ait été une partie de la guerre ennemie des Alliés. C’est dans le cadre d’accords avec le gouvernement français que 75 liberty ships, qui vont être modifiés, entreront dans les flottes de nos armements.

Ce n’était pas de tradition à Groix de s’embarquer au commerce. Il y avait toujours eu des marins insulaires à bourlinguer aux quatre coins de la terre. À l’époque de la Compagnie des Indes, certains y furent même contraints. Au temps des clippers, quelques belles figures de capitaines au long cours et de gabiers appartinrent de plein droit  à cette grande famille qu’était alors la gent cap-hornière. Ainsi de Noël Tonnerre, du village de Kermario, dont mon fils Lucien vient de  découvrir l’incroyable fortune de mer qu’il vécut au large du Cap Horn. Commandant le trois-mâts Psyché, avec un équipage de 19 hommes, ce jeune capitaine au long cours de 30 ans fut confronté à une tempête terrible le 28 janvier 1901 alors qu’il essaye de passer le Cap maudit. Le  navire submergé par des tonnes d’eau, il doit en ordonner l’évacuation. L’équipage embarque dans deux canots. Le premier sera repêché 13 jours plus tard avec 5 occupants et les occupants du second 27 jours après par le navire Androméde. C’est le sang-froid et  le calme du capitaine et de ses hommes qui leur avaient permis de tenir et d’être sauvés. Autre belle figure d’origine groisillonne du long cours à voile que celle de Joseph Tristant – fils de Pierre Tristant dit Pierre Bras- capitaine au long cours, qui navigua aussi sur les grands voiliers. Il avait 22 ans alors qu’embarqué sur le trois-mâts barque Montbello sous le commandement de Kervégan, il vécut la destruction du voilier le 18 novembre 1906 sur la côte du cap Borda de l’île de Kangaroos à l’ouest de l’Australie. Tout l’équipage fut sauvé, mais Joseph Tristant mit plusieurs mois à regagner sa Bretagne natale. Mon père, entre les deux guerres, navigua lui aussi au commerce, plus exactement au cabotage international, avec la Compagnie Worms (Voir chapitre II).   Mais, à l’exception de quelques cas, c’était la pêche surtout qui avait fait vivre les marins de Groix. C’est la reconstruction aux lendemains de la seconde guerre qui entraîna des besoins important en marins des armements de la Marine Marchande. De nombreux  marins, de tous le sports bretons, quittèrent la pêche pour la navigation au long cours : certains comme lieutenants, mon copain Lucien Guillaume, les frères Baron de Kermunition, Donatien Pogam, d’autres comme capitaines, Jo Yvon, Hubert le Grel, etc.… Quand on avait goûté à cette navigation-là, on avait de la peine ensuite à s’en défaire…

La semaine qui suivit le courrier des Messageries, je reçus un télégramme me proposant un embarquement comme lieutenant  sur le cargo Meinam qui se trouvait alors à Brest. J’y embarquais le 1e juin 1951. Second d’une série lancé le 21 octobre 1949 à l’Arsenal de Brest, le Meinam était affecté à la ligne d’Australie. Il  venait d’achever son premier voyage depuis le  Havre qu’il avait quitté à la fin décembre 1950. Je ne restai à son bord que 21 jours car l’armement me nommait lieutenant sur un autre de ses navires, l’Oyonnax, sur lequel je mettais sac à bord à Dunkerque le 27 juin. C’était aussi un cargo de type Liberty Ship, lancé en décembre 1943 à Portland pour l’U.S. Shipping War Administration, sous le nom de Wilbur O.Atwater,  qui avait été remis coque nue à la France en remplacement du Grancamp détruit le 16 avril 1947 par une explosion à Texas City. Livré le 16 avril 1948 à Olympia (USA) à la France, renommé Oyonnax, il fut confié aux Messageries Maritimes. Je fis  sur l’Oyonnax un passage aussi éclair que sur le Neiman,   puisque au début juillet, on me demanda de me rendre à Petite Couronne, près de Rouen, où se trouvait en dock, pour réparation, le S/S Vercors. J’entendis à nouveau parler de l’Oyonnax quelques mois plus tard en apprenant que le 21 août 1952, après avoir pris en remorque au large d’Aden un petit navire, le Karamal Arab, sans radio, en avarie de chaudière, avec 700 pèlerins à bord à court de vivres, il réussit à le conduire à Djibouti. En 1954  et au début 1955, je croiserai encore sa route lorsqu’il participera à l’évacuation du Tonkin. Bien que les liberty-ships étaient des navires quasi identiques, on les qualifiait d’ailleurs de sister-ships avec la marque S/S, leurs silhouettes et leurs cheminées allaient me devenir très familières au cours de mes années au long cours.

Le S/S Vercors appartenait à la série des 13 cargos de type liberty-ships prêtés coque nue à la France en 1945 avant la conclusion des accords Blum-Byrnes du 26 mai 1946. À la suite de ces accords, le gouvernement français fit l’acquisition de 75 liberty-ships, dont 6, parmi lesquels le Vercors, furent confiés en gérance aux Messageries Maritimes. Les livraisons s’échelonnèrent jusqu’en 1947. Lancé en décembre 1942 à l’Alabama Drydock & Shipbuilding Cy à Mobile sous le nom de Benjamin H. Latrobe (nom de l’architecte français de la Maison Blanche) pour le compte de l’U.S. Shipping War Administration et géré par American Export Line. Acquis le 2 décembre 1946 par l’Etat français et renommé Vercors, il est pris en charge par les Messageries en juillet 1947 où il sert jusqu’en 1954 au transport de troupes et de matériel pour l’Indochine, où nous étions en pleine guerre, tout en effectuant en 1951, 1952 et 1954 des missions de ravitaillement aux Kerguelen, un nom qui ne me disait alors pas grand chose. De 1955 à 1956, il sera affecté à la ligne d’Extrême-Orient, puis à celle de l’Océan Indien de 1957 à 1960.

Mon expérience des passerelles des grands bateaux ne consistait qu’en cette expérience vécue, quelques mois plus tôt, avec mon embauche comme lieutenant sur la Ville de Strasbourg, lors de notre retour de Madagascar.  Mais je ne la considérais pas comme du tout négligeable. Le Vercors, à sec dans le dock, était assez impressionnant aux yeux du simple patron de pêche que j’étais. Cela n’avait rien à voir avec l’Angélus de mon père ou le Kiberoen de Madagascar. La masse du cargo était  impressionnante avec ses 135 mètres de long,   ses 17 mètres de large, son tirant d’eau de 7m50 en charge, avec en fait un fond plat,   plus de 7000 tonneaux de jauge brute et 4300 de jauge nette. Équipé de  turbines à mazout tournant à plus de 2500 CV, il aurait pu marcher à 11 nœuds. Comme tous les autres liberty-ships d’ailleurs qui trimballaient 10 000 tonnes de marchandises  sans rarement dépasser la vitesse de 10 nœuds. Mais c’étaient des navires très économiques.

Chaque liberty embarquait au moins 40 bonshommes : un capitaine, le pacha, un second capitaine, trois lieutenants de pont, un chef et un second mécanicien, 3 chefs de quart machine, des graisseurs, un intendant, responsable des achats du bord,  un maître d’équipage, nommé bosco, commandant à 9 matelots et quelques novices, deux ou trois cuisiniers, dont l’un attaché aux officiers, deux ou trois garçons- le pacha  avait le sien-, un boulanger, souvent assisté d’un second qui était parfois pâtissier… Le Vercors pouvait embarquer 12 passagers en cabine, mais les aménagements réalisés en vue du transport de troupes permettaient à 700 soldats d’y prendre place. Marc Péchenart, dont je reparlerai au chapitre suivant consacré aux Kerguelen, vient de m’offrir l’intéressant ouvrage de  Jean Yves Brouard intitulé Les Liberty ships.L’auteur écrit que le Vercors n’était pas un trooper. Il n’avait peut-être pas été conçu aux USA pour le transport de troupes, mais la France fit aménager les faux-ponts des cales 3,4 et 5 afin d’embarquer des troupes pour l’Indochine. C’est d’ailleurs dans les faux-ponts 4 et 5 que se trouvaient logés les hommes de la mission de 1951 aux Kerguelen.

Lorsque je suis arrivé à Grand-Couronne, au début juillet 51, le Vercors se trouvait en réparation; le voyage précédent, il était passé sur une épave en rade de Singapour. Il n’y avait presque pas d’équipage à bord ; celui-ci était en congé en attendant la fin des réparations. Seuls, le commandant le second capitaine, le chef et un mécanicien, le bosco et quelques matelots étaient en poste. Je me présentai au commandant, un dénommé  André Raymond, qui venait de prendre le commandement quelques jours auparavant.  Nous échangeâmes quelques cordialités. Il me parut très sympathique, ce qui se confirma par la suite. Je vis également le second capitaine Guichassoux, jeune capitaine au long cours, à peu près de mon âge et auquel je dois par la suite avoir appris en mer à faire des droites de hauteur les points d’étoiles, et quelques autres calculs nautiques…Le Vercors n’avait pas de radar, mais un gyrocompas dont j’héritais de la charge et de l’entretien après quelques jours de familiarisation avec le bord. J’avais une grande cabine sur le pont des officiers. La paie par contre n’était plus celle de la Rochefortaise. Le salaire d’un lieutenant à l’époque était de 40.000 francs par mois, mais par le jeu des primes il atteignait 60 000 francs. Ce n’était pas si mal.

C’est avant la fin des réparations, au cours desquelles Mariange vint me rejoindre quelques jours, ce qui nous permit de visiter Rouen et sa région, que nous apprîmes le but du prochain voyage du Vercors : les Kerguelen, un archipel - c’est sa nature même si l’on parle souvent des îles Kerguelen. Je ne pouvais pas soupçonner alors le rôle primordial que ces terres joueraient dans ma vie. Nous devions y envoyer du matériel, des animaux domestiques, du personnel pour la mission qui était, à cette époque, embryonnaire mais devait déboucher sur une occupation plus conséquente. C’était la 3e mission officielle. Je reviendrai sur le sujet dans le chapitre suivent. À cette époque, même si je connaissais vaguement l’existence de ces îles, je ne les situais pas bien. J’aurai le temps dans les années qui vont suivre de me familiariser avec elles, au point qu’elles vont graver dans ma mémoire les chapitres les plus denses, les plus exaltants, les plus importantes, les plus inoubliables de ma vie professionnelle.

C’est, je crois  dans le courant septembre  que nous avons rejoint Marseille. Nous avons commencé à charger pour Tamatave d’où j’étais parti au début de l’année et que je ne comptais pas revoir de sitôt. Il fallut réaliser sur le pont arrière des aménagements pour les bêtes que nous allions embarquer. Le séjour à Marseille durera une bonne quinzaine de jours. Nous étions deux lieutenants, mais pour ce voyage exceptionnel, les Messageries en avaient embarqué un 3e ;  comme il s’agissait d’un élève sortant tout frais émoulu du cours d’une école d’hydrographie, il devait faire le quart en double avec le second capitaine, l’autre lieutenant ou moi-même. Le commandant d’ailleurs m’avait dit : il n’a aucune expérience de la passerelle, je vous le confie. C’était un garçon agréable, avide d’apprendre. Aux Kerguelen, il me seconda efficacement dans les opérations de déchargement et me remercia de cet apprentissage. Je lui en fus aussi reconnaissant. Pour l’anecdote, ce lieutenant du nom de Pierre Widman, était le fils de propriétaires de plusieurs hôtels à Paris.  J’ai appris quelques années plus tard, je ne sais si ce fut par la presse ou la radio, qu’il était devenu le gendre de Picasso. Réflexion, c’était dans un magazine puisque je me rappelle y avoir vu des photos de son mariage. Si après ce voyage, je le perdis de vue, j’ai su qu’il poursuivit sa carrière aux Messageries.

Une bonne partie de la mission embarqua à Marseille. C’était au début octobre 1951.  Nous n’eûmes aucun problème pour les embarquements et d’hommes et de matériel. Il faut dire que les faux-ponts des cales 3,4 et 5,   avaient été aménagés en cabines, réfectoires et salles d’eau pour accueillir les soldats en partance pour l’Indochine. Quant au matériel, il y avait des grues, des bulldozers, des concasseurs, des camions. Le tout pesait près de 1200 tonnes. Cette troisième mission aux Kerguelen avait pour but de poursuivre les installations de Port-aux Français où venaient de passer l’hiver 25 de nos compatriotes. Il fallait aussi démarrer ce qui devait devenir un centre de recherches scientifiques antarctiques et subantarctiques. Mais j’y reviendrai sur ce sujet dans le chapitre 11 que je consacrerai exclusivement aux Iles Kerguelen.

La veille du départ nous avons donc embarqué la « ferme ». Nombreux étaient les journalistes et les photographes à bord. Poules, cochons, moutons, mulets, vaches, mouflons, et deux couples de rennes arrivés de Laponie juste quelques heures avant le départ. C’était un spectacle plutôt insolite sur un bateau. Le chef de la mission aux  Kerguelen était un gouverneur de la France d’Outre-Mer, ancien colonel des paras, qui vint assister au départ, mais devait nous rejoindre plus tard à Tamatave. Il s’agissait de Pierre Sicaud que je retrouvai pas mal d’années plus tard à Groix où il vivait sa retraite. Nous fîmes connaissance des gens de la mission, militaires, civils, scientifiques et gars du génie. En tout 46 personnes. Quinze autres membres de la mission devaient rejoindre Madagascar par les airs et embarqués alors pour Ker. Deux fermiers s’occupaient du bétail. Je ne sais pas sur quels critères ils avaient été recrutés, mais au départ, ils semblaient dépassés par les événements.

D’une façon instinctive a surgi sous ma plume Le Mot, Le Seul, L’Unique, celui employé par tous ceux et celles- et bien que peu nombreuses elles ont existé et existent- qui ont posé un pied sur le sol de ces rivages austraux, le Mot de reconnaissance pour tous les membres des missions qui se succèdent depuis près d’un demi-siècle, le sésame qui ouvre l’entrée d’un dictionnaire kerien aux mots, expressions, tournures incompréhensibles au commun des mortels : Ker ! Jamais objet de nul ressentiment ! Ker que nous aimons tant et qui nous le rendit autant ! Cher Ker ! Un coin de chez soi ! N’est-ce pas là la définition française de ce mot breton. Kerguelen ! Chez Guelen !  Pas un ancien des Terres Antarctiques qui y ait séjourné n’appellerait familièrement et avec émotion  l’archipel sous un autre nom, Ker, signe d’appartenance à la grande famille de ceux qui ont en fait une fois dans leur vie l’inoubliable expérience d’un séjour qui leur a filé le virus d’une nostalgie à nulle autre pareille.

Nous avons largué les amarres le 14 octobre dans l’après-midi. Le départ avait été repoussé qui aurait dû avoir lieu le 12 ou le 13 mais il manquait du matériel.  Par chance pour traverser la Méditerranée, nous avons eu beau temps. Je me faisais bien à ces nouvelles fonctions d’officier de navigation qui étaient les miennes : pour me mettre au diapason des us des Messageries, j’avais dû acheter à Marseille deux uniformes, une casquette, des galons (deux galons jaunes) qu’à cette époque, il nous fallait garder durant toute la durée des quarts. J’effectuais le mien de midi à quatre heures et de minuit à quatre heures du matin.

Passé Port-Saïd et le canal de Suez (dont personne ne soupçonnait alors qu’il allait être l’enjeu d’un conflit à l’automne 1956 qui faillit mal tourner quand Nasser décida de nationaliser cette voie d’eau internationale) sans incident en dehors du fait qu’il commençait à faire déjà beaucoup plus chaud, nous entrâmes en Mer Rouge. Les bêtes commencèrent à souffrir. Le pied marin des fermiers et des passagers en général n’était pas follement assuré ;  ce fut l’équipage qui se chargea de l’entretien du pauvre bétail. Mais quel  plaisir pour nous  d’aller chercher des oeufs frais dans les cages des poules. Malheureusement la chaleur s’intensifia fort en Mer Rouge. Nous avons commencé à déplorer des pertes. Les rennes en particulier souffraient énormément. Passer du pôle nord à la Mer rouge n’était pas pour elle une sinécure. On leur donnait des barres de glace à sucer, mais cela ne suffisait pas. Le premier renne mourut avant Djibouti, le second dans l’Océan Indien, de même que quelques vaches et moutons ;  en plus de la chaleur, il y avait aussi le tangage et le roulis, et les bêtes avaient quelquefois du mal à se tenir debout. Un calvaire !

Bref à l’arrivée à Tamatave, le troupeau était déjà décimé. Le troisième renne mourut pendant l’escale et le quatrième, le dernier, quelques jours plus tard.  À ce niveau-là, c’était un échec. La traversée Tamatave-Les Kerguelen fut facile les premiers jours avec beau temps et mer calme. Elle commença à se gâter dès que nous eûmes atteint la zone comprise entre 30 et 35° de latitude sud.  Nous apprîmes qu’à l’île Amsterdam (nommée aussi la Nouvelle-Amsterdam) où résidait, il me semble,   la première mission, qui s’y était installée l’année précédente, il y avait 2 ou 3 malades et il n’y avait pas de médecin. L’île Amsterdam, située 37°50′ sud et 77°30′ est, avec celle de Saint-Paul, située à 85 kilomètres plus au sud, avec qui elle forme l’un des districts des TAAF ( Terres Australes et Antarctiques Françaises), est considérée comme l’île la plus isolée du monde. Quasiment en plein centre de l’immense Océan Indien, la terre continentale la plus proche est à 3000 kilomètres. J’aurai l’occasion dans le chapitre consacré à mon séjour à Kerguelen de dire quelques mots sur ce que j’ai pu apprendre de l’histoire ces îles d’Amsterdam et Saint-Paul.

Nous avons donc mis le cap sur l’île Amsterdam où nous devions selon notre programme nous arrêter qu’en remontant des Kerguelen. Nous sommes arrivés devant l’île le 6 décembre. Mais  impossible d’approcher la côte à cause d’une tempête qui sévissait.  La mer était tellement formée qu’il nous était impossible de mettre une de nos embarcations à moteur à l’eau afin de permettre au toubib de débarquer. C’est moi qui étais chargé de cette mission. Nous avons dû attendre deux jours et un temps plus clément pour le faire. Malgré cela, ce fut une opération périlleuse. Il fallait passer au long d’un rocher plat, que les gars de la Mission appelaient cependant la cale, (drôle de cale !),  battu par les flots, en rasant les cailloux. Il fallait manœuvrer de façon à se trouver parallèle à cette roche  afin que le toubib puisse y sauter. L’opération réussit après quelques manoeuvres infructueuses et j’avoue avoir été assez fier de moi.

Les malades soignés - ce ne devait pas être très grave-, nous retournâmes vers le Vercors où nous fûmes salués par des hourrahs. Sans plus tarder, on fit route sur l’archipel des Kerguelen. Cette traversée, que nous aurions dû faire en 3 ou 4 jours, dura en réalité 6 à 7 jours, par forte tempête et avec des creux de 10 à 12 mètres. Le Vercors  n’avait alors à bord que 2500 tonnes de marchandises. Il était donc presque allège avec en plus un peu de ballastage mais à chaque coup de tangage, l’hélice sortait hors de l’eau et le navire tremblait de toutes ses membrures. Je me souviens qu’un jour, étant de quart de midi à 16 heures, je vis le mât de l’avant au-dessous du niveau de la lame qui arrivait. Ce qui veut dire que le mât ayant plus de 15 mètres, les creux étaient de 15 à 16 mètres. Beaucoup de gens de la mission souffraient énormément. Comme les bêtes  qui enduraient le martyre et nous constations des décès chaque jour. Deux vaches moururent ; heureusement nous allions pouvoir en sauver une et le taureau. C’était l’essentiel. Les moutons et les mouflons tenaient mieux le coup. Les poules, heureusement, étaient nombreuses au départ et il devait en rester 2 ou 3 douzaines à l’arrivée.

Cette traversée fut donc difficile. Aucune autre, les années suivantes ne le fut autant. Nous avions tous hâte d’arriver. Et lorsque l’on vit les côtes découpées des Iles Kerguelen apparaître à l’horizon, tout le monde poussa un soupir de soulagement. C’est si mes souvenirs sont bons, c’est vers le 10 décembre où nous étions en pleine guerre que nous arrivâmes en rade de Port aux Français.Peu de marins naviguant actuellement sous le pavillon Port aux Français-Kerguelen savent qu’ils doivent ce nom de Port aux Français à l’Administrateur supérieur Sicaud qui avait deux ans avant cette mission de 1951 avait effectué une reconnaissance des sites  avec le Lapérousse en vue de l’implantation de la  future base. Cet emplacement fut choisi après plusieurs autres visites. Personnellement j’ai toujours pensé que cela n’avait pas été le meilleur choix. Pierre Sicaud qui a terminé sa carrière comme gouverneur de la France d’Outre-Mer, s’est retiré actuellement au village de Locmaria, à l’île de Groix afin d’y vivre sa retraite. Cette île, natale pour moi, est pour lui, toujours amoureux de la mer et des vents forts, celle qui lui rappelle le mieux les Kerguelen. Port aux Français n’était qu’une rade foraine, sans abri des vents dominants, de secteur ouest, et où, au mouillage, les creux atteignaient parfois 4 à 5 mètres.  Ce qui nous amenait à déraper lorsque le vent augmentait. La moyenne de celui-ci atteignait 100 kilomètre/heure. Il nous fallut mettre à profit les rares moments d’accalmie pour décharger les 2500 tonnes de marchandises que nous avions à bord.

Je fus chargé particulièrement des opérations de transbordement et de remorquage. Le Vercors était mouillé environ à 1 mille 1/2 du lieu de déchargement, qui s’opérait sur des galets. Pour le remorquage, nous employions les deux vedettes du bord, qui étaient des embarcations sans aucun abri, mais il n’y avait rien d’autre. Les marchandises, dont parfois des colis très lourds, étaient déposées à l’aide de mâts de charge du bord sur des portières qui étaient des plateaux de bois, arrimés sur des coussins en caoutchouc épais (c’était le système employé par les Américains pour lancer des ponts sur les rivières pendant la guerre), tenues le long des flancs du Vercors. C’était du sport quand il y avait quelquefois 2 à 3 mètres de creux. C’est dire s’il s’agissait d’un exercice périlleux. Le débarquement dura une vingtaine de jours. Mais le travail que nous effectuions était tellement intéressant que nous ne nous rendions pas compte du temps. Nous étions un peu des pionniers. Je garde un souvenir intense de cette opération ainsi que toutes celles qui suivirent. C’était, il est vrai,   un véritable travail de marin pour lequel j’avais beaucoup plus d’expérience que la majorité des officiers, des membres de l’équipage et aussi des gars de la mission, en dehors des militaires du génie qui furent de précieux auxiliaires. Le rapport de Pierre Sicaud de cette mission qu’il baptisa lui-même opération orgue, se trouve dans le dossier TAAF ; c’est le récit de ce premier voyage et du premier débarquement important à Ker auquel j’ai participé du premier au dernier jour.

Ma première découverte de Ker  fut un émerveillement.  M’étant quelquefois trouvé coincé à terre et dans l’impossibilité de revenir à bord du Vercors, parce que celui-ci avait été obligé d’appareiller en catastrophe, je dormis plusieurs fois dans les premiers baraquements montés par le Génie. La vedette était mise au sec par une grue et ne risquait donc rien. J’ai pu alors constater dans quelles conditions allait vivre cette mission. Je n’avais pas encore eu connaissance de l’aventure de Rallier du Baty dont je viens de lire les aventures aux Kerguelen publiées en 1991 (à partir d’une traduction faite d’une version anglaise) et qu’il avait écrites à la suite de son expédition de 1907 à 1909. Ma première impression de Ker ne peut mieux être résumée que par cette phrase de Rallier Du Batty : « La beauté particulière de Kerguelen s’insinue dans les cœurs et vous prend sous son charme, avant de hanter les mémoires des marins qui s’y sont aventurés. »

Nous avions débarqué de nombreux éléments pour monter les baraquements, mais c’est une opération qui allait durer plusieurs mois. Pour le moment, les conditions de confort étaient très précaires, et lorsque le vent soufflait à 150, quelquefois 200 kilomètres/heure, avec une température de 0° (c’était l’été austral), les conditions de vie et de travail étaient galère. Pourtant tout se faisait dans un esprit parfait de camaraderie et d’amitié. Pas de cloisonnement entre les hommes. Tout le monde mangeait la même tambouille et tout le monde était logé à la même enseigne.

Mais le débarquement se termina. Nous avons, si mes souvenirs sont bons, appareillé de Port aux Français vers le 30 décembre 1951, embarquant avec nous la quinzaine de gars qui étaient venus l’année précédente commencer à installer ce qui formerait bientôt à Port aux Français une véritable base. Ils y avaient été amenés par l’aviso La Pérouse et avaient vécu dans des conditions très difficiles. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là, fin 51, début 52, que les logements furent installés définitivement.

Nous remontions à nouveau vers l’île de la Nouvelle-Amsterdam débarquer cette fois 300 tonnes de matériels et de vivres et là, encore, ce fut du sport. Nous fûmes aidés dans ce débarquement par les doris du Sapmer qui était un gros chalutier, appartenant à une société qui portait le même nom que le bateau. Le navire était venu à la fin de l’année 1949 avec une petite équipe de scientifiques, dirigée par le météorologue Paul Martin de Viviès. C’était à ma connaissance la première mission d’occupation menée par les TAAF. Le Sapmer pêchait la langouste aux casiers avec une douzaine de doris, dont les patrons étaient des marins affirmés, tous ayant pêché la morue aux doris à Terre-Neuve. Ils avaient donc des embarcations plus faciles à accoster ou plutôt à approcher du promontoire naturel qui était une avancée de roches un peu plates dans la mer, et sur lesquelles une petite grue mobile avait été installée pour la circonstance. Même s’il faisait moins froid qu’aux Kerguelen, je peux dire que les opérations de débarquement étaient encore plus pénibles, à tel point qu’un matelot d’un des doris se noya, le doris s’étant retourné en approchant du lieu de déchargement. Cette perte causa beaucoup d’émotion sur les deux bateaux, le Vercors et le Sapmer, d’autant plus que les dorissiers n’étaient pas obligés de le faire. Ils venaient nous donner un coup de main entre les levées de casiers. Ce fut aussi cette année-là que nous sommes allés à l’île Saint-Paul où se trouvait dans le cratère un chalutier armé par des marins de Noirmoutier : les frères Bonnin qui étaient un peu des aventuriers de la mer, et qui étaient venus, non pas pêcher de la langouste, abondante aussi bien à Amsterdam qu’à Saint-Paul, mais ce que l’on appelait la fausse morue qu’ils traitaient en salé. Ils avaient passé le seuil du cratère à une pleine mer de grande marée, mais leur chargement effectué, ils ne pouvaient plus en ressortir. Nous avons dû avec nos deux vedettes transborder toute la pêche sur le Vercors, quelques dizaines de tonnes, leur passer une remorque très, très longue, et l’aider à ressortir, et le recharger. J’ai eu l’occasion, plusieurs années après, de retrouver les frères Bonnin à Dakar.

Le déchargement du Vercors à Amsterdam, qui avait duré une dizaine de jours, nous fîmes route sur Tamatave afin de débarquer le personnel et un peu de matériel et aussi charger du sisal. Puis nous mîmes le cap sur la Réunion où nous devions charger du sucre brut et des barils de rhum. Alors que j’écris ces lignes (le 26 avril 1991), je reçois de mon frère Michel, en poste aux Seychelles où il est formateur à l’école maritime, une carte postale de La Réunion où il est allé passer des vacances. Quarante ans après, la coïncidence n’est pas banale. Port aux galets à la  Réunion n’était pas le port qu’il est devenu aujourd’hui. Il était difficile d’accès et ne proposait que 2 ou 3 places à l’intérieur. Le chargement des sacs de sucre roux se faisait à dos d’homme, par 3 coupées et nous avions à faire presque un complet chargement de 5 à 600 tonnes. Si je m’en souviens bien, il fallait aussi embarquer en plus quelques centaines de fûts de 800 litres de rhum blanc, des demi-muids qui furent arrimés dans les faux-ponts 1 et 2. C’était je crois en février 1952. Je situe l’époque avec imprécision même si je me souviens avoir reçu de ma mère un courrier dans lequel elle m’annonçait le mariage le 25 février de cette année 1952 de mon frère Yvon avec Aline Guillaume du village de Créhal où ses parents tenaient un bistrot. Mon frère qui venait d’avoir 22 ans était alors au cours à l’école de Port-Lay pour son patron de pêche complet qu’il obtint le 18 avril 1952 . C’est à Port aux galets que je fis la connaissance de la mère Paula, la copine des marins de commerce ; je l’ai revue à Port aux Galets en 1970, elle se rappelait bien de moi ; elle me raconta son voyage en France, où elle se trouva mêlée en mai 68 aux événements qui se déroulaient à Paris. Elle était devenue la mascotte d’un groupe d’étudiants. Une sacrée bonne femme, pesant entre 100 et 120 kilos, qui n’hésitait pas à faire, avec ceux qui y voulaient y imposer leur loi, le coup de poing dans son bistrot où étalaient leurs charmes “ses petites pitains” comme elle les nommait elle-même.

Puis route France, exactement sur Nantes où nous devions décharger une partie du sucre.  À Nantes où nous sommes arrivés 3 semaines après notre départ de La Réunion,   j’eus la joie de revoir Mariange et les enfants venus me rendre visite. L’escale fut courte,   mais Mariange devait venir me rejoindre seule à Dunkerque pour faire la tournée du Nord. Le prochain voyage prévu avait pour destination les Indes et l’Indochine. Après avoir déchargé une partie du sucre, nous avons fait route sur Dunkerque. Nous avons essuyé une grosse tempête au passage d’Ouessant. Les fûts de rhum des faux-ponts 1 et 2 furent désarrimés, démolissant les panneaux de cale et se mélangeant au reste du chargement de sucre des cales. Même à la passerelle, nous étions incommodés par les vapeurs des cales. À l’arrivée à Dunkerque, le spectacle n’était pas beau à voir et le déchargement fut difficile.

chapitre 10

Le commerce

2e partie : 1952-1955

Le débarquement à Dunkerque achevé, nous fîmes ensuite la tournée des ports du Nord pour charger ce que l’on appelait du divers prévu pour les Indes : Bombay, Pondichéry, Calcutta. Mariange, après une courte visite à Nantes était retournée à Groix afin d’y ramener les enfants. Venue me rejoindre à Dunkerque, elle allait faire cette tournée en Mer du Nord. C’était un avantage accordé alors aux épouses qui embarquaient dans le premier port du Nord touché et débarquaient lors de l’escale dans le dernier port de l’Atlantique. Le  transport aller-retour depuis le domicile jusqu’au port rejoint leur était payé par la Compagnie et leur séjour à bord offert. A cette époque, les officiers stabilisés des Messageries considéraient qu’appartenir à la flotte des cargos n’était pas aussi avantageux que de naviguer sur les paquebots basés à Marseille. De ce fait, ils touchaient une prime, dite prime du Nord ;  j’en bénéficiais aussi. Les conditions d’embarquement étaient alors excellentes : 13e mois déjà, prime du Nord, prime de fin d’année, prime de gestion. Si bien que le salaire de lieutenant était au moins égal à celui que je touchais à Madagascar. C’est à dire environ 70 000 francs par mois. C’était à l’époque un bon, un très bon salaire. Et puis la vie était agréable à bord où je m’étais vite familiarisé avec le travail qui m’incombait, en l’occurrence toutes les tâches d’un officier de navigation : point,  traçage des routes, correction de cartes, quart, contrôle avec le second capitaine des déchargements et chargements…
Mon second voyage au commerce me fit donc découvrir les Indes. Ce genre de périple se prolongeait parfois vers l’Indochine ; mais cette fois-là, ce ne fut pas le cas, nous avions assez de fret pour le Pakistan et les Indes seuls. Selon les usages en cours aux Messageries, nous allâmes d’abord à Karachi au Pakistan. C’était un port fascinant. Il était d’abord immense. Il avait pu se développer parce qu’il n’était pas sujet à l’ensablement malgré sa situation dans le delta de l’Indus. Le port, qui existait déjà l’époque où les Britanniques s’installèrent en Inde au XIXe siècle, avait crée une ville qui, dans les années 50, comptait déjà plus d’un demi million d’habitants. Il y avait un centre ville traditionnel, avec ses vieilles ruelles, qui, depuis le port,  avait fini par s’étendre d’une façon tentaculaire, créant une sorte de mégapole avec de nouveaux quartiers et de grandes artères.  Depuis l’indépendance et la séparation, Karachi, qui jusque là était demeurée à majorité indou, connaissait un afflux de musulmans dont la langue, l’ourdou, était devenue la langue officielle du Pakistan. La ville fut d’ailleurs choisie pour capitale du pays à cause de son essor démographique et économique qui ne faiblissait pas. On y entendait parler toutes sortes de langues car, bien que devenue majoritairement musulmane, y vivaient aussi des Indous, des Chrétiens, des Parsis – descendants des zoroastriens persans-, des jains, des bouddhistes, etc…Après Karachi, nous mîmes le cap sur Bombay. Si Karachi était un port et une ville impressionnants, cela n’avait rien à voir avec Bombay, une cité portuaire née de l’aventure coloniale qui avait trouvé en cette presqu’île sur les bords de la mer d’Oman un site favorable pour commercer avec une grande partie de l’Inde du Nord. Bombay comptait déjà près de 3 millions d’habitants. Les quais,  répartis et étalés sur la côte intérieure de la presqu’île formant une vaste baie où s’éparpillaient ces îles qui furent des sites d’accueil des populations, grouillaient de vie. Pour le Breton de 30 ans que j’étais, c’était bien plus qu’impressionnant. Ma découverte des Kerguelen avait été un choc géographique, physique,  Bombay,  qui était le premier port des Indes et l’un des tout premiers du monde, fut un saisissement au niveau humain. Après quelques jours, nous quittâmes Bombay, longeâmes les côtes occidentales indiennes, passâmes entre ce rivage de la province du Kerala que l’on nommait depuis l’époque coloniale la côte de Malabar et les îles Amindivi. Nous doublâmes le cap sud de l’île de Ceylan ( que nous n’appelions pas encore Sri Lanka) et entrâmes dans la mer du Golfe de Bengale. Je ne souviens plus si c’est à l’occasion de ce voyage ou de celui que j’allais faire bientôt en Indochine que je fis escale au port de Colombo, la capitale de Ceylan. Part contre, nous mouillâmes en rade foraine de Pondichéry, qui était toujours un comptoir français. Dans la ville coloniale, avec ses rues rectilignes, à angles droits, à l’image de ces villes nouvelles françaises du XVII siècle, Lorient et Rochefort, tout respirait la France. Les chauffeurs des pousse-pousse parlaient la belle langue de Molière, utilisant même parfois des subjonctifs. Le lycée était très fréquenté et beaucoup d’ Indous, quand ils en avaient la possibilité, apprenaient le Français avant même l’Indi. Les gendarmes de Pondichéry portaient toujours ce costume étrange hérité de l’ancienne gendarmerie coloniale. J’ai gardé un souvenir ému de la découverte de cette petite cité de la côte du Coromandel, au charme suranné, à l’ambiance feutrée, et qui ressemblait tant à nos petites villes de province. Enfin, ce fut Calcutta, port immense où nous restions 40 jours pour décharger et charger ensuite du coprah.
De ce voyage en Inde, ce qui me frappa alors, ce fut surtout l’extrême pauvreté et la misère des gens. Toute la journée, à Calcutta particulièrement, nous n’arrêtions pas de donner quelque chose à manger aux dockers qui montaient à bord pour travailler au déchargement. Ce voyage fut moins long que celui sur les Kerguélen. Mais il faut aussi bien plus dépaysant. Nous avons dû revenir à Marseille en août. Ce qui me faisait quand même près d’un an de bord. Mais c’était assez normal à cette époque-là.Aux Messageries, la coutume voulait qu’à chaque escale à Marseille, les officiers effectuent une petite visite au siège de l’Armement  situé dans un grand immeuble, place Carnot, entre la Cannebière et la Joliette. On  faisait un tour à la comptabilité voir s’il n’y avait pas quelque prime qui traînait mais c’était surtout l’occasion de rencontrer le capitaine d’armement  afin de discuter de son avenir. Le mien, je le savais, était limité hiérarchiquement. Titulaire du simple brevet de patron de pêche, qui m’autorisait un poste de lieutenant de navigation, je ne pouvais pas espérer mieux. Je savais que les Messageries possédaient dans le Pacifique et en Australie des petits caboteurs qui faisaient les îles, Nouvelle Calédonie, Tahiti… Je m’étais dit que j’avais une chance peut-être de ce côté-là, d’autant plus que j’avais déjà l’expérience du commandement, d’obtenir une place de second capitaine.
Je vis donc le Capitaine d’armement, qui je crois se nommait Richard,  mais je n’en suis pas tout à fait sûr. Par contre, c’est certain qu’il était commandant car tous les capitaines d’armement aux Messageries à cette époque étaient obligatoirement des anciens pachas de paquebot. Il avait bien sûr pris connaissance de mon dossier, même si je n’appartenais pas depuis longtemps à la Compagnie. Les notes que m’avaient attribuées le commandant Raymond lors du voyage aux Kerguelen étaient plus qu’élogieuses. En digne représentant de l’armateur, il me demande d’abord des nouvelles du voyage que je viens d’effectuer. Puis, quelques minutes plus tard, il me pose la question de savoir si je voulais à nouveau retourner aux Kerguelen, le Vercors devant y assurer un prochain voyage. Il me proposait de débarquer tout de suite, de prendre deux mois de vacances et de réembarquer à Marseille avant le départ pour l’océan indien. J’acceptai avec enthousiasme et débarquai donc le lendemain à Marseille.Grande fut ma joie de retrouver mon épouse et les enfants. Il est vrai que cette activité professionnelle que j’avais décidé de mener n’entraînait pas une vie familiale normale. Mais elle était le lot de tous les marins en général, même ceux de la pêche, sur lesquels nous avions quand même des avantages. Sans doute pas financiers, car en ces temps-là, la pêche pouvait être très rémunératrice, mais au moins égaux,  et nettement supérieurs sur le plan des congés. Et puis le temps passé à bord en compagnie des épouses, avec les sorties en villes, les repas au restaurants, les séances de cinéma, les visites de monuments et de sites,  était de grands, de bons, de vrais moment de bonheur.

Je passai donc quelques semaines de vacances à Groix, puis réembarquai à Marseille, toujours sur le Vercors, toujours dans la même cabine mais avec un majorité d’officiers et d’hommes d’équipage bien différente.  Nous étions peut-être deux ou trois à avoir déjà fait le premier voyage au cours duquel ma réputation de « spécialiste » du déchargement avait été faite. Le départ était comme l’année précédente prévu courant octobre. Nous avions embarqué cette année-là de 1952 moins d’animaux et la majorité des personnels de la relève devait nous rejoindre à Tamatave. Le pacha du Vercors était pour ce voyage-là le commandant Mougeot et le second capitaine, un dénommé Salahun, un jeune Brestois pas très dégourdi.

Après un classique voyage qui consistait à traverser la Méditerranée, une mer qui, par mauvais temps pouvait se montrer avec ses lames courtes et rapides plus fatigante, harassante, voire dangereuse que n’importe quel autre océan, passer le canal de Suez, descendre la Mer Rouge et entrer dans l’Océan Indien, nous avons fait escale à Diégo-Suarez à Madagascar pour décharger les marchandises. J’eus le plaisir d’y retrouver comme administrateur territorial Balanant que nous avions connu à Morandave quelques années auparavant. Il était resté notre ami. Originaire de Pont-Aven, j’eus le plaisir, à nouveau, quelques années plus tard, lorsqu’il prit sa retraite et vint habiter à Quimperlé, de le revoir. L’un de ses fils, que j’avais connu tout petit à Madagascar, était en classe avec mon fils Lucien en 1e au Lycée de Lorient. Une photo de cette escale à Diégo-Suarez doit exister où, sur la passerelle du Vercors nous nous retrouvons Balanant, le commandant Parvisini, le toubib de la Mission Amsterdam, le docteur Diallo et moi-même. Nous avons rallié ensuite Tamatave, un port que je commençais à bien connaître. Puis route sur les Kerguelen où nous  sommes arrivés courant décembre 1952. C’est-à-dire en plein été austral. Les conditions de déchargement étaient toujours les mêmes, mais il y avait moins de tonnage à décharger. Les gens de la Mission qui venaient de passer un an solitaire,  loin de leur famille, nous attendaient avec impatience. J’étais un de seuls sur le Vercors à tous les connaître. Le déchargement fut moins long que l’année précédente et moins difficile. Juste avant de lever l’ancre pour le retour, nous avons embarqué les membres de la mission en fin de séjour, et route à nouveau sur l’île Amsterdam pour y débarquer personnel et matériel.

Là aussi, l’expérience aidant, le débarquement fut plus aisé. Sur l’île d’Amsterdam, à cette époque  vivait un troupeau de plusieurs centaines de vaches et taureaux sauvages - je crois qu’on en trouve encore de nos jours. Ils s’étaient multipliés à partir de 5 bovins laissés par Heurtin, un paysan réunionnais, venu en 1870,  avec sa famille et quelques compagnons, tenter de s’y installer. Ce fut un échec et en août 1871, ils abandonnaient tous l’île laissant les bêtes derrière eux. Elles s’adaptèrent et réussirent à survivre malgré l’absence quasi permanente d’eau sur l’île. Elles prolifèrent assez rapidement en retournant à la vie sauvage.  Elles vivaient en broutant une végétation de pelouses rases d’origine endémique  qui parvenait à pousser sur ces sols volcaniques. Le climat y était nettement plus clément  qu’à Kerguelen. C’était en gros celui d’un hiver normal en Bretagne. Nous eûmes l’autorisation du chef de mission d’abattre quelques bêtes. Déjà à cette époque, elles faisaient des dégâts, le seul arbre de ces territoires antarctiques, le phylicas, avait eu beaucoup à souffrir. Sans parler de toutes les espèces d’oiseaux. Je fis partie de l’expédition qui leur courut après sur les terrains accidentés de l’île. C’était du sport. Nous avons passé deux jours à terre. C’était à la fin de l’année, et si je m’en souviens si bien de la date, c’est parce que nous avons fêté le nouvel an de 1953 à Amsterdam. A cette occasion, nous avions invité sur le Vercors l’équipage du Sapmer, ce langoustier qui avait débarqué sur l’île en 1949 la première mission scientifique et qui était toujours présent sur ces lieux de pêche propices aux langoustes.

Ensuite nous avons fait route sur la Réunion où nous avons laissé le personnel des Missions Kerguelen et Amsterdam qui venait d’être relevé et comme lors du voyage précédent, nous avons chargé du sucre brut en sac, mais cette fois sans rhum. Route France ensuite. Directement sur Dunkerque où j’eus la joie de retrouver mon épouse qui m’y attendait. Le voyage suivant  était programmé sur l’Indochine. Le 3 mars 1953, j’eus 30 ans. J’étais, je peux le dire, un homme heureux, satisfait de la vie que je menais, sur le plan professionnel d’abord et sur le plan familial aussi. J’avais une femme et deux enfants que j’aimais, même si nous nous retrouvions qu’à intervalle, mais le métier de marin est fait ainsi, et je n’enviais pas pour autant  mes collègues des chalutiers qui rentraient passer 48 heures à la maison tous les 15 jours, mais qui avaient un travail autrement difficile que le nôtre.

Ce voyage-là, donc, me conduisit en Indochine où la guerre battait son plein. De la passerelle, j’aperçus le phare du Cap Saint-Jacques. Quand le jour se leva, on le voyait très net à notre tribord. On  distinguait bien la plage, le mont, le clocher d’une église et la Villa blanche de Paul Doumer, ancien gouverneur d’Indochine. Cap Saint-Jacques était déjà à cette époque une station balnéaire réputée. On y avait même installé à la fin du XIX siècle ou au début du XX siècle une station médicale pour les troupes françaises. Cette péninsule était le premier bout de terre indochinoise que découvrait l’Européen d’alors. C’était pour moi le rivage le plus lointain que j’atteignais. J’avais lu plusieurs livres et récits sur l’Extrême-Orient et j’avais hâte de confronter tout ce que, à partir et de ces lectures et de quelques témoignages de visiteurs,  j’avais imaginé avec une réalité que je redoutais un peu. Le Cap Saint-Jacques marquait l’entrée du fleuve Dong Nai que les Français nommaient rivière de Saigon. La ville, capitale de l’Indochine française, était à plus de 100 kilomètres. A l’arrivée au Cap Saint Jacques, des militaires montèrent à bord installer deux mitrailleuses sur les ailerons de chaque côté de la passerelle. Et interdiction de se montrer sur le pont pendant toute la durée de la remontée du fleuve qui durait de 4 à 5 heures jusqu’à Saigon. Dés notre entrée dans la rivière, le bleu-vert des eaux de la Mer de Chine s’était peu à peu transformé en un gris glaiseux dû aux limons charriés par les eaux qui les avaient arrachés des fondrières marécageuses des rives souvent enfouies sous les frondaisons exubérantes de palmiers, bananiers et palétuviers. La remontée se faisait en avant lente et depuis les hublots nous avions tout loisir de contempler les paysages qui défilaient sous nos yeux et le ballet des sampans glissant  au fil des eaux de la rivière.

Et puis apparut Saigon. Combien de fois n’avais-je pas entendu chanter dans les bistrots de l’île «  Dans le port de Saigon/Il est une jonque chinoise/ Mystérieuse et sournoise/ Dont nul ne connaît le nom/ Mais le soir dans l’entrepont/ Quand la nuit se fait complice/ Les Européens se glissent /Cherchant des cousins profonds…Opium ! Poisson de rêve/ Fumée qui monte au ciel/ C’est toi qui nous élèves/ Aux paradis artificiels… » Il n’est pas anodin que mon jeune frère Loïc, qui à cette époque naviguait aussi comme novice aux Messageries où je l’avais fait engager,  et que je rencontrai par le plus grand des hasards à Saigon lors de ce voyage,  en a fait sa chanson fétiche. Il fit au moins trois, sinon quatre voyages à Saigon où le lendemain de notre rencontre nous tombâmes sur notre frère Yvon, lui aussi aux Messageries. C’était incroyable de se retrouver tous les trois si loin de chez nous. Nous écrivîmes une belle carte postale à nos parents. Ma mère l’épingla au coin du planisphère qu’elle avait accroché au mur de la salle à manger familiale au bourg de l’île de Groix. C’est dommage que personne n’ait eu le souci de la conserver,  témoin émouvant de ces incroyables retrouvailles sur nos routes de marins au long cours. Je me console en sachant que mon fils, qui, dans son spectacle Escales a raconté cet épisode, garde au cœur le souvenir de cette carte postale et les paroles de sa meumée Lisa, notre douce mère, sa tendre grand-mère, qui lui dit un jour : « Regarde mab la belle carte postale que ton père et tes oncles, Yvon et Loïc, m’ont écrite de Saigon ».

Saigon était la capitale de notre empire oriental. La grande ville française de cet Orient Extrême avait une réputation de  cité mythique où se fondaient tous les fantasmes, les rêves, les chimères des improbables ailleurs. Coincé entre ces deux canaux se jetant dans la rivière de Saigon,  l’arroyo chinois et l’arroyo de l’avalanche, la rive gauche étalait ses quais ( ceux de l’Argonne, Le Myre de Villers, celui de Belgique longeant l’arroyo chinois). Les Messageries possédaient leur appontement et un vieux bâtiment de style colonial abritait les locaux de l’armement. Au-delà du port commençait  la ville blanche, c’est-à-dire l’européenne, avec son plan rectiligne, ses bâtiments administratifs ( la poste, les services de sécurité, le palais du gouverneur, etc), sa cathédrale, ses écoles ( un lycée, un collège Saint-François), ses hôtels, certains extrêmement renommés, ses bars, ses restaurants, ses commerces, ses cinémas, ses salles de spectacle.  La rue Catinat, la fameuse artère, avait des airs de Canebière marseillaise. Il y avait surtout à l’ouest, le long de l’arroyo chinois, Cholon que l’on atteignait par l’immense boulevard Galliéni, 5 kilomètres de long, au bord duquel était installé « le parc à buffles ». Aucun rapport avec les animaux du même nom, sinon qu’au titre de la comparaison, on y abattait aussi beaucoup. Mais la chair cette fois avait l’odeur des corps de femmes car le parc à buffles était l’un des plus grands boxons de l’Extrême Orient. C’’était d’ailleurs un BMC, Bordel Militaire de Campagne, installé par l’armée française pour le repos de ses guerriers qui  croyaient le trouver dans les bras de vénales Indochinoises aux beaux yeux bridés. La guerre, qui ne disait pas son véritable nom, mais ne cachait pas son vrai visage,  avait aussi besoin de chair fraîche afin de la faire oublier à ses combattants que bien souvent on considérait comme de la chair à canon.  Les marins de passage, eux aussi bienvenus au parc à buffles, profitaient de l’abattage de cette grande cour avec ses minuscules appartements et chambres sans portes, clos par de simples rideaux qui laissaient passer cris d’étreinte et râles de plaisir. Cholon, le marché chinois, une ville dans la ville, pullulait de vie, avec ses petites échoppes, ses baraques à  nourriture, ses fumeries, ses tripots, ses bars, ses maisons closes et son coup du canard. Découvrir Saigon, dans ces années cinquante, et malgré la guerre,  était une expérience inoubliable.

Après Saigon, nous sommes montés à Haiphong pour y débarquer du matériel de guerre. Puis  nous avons rallié Campha port dans la baie d’Along afin d’y charger du charbon. La baie était splendide avec sa passementerie de milliers d’îlots aux formes multiples, certains pointus comme des épées et entre lesquels il fallait constamment manœuvrer. On aurait pu par moments presque les toucher tant nous passions près. Et puis ce fut le retour vers les îles de Polou Condor, au large de Saigon, où nous avions à débarquer des prisonniers viet-minhs embarqués à Haiphong. Et enfin le cap sur la France où j’ai dû, comme la fois précédente, débarquer, je crois, fin juillet ou début août. A l’arrivée à Rouen,  le commandant me transmettait une demande du capitaine d’armement me proposant de refaire le prochain voyage aux Kerguelen. J’acceptai car en plus de la satisfaction que j’éprouvais à ce que l’on reconnaisse mes capacités au titre d’officier habile à diriger les manœuvres de déchargement, j’étais rappelé avant la fin de mes congés et donc je toucherai la durée restante en espèces sonnantes et trébuchantes. J’arrivais ainsi à doubler un  mois ou deux dans l’année.

Je passais mes congés à Groix pendant l’été 53. L’Angélus du soir naviguait toujours puisque mon jeune frère Loïc fit comme novice cette campagne de pêche au thon. C’est d’ailleurs à la fin de celle-ci que je le fis embarquer comme novice sur le Bir-Hakeim.  Je crois que ce fut le dernier été de notre Angélus qui fut vendu au début 1955 à Gaston Corrong, le mari de la cousine germaine de ma belle-mère, Francine Le Fé. Il ne l’avait acheté que pour en récupérer le moteur et l’installer dans un autre bateau qu’il faisait construire aux Sables d’Olonne. La coque était destinée à la casse. Triste fin pour notre Angélus qui avait fini par acquérir un statut emblématique dans notre famille où  chacun de nous pense encore aujourd’hui avec beaucoup d’émotion et de tendresse. Chez mes parents, ne vivait plus à la maison que mon dernier frère Michel. Je les retrouvais tous les trois avec beaucoup de joie. Mes parents avaient été pour nous de bons parents. Il m’arrive maintenant de penser que, sur leurs vieux jours, je ne leur ai peut-être pas apporté tout le soutien dont ils avaient besoin. Je me pose la question de savoir si pendant les dernières années de leur vie, séparés de tout, vivant tous deux dans un établissement où ils étaient certes bien soignés et pas mal nourris, ils n’éprouvaient pas de la tristesse de ne pas avoir auprès d’eux au moins un de leurs enfants.  A Riantec d’abord et à Port-Louis ensuite, les visites ne leur manquaient pas, mais n’était-ce pas pour nous, leurs enfants, de la bonne conscience. Je ne sais pas. Mais lorsqu’il m’arrive, et cela c’est assez souvent, de penser à mon père et à ma mère, c’est toujours avec une pensée émue.

Je crois, cette année-là, avoir été rappelé pour embarquer sur le Saint Marcouf début septembre à Dunkerque. Mariange et Lucien sont venus me rejoindre. Je crois que c’est la première fois que Lucien accompagnait sa maman et qu’il voyait un aussi gros bateau. Nous passâmes une quinzaine de jours ensemble escalant dans les ports du Nord. De Dunkerque, nous sommes venus au Havre charger, et si je me souviens spécialement bien de cette époque et de cette date, c’est que nous avons fêté à l’arrivée au Havre et à bord l’anniversaire des 10 ans de Lucien. C’était  le 11 octobre 1953. Je me souviens aussi de la nuit précédente où l’on nous avait signalé une mine flottante de la dernière guerre qui dérivait dans les environs où nous naviguions. Mais tout se passa bien. A l’arrivé au Havre, Mariange et moi sommes allés à terre chercher le gâteau d’anniversaire ; je  ne me souviens plus si c’est ce jour-là où la veille que nous avons recherché Lucien pendant un long moment. Il  s’était caché dans une embarcation bâchée du pont des officiers. Il nous entendait crier son nom mais ne répondait pas. On crut pendant un bon moment qu’il était tombé à l’eau. Mon épouse était dans tous ses états. Les enfants sont souvent des garnements qui ne se rendent pas toujours compte de l’angoisse qu’ils peuvent faire vivre à leurs parents.  Lucien et Mariange débarquèrent à Rouen la vieille du départ où nous fîmes route sur Marseille pour embarquer le matériel destiné à la Mission Amsterdam et Kerguelen. Je retrouvais pas mal de gens des TAAF( Terres australes et antarctiques françaises) dont j’étais devenu familier.

Ce 3e voyage sur les Kerguelen fut le meilleur de tous ceux que j’ai effectués. Sur le Saint Marcouf également cette année-là, l’ambiance fut pendant tout le voyage si bonne que je me rappelle presque complètement les noms des officiers de l’Etat Major : le commandant Paravisiri était un petit bonhomme très sympathique, affable, très bon marin, qui m’avait pris en véritable amitié. Mariange avait sympathisé avec son épouse et nous devînmes les meilleurs amis. Je le revis à Dakar plusieurs années plus tard. Le  second capitaine s’appelait Le Bel ; c’était un grand gaillard, un Joyeux drille, dont le père était général de gendarmerie. Il commanda ensuite dans les années 60 le Gallieni, petit paquebot mixte qui avait été construit spécialement pour les Terres Australes. Dans les années 70, un matin, je ne sais plus où j’étais, mais je crois être en ce moment-là au Mozambique,  j’appris par la radio le naufrage dans le Golfe de Gascogne d’un gros cargo, presque neuf des Messageries. Il s’agissait du Maori, un navire quasiment neuf dont Le Bel était le commandant. Tout l’équipage périt noyé à l’exception d’un seul homme. Le Bel devait alors avoir une quarantaine d’années. La disparition du Maori ne fut jamais tout à fait expliqué. On évoqua même un tir de missile de l’armée française qui par erreur aurait envoyé le navire par le fond. L’hypothèse admise, après des années de procédure et d’enquête, conclut à un  désarrimage de la cargaison ayant entraîné le chavirement. Mais la mort tragique du seul survivant dans un accident de voiture continua à alimenter les rumeurs d’une tragédie due à l’armée. En tout cas, cette fortune de mer me remit en mémoire le souvenir de Le Bel et de l’année que nous avions passée ensemble. Le lieutenant commissaire était mon pote Henri Castelloti, jeune homme, sorti de l’école, qui manquait d’expérience, mais pas de bagout et qui avait une femme dans chaque port où nous passions. Le chef mécanicien s’appelait Marini.

A Marseille, nous chargeâmes à nouveau quelques animaux. Mais pas de rennes cette fois-ci. On avait tiré la leçon de l’échec du voyage précédent. Au passage à Tamatave, nous devions en embarquer deux couples, qui arriveraient par avion, juste deux ou trois heures avant le départ prévu. C’était la meilleure des précautions. Nous avons appareillé de Marseille à la mi-novembre et sommes arrivés à Tamatave à la fin du mois. L’appareillage de Tamatave pour Kerguelen a eu lieu les premiers jours de décembre avec, comme annoncé, les deux couples de rennes qui allaient arriver cette fois en bon état à Kerguelen. J’ai retrouvé dans mes documents les dates de séjour à Ker de ce second voyage. Nous y sommes arrivés le 18 décembre 53 et n’avons stationné que six jours  avant d’appareiller pour Amsterdam le 24 décembre au soir. C’était le soir de Noël que nous avons vu les lueurs du camp de Port aux Français disparaître lentement dans le noir d’encre de la nuit. Port aux Français avait bien changé depuis trois ans. Des baraques d’habitation confortables avaient été construites, des bâtiments scientifiques montés, une centrale téléphonique et une centrale radio équipées. Ce n’était donc plus l’aventure de 51. Les membres des premières expéditions demandaient à revenir. Ils me retrouvaient avec plaisir et je les revoyais avec joie. J’étais devenu, il est vrai, aux yeux de tous, la grande figure spécialiste des déchargements dont j’avais la responsabilité.

Nous sommes arrivés cette année-là à la Nouvelle Amsterdam le 28 décembre. Nous n’avions à décharger qu’un peu moins de 200 tonnes. Cependant les conditions atmosphériques furent extrêmement difficiles. Les tempêtes qui se succédaient les unes aux autres, nous empêchaient l’accès à la cale. Et même,  je m’en souviens bien,  le Sapmer, toujours présent, avait été contraint de rentrer ses doris pendant plusieurs jours. Il n’y avait à Amsterdam, qui est une île accore, aucune possibilité de mouillage. Si bien  que nous sommes restés à la cape plusieurs jours. Et même au cours d’une journée, nous étions obligés de changer de zones plusieurs fois. Nous avons dû y rester 20 jours et nous n’avons pu repartir d’Amsterdam que le 17 janvier 54. Nous embarquâmes les gens de la Mission 52-53, parmi lesquels le Docteur Bévan, dont j’avais fait la connaissance l’année précédente, qui était devenu un ami. Chirurgien et maire d’une commune au sud de Paris, il  avait lui aussi été attiré par cette aventure des Mers australes.

C’est au cours du  retour sur Tamatave que le chef des Missions Australes de l’époque, Xavier Richert - dont je viens d’apprendre le décès le 26 juillet 1993-  devenu ensuite gouverneur de la France d’Outre-Mer-,  qui  avait le voyage aller-retour pour inspecter les missions, me demanda si éventuellement le poste de responsable du service Navigation aux Kerguelen m’intéressait. Je lui répondis que oui mais je  subordonnais un éventuel consentement à une consultation de mon épouse et des Messageries Maritimes où je venais d’être stabilisé, ce qui apportait un gain financier supplémentaire.  Sur la route du retour, nous passâmes à Dar es Salaam en Tanzanie et à Mombasa au Kenya où nous chargeâmes des balles de sisal et de coton avant d’entamer ensuite notre remontée vers la France.

Comme d’habitude, Mariange vint me rejoindre, je ne sais plus dans quel port. Nous discutâmes de la proposition de Richert. Et de ce projet. Elle n’était pas enchantée car il s’agissait quand même d’un séjour d’un an. Avec les voyages aller et retour, c’était au total 14 ou 15 mois d’absence. Je consultai également à Dunkerque le capitaine d’armement des Messageries qui, lui, ne voyait aucun inconvénient à me laisser partir en tant que détaché. Après y avoir réfléchi, je suis allé depuis Le Havre où nous étions en escale jusqu’à Paris où se trouvait le siège des TAAF. En définitif, je déclinai l’offre qui m’avait été faite. Je retournai à bord du Saint-Marcouf et descendis jusqu’à Marseille pour pouvoir toucher la prime du voyage qui était déjà commencé car le voyage finissait à Dunkerque et recommençait le lendemain à Dunkerque.

C’était donc en mai ou juin 1954. Le 7 mai 1954, Diên Biên Phù était tombée, sonnant le glas de l’Indochine Française. Mon frère Yvon était toujours sur le Brest et mon frère Loïc sur le Bir Hakeim.  Je passais mes congés à Groix où je goûtais à l’ambiance familiale et chaleureuse du Bureau de tabacs où la famille s’était agrandie. Après Benoît, c’est Soizic qui avait pointé son petit bout de nez le 1e août de l’année avant chez ma belle sœur Jeanne et mon beau-frère Mothé.  Au milieu du mois, je reçus un coup de téléphone de l’armement me demandant si je voulais encore embarquer sur le Vercors qui allait faire son troisième voyage aux Kerguélen et assurer une nouvelle fois la relève. Comme ce genre de boulot me plaisait, j’acceptai et embarquai courant septembre à Dunkerque au début octobre 54 pour faire la tournée du Nord. Le voyage était devenu pour moi de la routine. Le circuit était immuable qui après le Nord nous emmenait à Marseille embarquer le matériel et les membres de la mission destinés à la relève.

Nous avons dû cette année-là arriver à Kerguelen comme d’habitude vers la mi-décembre. C’était toujours un choc. Un choc et une émotion. Je retrouvais chaque année les gars connus depuis 1951 et qui revenaient une année sur deux Comme lors des anciens voyages, il y eut l’escale à Amsterdam au retour. D’année en année, il y avait de moins en moins de matériel à décharger à Kerguelen. Les gars du génie avaient construit un quai de 20 mètres, à l’abri de la mer, sur lequel avait été fixée une grue, ce qui facilitait largement les conditions de débarquement du matériel. A l’île Amsterdam, également, sur l’avancée rocheuse des blocs de rochers cimentés entre eux avaient été posés. Bref,  ce n’était plus l’aventure des premières années. Mais chaque fois j’éprouvais beaucoup de joie à refaire ce travail de chargements et déchargements. Nous avions d’ailleurs embarqué sur le Vercors une vedette spéciale pour effecteur les remorquages des portiers, mieux adaptée que les embarcations à moteur du bord.

Au retour, entre Amsterdam et Tamatave, nous avions encore à bord, l’Administrateur des Terres Australes. Monsieur Sicaud avait remplacé Richert. Il me posa la même question que celle posée par son prédécesseur l’année avant. Cette fois j’y étais préparé. Nous en avions discuté avec Mariange pendant mes congés. Elle était d’accord pour que je fasse un séjour d’un an qui en réalité s’avérera plus long. J’allai voir le commandant qui me promit d’obtenir des Messageries mon détachement aux Terres Australes. Cette autorisation fut obtenue sans difficulté, d’autant plus facilement qu’un contrat avait été passé entre les TAAF et les Messageries pour assurer la desserte des Iles de façon régulière. Un navire, le Gallieni, était en construction à La Ciotat.

J’avais eu l’occasion de discuter en profondeur pendant mon retour sur Tamatave de mes futures attributions aux Terres Australes. Je devais être le responsable du Service de Navigation. Une vedette de 12 mètres était en construction à La Seyne sur Mer où je devais me rendre à mon retour afin d’en superviser la construction et surtout les aménagements. J’avais aussi pour mission de préparer à Paris la prochaine mission. Je devais commencer le 1er juin. Sur le plan salaire, j’avais l’indice fonctionnaire et militaire 340, ce qui correspondait à celui de capitaine de l’armée avec 10 ans d’ancienneté. J’avoue qu’à l’époque j’étais assez fier. Cela voulait dire que mon salaire net allait être de 250 000 francs par mois avec un tas d’avantages tels que l’habillement complet pour la mission, la nourriture, etc…Je débarquai donc à Marseille, courant mars, fis la visite traditionnelle au Capitaine d’armement, le Commandant Richard, qui me promit qu’à mon retour, je retrouverais une place aux Messageries. Je gardais toujours en vue l’espoir d’un commandement éventuel d’un petit caboteur dans le Pacifique.

Une nouvelle page de ma carrière professionnelle s’ouvrait avec la grande affaire de ma vie : les Kerguélen.

Chapitre 11

L’Histoire des Kerguelen

Chapitre 12

Mission aux Kerguelen

1ère Partie

Chapitre 13

Mission aux Kerguelen

2ème Partie

 

 
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