Mon histoire et Vous…

Si cette histoire retient votre attention, qu’elle vous intéresse, vous interpelle, faites-le moi savoir par l’intermédiaire de ma boîte électronique (cliquez ici). De votre intérêt, de vos remarques, de vos critiques, dépend la poursuite de cette aventure : écrire à travers ma mémoire, celles laissées par mon père, les interviews réalisés auprès de mon grand père Maurice Gourong, en temps réel, une chronique familiale que je compte alimenter toutes les semaines d’une façon régulière.

SOMMAIRE

Chapitre 1

Premiers souvenirs d’enfance
1943 - 1950
Lors de ma naissance le 11 octobre 1943, la France est entièrement occupée depuis qu’Hitler a fait franchir à ses troupes le 11 novembre 1942 la ligne de démarcation qui sépare la Zone Nord, sous la botte nazie depuis juin 1940, de la Zone Sud, dite libre, mais fantoche, administrée par le gouvernement pétainiste de Vichy. L’île de Groix dans le Morbihan où j’ai vu le jour, alors que les premières lueurs de l’aube n’ont pas encore effilocher le voile de la nuit, est sous la coupe de la Wehrmacht depuis le 21 juin 1940. De ces temps troubles, troublés, troublants, je ne peux avoir par conséquent aucun souvenir personnel. Ce que je sais d’évènements locaux et familiaux m’a été raconté par des proches, parents, amis,  qui ont vécu cette époque de sinistre mémoire.

Des tragédies et des horreurs de ce carnage mondial, je conserve cependant un souvenir direct bien qu’il date d’une époque où la paix revenue éloigne de jour en jour les traumatismes de la guerre. Il s’agit de la révélation d’un de ces drames sans nom parmi tant d’autres qui me traumatisa à un point tel que mes nuits d’alors furent peuplées de cauchemars si terrifiants que je me réveillais en hurlant, me redressant dans mon lit saisi de tremblements incontrôlables, haletant et suant de tout mon corps. C’est une des réminiscences les plus lointaines que je conserve de ma prime enfance insulaire. Il me semble même que c’est l’un des tout premiers souvenirs de mon existence.
Mon_histoire_enfant.jpg C’est dans l’immédiat après-guerre. Quel âge ai-je? Je ne me le rappelle plus précisément mais c’est sans doute à l’époque où a été prise cette photographie (c’est vraisemblablement ma mère dont on voit l’ombre portée, et cette présence accidentellement révélée m’émeut au plus haut point, qui déclenche l’obturateur) où je joue avec mon petit frère Maurice dans le jardin que louent à la famille du médecin Romieux, en même temps que la grande maison familiale du Bourg où ils tiennent le café tabacs A L’ancre de marine, mes grands-parents maternels, meumée Mariange (Mariange Eveno) et peupé Benoît (Benoît Tonnerre).

C’est un petit jardin, situé au bout de la route qui mène au village du Méné, entièrement ceint d’un haut mur de pierres sèches, et où poussent, plantés par peupé Benoît, quelques fruitiers : un prunier qui se couvre d’une provision exubérante de grosses prunes jaunes bien juteuses, un ou deux pêchers et quelques groseilliers. Appuyé sur l’un des murs, une écurie abrite nos deux vaches et un cochon, tué chaque année à l’automne afin de remplir de lard salé le charnier familial, tandis que sur le mur mitoyen à la route, mon grand-père a fait construire un hangar pour loger le foin. Les poules et canards se promènent en toute liberté. C’est aussi dans ce même jardin qu’à la fin de la première guerre mondiale mon arrière grand-mère Rose Le Fé a posé, entourée de ses deux filles, meumée Mariange et nainaine Rose, devant l’objectif un photographe inconnu. Dans ce jardinet, il y a un imposant laurier planté au début de l’année 1915. Quelques semaines après cette plantation, l’oncle Joseph, fils unique de mon aïeule Rose, frère de meumée Mariange, meurt lors du torpillage du croiseur Léon Gambetta en mer Adriatique. C’était le 27 avril 1915. Depuis dans notre famille s’est transmise la croyance que planter un laurier entraîne une mort dans l’année. Ma grand-mère disait que si on avait à le faire, il fallait procéder le 31 décembre un peu avant minuit.

Ce premier souvenir traumatisant me semble dater d’une époque où la guerre a pris fin depuis au moins deux ou trois années. Peut-être trois mais pas plus. J’ai donc cinq, voire six ans. Moins de sept ans, c’est sûr, puisque je n’ai pas fait ma petite communion. Les tickets de rationnement sont encore en vigueur, Lorient, détruite, anéantie, rasée, envahie d’engins de chantiers, de grues, de camions, attend une reconstruction qui prendra une bonne décennie; avec les gravats et les pierres des maisons en ruines, on comble une partie du bassin à flot. Une erreur d’urbanisme qui n’a toujours pas été soldée. Je vais à l’école des Sœurs au village de Kermunition, à la sortie du Bourg sur la route de Kermario, où sont accueillis les enfants des classes maternelles. Ce jeudi matin-là de 1948 ou 1949, je me suis levé tôt. C’est souvent comme cela quand il n’y a pas école alors que les jours où il me faut y aller, on doit me tirer littéralement du lit. Je me précipite dans la chambre de mes parents. Ma mère est encore couchée, seule, dans le grand lit. Mon père est en mer. À la pêche. Il commande l’Angélus du soir, le voilier de peupé Maurice qui vient d’être motorisé. Je me glisse sous les draps et me blottis tout près de cette aimante mater dolorosa souffrant déjà le martyr avec une polyarthrite dégénérative qui l’a frappée vers ses 10 ans. Elle a séjourné au Centre Héliomarin de Kerpape en Ploemeur où elle a été, horreur parmi les horreurs, plâtrée de la tête aux pieds et immobilisée de longs mois. Une ineptie médicale que l’on ne commettrait pas aujourd’hui où l’on sait qu’un tel traitement est pire que le mal. Quel tout jeune enfant qui a gouté l’accueil d’une couche maternelle, douillette, chaude, odorante, n’a-t-il pas ressenti l’extrême jouissance du sentiment d’amour qui naît d’une situation aussi protectrice . Maman lit une revue. Un hebdomadaire. Paris-Match, je crois mais je n’en suis pas sûr du tout. Et je vois des images terribles, horribles, effrayantes…Des corps calcinés, mutilés, pétrifiés par une mort brutale… Le reportage s’étale sur plusieurs pages… C’est quoi man? Elle lit à haute voix. Tous les enfants qui étaient en classe ont étés conduits avec leurs maîtres et maîtresses, ainsi que les femmes et les vieillards, dans l’église. Les barbares ont tiré dans les jambes pour que personne ne s’échappe. Et ils ont arrosé d’essence ces corps encore en vie et ils ont mis le feu. Mais où, man? Et j’entends trois mots, trois mots qui s’étalent dans le titre, trois mots qui vont me hanter, trois mots qui me hantent toujours : Oradour-sur-Glane.

Oradour-sur-Glane. Une matinée de printemps de l’année 1988. Ce n’est pas le voyeurisme, et encore moins une quelconque démarche touristique, qui m’a amené en ces lieux. J’ai raconté hier au soir à Confolens au cours d’une veillée quelques histoires, chroniques, anecdotes de mon enfance à l’île de Groix. Je n’ai bien sûr pas oublié de narrer ce souvenir, le premier de ma vie, de cette scène qui a eu pour décor le lit de ma mère et où j’ai découvert l’horreur et l’effroi absolus de la guerre. Je savais qu’un jour ou l’autre, je viendrais ici. Je me l’étais toujours promis. C’était un rendez-vous indispensable. Entre la vie et la mort…

Je descends la grande rue qui mène au cœur du village. Le silence, ouaté, dense, impressionnant, est comble. Il abonde, déborde de bruits. Celui de bottes, de coups de feu, de vociférations. Et de cris de douleur. Et des pleurs. Ceux des enfants tirés sans ménagement de leurs classes. Et c’est cela qui m’angoisse, qui m’a toujours terrifié, car cette année-là, en découvrant le reportage des ruines d’Oradour-su-Glane, je suis aussi un petit écolier, semblable à tous ceux-là qu’une folie meurtrière a mené comme un troupeau à l’abattoir. J’ai peur. Je frémis. Je tremble. Et s’ils venaient ici ? Mais, non, voyons, la guerre est finie. La voix de ma mère se fait rassurante. Si ce n’était pas ma mère, je n’aurais pas confiance dans une réponse pareille. Ils ont perdu. Ils seront condamnés. Mais quand? Un jour… Je marche lentement. Pas une maison intacte. Dans les ruines, des objets de la vie courante. Une machine à coudre. Dans une cour, la carcasse calcinée d’une automobile. Je m’arrête. Je ferme les yeux. J’imagine, mais peut-on imaginer l’indicible inimaginable, à travers les évènements qui se sont déroulés ici, de ce 10 juin 1944 alors que l’Allemagne est en train de perdre la guerre. Je vois. J’entends. Les soldats en tenue camouflée de la 3ème Compagnie de la SS Der Führer qui appartient à la division Das Reich. Ils hurlent, rient, ordonnent. Ils sont ivres de sang, de feu, de meurtre. Rassemblement sur la place du champ de foire. Les femmes et les enfants en colonne vers l’église. Les hommes en groupes vers les granges. Les rafales de mitraillettes, les déflagrations de grenades, le souffle des lance-flammes, les incendies, la fumée, les hurlements, la peur, la panique, le supplice, la souffrance… A 18 heures, tout est consommé, fini, achevé, anéanti, rasé, soufflé, brulé. De la bourgade d’avant, il ne reste plus que la rivière Glane qui continue à couler, les cartes postales d’une époque où la vie s’égrenait au rythme des heures ponctuées par le tintinnabule du clocher de l’église. Le rivière et le cimetière. Intact le cimetière. Épargné on ne sait comment. Ni pourquoi. On peut tuer les vivants. Mais les morts? Ils sont là, leurs noms sur des plaques moussues ressuscitent pour nous offrir le témoignage d’une époque de vivants. La rivière et le cimetière sont les liens indéfectibles qui nous unissent à un passé que nous ne pouvons expédier aux oubliettes de l’histoire. La mort froide, chirurgicale, programmée ne peut être un point de détail que l’on passerait au compte des pertes et des profits.

J’entre dans le cimetière. Une première épitaphe me noue la gorge. « A la mémoire de notre pauvre martyre, Denise Bardet, institutrice, née le 10 juin 1920, brulée avec ses chères élèves par les Allemands le 10 juin 1944 ».

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Je me revois au fond de la cour de l’école des Frères au village de Landost à la sortie du Bourg avec tous mes petits camarades, en rang, sous le portique. Nous posons pour la traditionnelle photographie d’école. A nos côtés, il y a notre institutrice. Mauricette Tristant est la cousine germaine de ma mère, la fille de nainaine Rose, sœur de ma grand-mère Mariange. C’est elle qui cette année-là m’apprend à lire et à écrire. Heureusement qu’elle est finie cette fichue guerre. J’espère qu’ils seront tous condamnés? Qui? me demande ma cousine institutrice. Les assassins d’enfants d’Oradour-sur-Glane, que je réponds. Je n’ai pas encore six ans. Je suis en 11ème comme on dit alors (le CP d’aujourd’hui). Dans quelques semaines, le XXème siècle fêtera ses cinquante ans. Un demi-siècle pour un siècle, ce n’est pas rien. Mais en cette fin d’année 1949, nous sommes toujours dans la décennie de la guerre, si proche, si présente… Il reste dans d’empreintes, de traces, de vestiges… La locomotive d’un petit train mis en service par les occupants pour construire les batteries du Moustéro, les blockhaus, les chevaux de frise sur les plages, le camp de Park eur Loueg. Et dans le cimetière de l’île, si semblable à celui d’Oradour-sur-Glane, hormis le monument à la mémoire des Péris en mer et les plaques où est inscrit une mention « Disparu en mer sur le… » déposées sur les tombes, il y a les sépultures des anonymes du chalutier La Tanche qui a sauté sur une mine le 19 juin 1940 à la sortie de la rade de Lorient. Le cimetière du Bourg de Groix, que j’appelle mon cimetière natal, est, à l’image de celui du village martyr du Limousin, le lieu le plus chargé de symboles pour relier le présent d’ une communauté, par la lignée de ses ancêtres, à son passé et à son histoire. Chez nous à Groix, à l’instar d’Oradour-sur-Glane avant sa destruction, chaque enterrement est la meilleure occasion d’affirmer son sentiment d’appartenance à la collectivité.

Il y a du monde en cet après-midi du 29 mars 1948 dans le cimetière du Bourg. C’est le premier enterrement auquel j’assiste. J’ai porté, comme plusieurs de mes camarades, un bouquet de fleurs, entre l’église et le cimetière, en suivant le corbillard de la commune tiré par une vieille carne que l’île tout entière appelle avec affection le cheval de la mairie. La femme que l’on met en terre est la mère de notre copain Guy Antoine.

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Elle était belle, terriblement belle. Belle à en mourir. C’est surement ce qu’avait dû se dire Atropos, la plus âgée des Parques, lorsque toute vêtue de noir elle était venue inflexible deux jours plus tôt couper le fil de sa destinée, en pleine aube de sa vie, alors que le printemps peine à pointer le bout de son nez. Ce devait être pour elle le 28ème. Elle ne gouterait plus jamais la saveur de ces jours nouveaux, lorsqu’à chaque avrilée, les pruneliers mêlent leur blanche parure immaculée aux ramures jaunes des ajoncs et des genêts dans les halliers où merles, grives, bergeronnettes, linottes, roitelets s’apprêtent à nicher. Vingt-sept printemps, est-ce bien un âge suffisant pour mourir? En tout cas il n’est pas raisonnable. C’est injuste. Incompréhensible. Révoltant. Crier. Hurler.

Dites les enfants, arrêtez! La maman de Guy Antoine est malade, vous le savez, gravement malade même. La voix du vieux peintre vitrier est douce lorsque sur la placette de la sacristie où nous jouons il vient nous demander de faire moins de bruit afin que sa fille puisse se reposer. Guy Antoine a un an de plus que moi. Nous nous taisons. Pour lui. Et aussi parce que chacun d’entre nous chez lui a entendu des choses effroyables et alarmantes sur le sort de la mère de notre camarade.Elle n’en a plus pour longtemps. C’est terrible, hein! Oui, surtout, pour ceux qui restent, son mari, son fils, sa vieille mère. Et son père, un si gentil bonhomme. Une fille unique, vous vous rendez compte. Si jeune. Si prête à la vie. Et il n’y a rien à faire? Avec cette saloperie-là, non, rien, absolument rien… Quelle horreur! Et elle souffre. Dis, maman, c’est quoi la maladie de la mère de Guy Antoine? Une maladie grave. Grave, comment? Grave à en mourir. Et comment qu’elle s’appelle cette maladie? Ça n’a pas d’importance, son nom, mais on y réchappe rarement.

Dans la cour de l’école, les propos des parents sont rapportés, commentés, disséqués. Tu veux dire qu’on en meurt à tous les coups. C’est ce que mon père a entendu dire. Moi, ma mère, elle sait quelle maladie c’est. Ah! oui. Dis alors. Poitrinaire. Le mot est lâché à toute vitesse, comme pour éviter qu’elle s’installe en vous. À voix basse, à demi mots, à peine susurrés. Et puis il est repris. Lentement. En détachant chaque syllabe. Comme pour mieux l’exorciser. Poi-tri-nai-re… C’est pas une maladie, ça. On meurt pas de la poitrine. C’est même pas vrai. Ma grand-mère dit que c’est tuberculeuse qu’elle est. Et que même, c’est la maladie des pauvres. Tu-ber-cu-lose… Hé, man, on est pas pauvres, nous? Ni pauvres ni riches. Alors tu peux pas l’attraper aussi cette maladie de la poitrine. Mais eux non plus ne sont pas pauvres. Ça veut dire que tu pourrais mourir aussi de ça… Peut-être mais ce n’est pas sûr. Y en a qui en réchappent. Allez dors. Demain, il fera jour…

Le matin-là du 27 mars 1948, c’est le glas de l’église qui m’a réveillé. Son timbre est lugubre. Puis le silence. Et des chuchotements. Des murmures. La voix de ma mère : enfin, elle ne souffre plus. Et puis elle est morte chez elle. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. L’enterrement est pour après-demain.

En fin d’après-midi, on s’est habillés. Avec mes grands-parents, ma mère, ma tante Jeanne, nous nous sommes dirigés vers le magasin de peintures et de vitres du père Mahec. C’était à quelques pas de notre débit de boissons A l’ancre de la marine. La porte de la boutique est ornée du drap noir mortuaire. Nous entrons. Le vieil artisan et son épouse sont assis sur une chaise. Guy Antoine se tient à côté de son grand-père. Il ne pleure pas. Peut-être qu’il veut être un homme. Mais son père, qui en est un, lui, pleure. Elle est dans la chambre au-dessus du magasin. Nous montons. C’est mon premier mort. Depuis il y en a eu tant d’autres. Plus on vieillit, plus on connait de morts.

Mariange, ton petit-fils, après-demain, à l’enterrement, est-ce qu’il pourra porter un bouquet de fleurs, derrière le corbillard? Il y aura d’autres amis de Guy Antoine. Pierre Edmond, Ronan et Joseph… Un premier enterrement, ça ne s’oublie pas comme ça. Surtout si c’est la mère de son copain que l’on met en terre. Et bientôt, il y en aura un autre, tout aussi terrible, tout aussi révoltant, tout aussi incompréhensible et dont je ne sortirai pas intact…

Cette deuxième mort fut celle de mon petit copain Jeannot. Elle eut lieu deux ans après celle de la mère de Guy Antoine, la jeune et belle Rose, dont l’éphémère vie prit un nouveau sens lorsque, en classe de 4e au pensionnat Saint-Joseph de Concarneau, je découvris l’ode de Ronsard dédiée à Cassandre :

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.

Las! Voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Las! Las ses beautez laissé cheoir!
Ô vrayment marastre Nature,
Puis qu’une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que vostre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez vostre jeunesse :
Comme à ceste fleur la vieillesse
Fera ternir vostre beauté.

A la rentrée de septembre 1949, j’entre à l’école Saint-Tudy de Landost, gérée par les frères que l’on dit à quatre bras. Ils appartiennent à la congrégation de Saint Jean Baptiste. Cette entrée est restée dans mon esprit comme l’un des plus beaux jours de ma vie. Je ne pleure pas. C’est cousine Mauricette, comme je l’ai dit, qui est l’institutrice des petits. Déjà l’an passé, alors que j’étais en classe maternelle chez les religieuses de Kermunition, j’avais, paraît-il, fait montre de dispositions intellectuelles qui, aux dires des miens, devaient me mener loin. Jusqu’où, je n’en savais trop rien. Une chose était affirmée et revendiquée : ma volonté à ne pas quitter cette île natale que je comparais à un paradis. Je l’avoue, sans flagornerie, j’aimais l’école, apprendre, lire, écrire, compter, réciter. Une récitation était un pur moment de bonheur. J’adorais. Oui, c’est vrai, je le confesse, déjà mon petit côté comédien ne se faisait pas prier pour être le premier à répondre présent à l’invitation : qui veut réciter la poèsie du loup et de l’agneau? Moi, m’zelle… Je ne savais plus s’il fallait dire Mauricette, Cécette, cousine ou mademoiselle… La seule chose qui m’épouvantait à l’école était les W.C. accolés au mur dans la cour. Une porte basse vous masquait à peine de vos coreligionnaires. Et puis le trou, à la turque, sombre, empuanté, surtout lors des premières chaleurs. Bon Dieu de Bon Dieu, j’irai pas… Il faut que je tienne jusqu’à ce soir… Mais la fin de l’après-midi était bien longue à arriver et l’envie trop pressante… La catastrophe…

Jeannot, lui, était à l’école laïque, appelée l’école de la Trinité. Drôle de nom pour une institution de la République. Elle en avait hérité tout simplement parce que l’école avait été édifiée en face de l’église de la Trinité - on ne disait pas chapelle. D’ailleurs c’est dans ce bâtiment reconstruit à la fin du XIXème siècle que les premiers cours d’école, dispensés par le clergé, au début du XIXème siècle avaient été dispensés. L’école laïque, il y en avait une autre à Kerlo, était qualifiée d’école du diable alors que celle des frères était nommée celle du bon Dieu. Nous ne comprenions pas très bien ce qui distinguait ceux de là-bas avec ceux d’ici lorsque nous nous retrouvions le jeudi pour jouer ensemble, aux indiens et aux cow-boys, aux gendarmes et aux voleurs, aux allemands et aux français, aux pirates et aux corsaires. J’aimais beaucoup Daniel, réputé mauvais garçon, Joël, le fils du quincaillier, Auguste, celui du cantonnier, qui posaient leurs fesses sur les bancs de la communale. Alors qu’il y avait avec moi à l’école des Frères, des gars que je ne supportais pas. Il n’est pas encore certain aujourd’hui que cette querelle des écoles, sur fonds d”idéologie, soit tout à fait éteinte. Les états d’âme des insulaires s’ancrent plus profondément dans les mémoires pour cause d’isolement.

Jeannot, né le 9 juin 1942, était seize mois plus vieux que moi. Nous étions inséparables. Il habitait au Bourg une maison située au bout de la nôtre, en face de celle du docteur Romieux. De la fenêtre de la chambre de mes parents, située au premier étage, et qui donnait sur le pignon est, je pouvais lui parler. Je le hélai chaque fois que j’en avais besoin. Un coup de sifflet. C’était le signal convenu pour se retrouver dans un de nos endroits de rendez-vous convenu : la petite aire à battre, la décharge de Saint-Albin, le vieux bâtiment en ruine de la gendarmerie (où a été édifiée la mairie actuelle) où Lairon, personnage haut en couleurs et pas seulement à cause d’un nez érubescent, réparait les vélos.

Ce n’était pas seulement parce que nous habitions à toucher que nous étions proches l’un de l’autre, mais surtout parce que sa mère travaillait pour nous comme bonne. Adèle était une brave femme bien que portée souvent jusqu’à l’excès sur la chopine où elle puisait, du moins devait-il lui sembler, un peu de ce réconfort dont ont besoin les pauvres hères pour supporter une existence de galère pour laquelle ils n’ont plus ni la force ni le courage d’y mettre fin. Elle nous volait quelques bouteilles de vin par-ci par-là. Ma mère fermait les yeux par compassion sur ces menus larcins. Le père de Jeannot avait tout lui aussi du brave bonhomme qu’un accident de mer avait privé d’une de ses jambes. Malgré le handicap d’une prothèse en bois, il continuait à naviguer. Aujourd’hui une telle chose serait tout à fait impossible. Mais en ce temps-là, plusieurs marins de l’île qui se trouvaient dans des cas semblables, manchot, unijambiste, étaient contraints pour vivre d’embarquer sur les bateaux de pêche. Seulement, il ne fallait pas être trop exigeant et ce n’est pas sur les bateaux, qui “marchaient bien” comme on disait alors pour ceux où l’on gagnait décemment sa vie, qu’un homme à moignon pouvait espérer un embarquement.

On tirait la langue dans la famille de Jeannot. Et la ficelle par les deux bouts pour joindre le début et la fin d’un mois qui paraissait parfois plus long qu’une année sans pain. On n’avait pas toujours quelque chose à se mettre sous la dent. Tu as de la chance, me disait-on, tu peux manger à ta faim alors que Jeannot lui… Ah! il serait bien content d’avoir dans son assiette ce que tu ne veux pas manger… Alors pour Jeannot, je faisais des efforts. Je mangeais. A satiété. Lui rarement. Il était chétif, maigre, ses jambes fines comme des flutes de pain. Le seul avantage de cette maigreur, c’est qu’il courait vite, très vite, extrêmement vite. Dans l’équipe du bourg, une trentaine de garnements nés entre 1940 et 1945 - les enfants de la guerre, comme on disait -, on l’avait surnommé Jeannot Lapin. Qu’est-ce que nous avons fait comme tours de Jarnac, Jeannot et moi!

Monument_P__ris_en_Mer.jpgUn après-midi, je ne sais pas ce qu’il nous prit. Malgré l’interdiction formelle d’aller jouer au port ou au bord de la mer - si tu vas à la côte, clamait meumée, et que tu reviens noyé à la maison, gare à ta couenne -, nous étions descendus tous les deux à la plage que nous appelions la côte d’Heno; c’est du breton que l’on traduit par la côte des anciens. C’était une toute petite plage, derrière le quai de Port-Tudy, où les gens du Bourg, depuis des générations et des générations, descendaient dés l’arrivée des premiers beaux jours. Mon père et ma mère lorsqu’ils étaient jeunes l’avaient beaucoup fréquentée en bande avec leurs copains et copines. Il faisait très mauvais ce jour-là. Qu’est-ce qu’il nous mit en tête de simuler une noyade sinon d’aller causer l’épouvante de nos parents? Nous nous déshabillâmes et mirent nos affaires en deux petits tas que nous laissâmes bien en vue sur la roche. Puis, nous allâmes nous cacher dans une anfractuosité de la falaise. Notre disparition constatée, on s’était mis à notre recherche. C’est ma tante Jeanne qui vint visiter la côte d’Heno, chaque membre de ma famille ayant reçu mission d’explorer qui une lande, qui un bout de rivage, qui un coin du bourg. Imaginez le désarroi, la détresse, la panique de la tatie Jeanne quand elle aperçut les tas de vêtements et, qu’après s’être époumonée à nous appeler, elle n’entendit en écho que le ressac. Elle retourna au Bourg affolée, paniquée, persuadée que nous nous étions noyés. Elle était d’autant plus traumatisée que mes parents étaient absents. Ils m’avaient confié à la garde de mes grands-parents maternels. Mon père avait trouvé un commandement à la pêche à Madagascar. Il avait convaincu ma mère d’aller s’installer dans la grande île avec mon petit frère Maurice. Comme j’étais déjà entré dans la petite classe du primaire, à l’école des Frères Saint-Tudy, mes parents avaient décidé que je resterais à Groix poursuivre cette scolarité qui, à peine entamée, risquait d’être contrariée par une aventure coloniale comme celle qu’ils allaient vivre à Madagascar. La grande île, qui venait de vivre une rébellion, destinée à obtenir son indépendance, rébellion durement réprimée par l’armée française, appartenait alors à notre empire colonial. Je haïssais ma mère de m’avoir abandonné et j’aimais ce nom de Madagascar où je me promettais un jour, quand je serais devenu grand, d’aller y vivre moi aussi. Et sans eux. Rien que pour les faire râler.

Jeannot nous battait tous à la course lors des défis que nous nous lancions. Je parie que sur trois tours d’église, je t’en mets un dans la vue. Chiche. Jacques, tu donnes le départ. Un… Deux… Trois… Partez. Tricheur. T’es parti avant. Allez on, recommence. Jeannot était toujours vainqueur. Jusqu’au jour où on ne le vit plus dans le bourg. Il ne sortait plus et gardait souvent la chambre. Sa mère continuait à travailler pour nous. Tu iras voir Jeannot dans la soirée. Il veut te voir. Apporte lui des Kit Carson, des Buffalo Bill, et des Cassidy. Il adore les histoires de cow-boys. Mais si t’as de Robin des bois, il aime aussi. Je possédais toute une collection de ces illustrés de petit format, ancêtres de bande dessinée, aux vignettes le plus souvent en noir et blanc, parfois, mais rarement, en couleurs, dont les héros étaient des personnages légendaires de l’ouest américain.

J’allais voir Jeannot toujours un pincement de cœur. Il était souvent alité. Tiens je t’ai apporté deux Kiowa et un Navajo. Il devenait chaque jour de plus en plus pâle et sa toux de plus en plus caverneuse qui le faisait horriblement souffrir. Il dépérissait à vue d’oeil. Mais qu’est-ce qu’il a Jeannot, man? Qu’est-ce qu’il a? Mais rien. Mais rien ça rend pas malade. Justement si, c’est parce qu’il n’a rien que la misère l’emporte. Il va mourir, man? Va savoir. On espère pas. La mort n’a définitivement rien à faire de l’espoir. Jean Georges Joseph Cadoret, dit petit Jeannot, surnommé Le lapin, s’envola, comme on le disait alors chrétiennement dans nos familles croyantes, en pleine innocence, vers le royaume des anges et des chérubins, le 11 septembre 1950. L’été tirait à sa fin. Au printemps, ma tante Jeanne avait épousé Thimothé Quéré. Mes parents étaient toujours à Madagascar. Je les maudissais, un peu, beaucoup, pas du tout, ça dépendait des jours, de m’avoir laissé avec tatie Jeanne, meumée Mariange et peupé Benoît. Je n’étais pas malheureux, loin de là, j’étais même pour eux comme un petit dieu. Ou un coq en pâte. Surtout pour peupé, fier comme Artaban de son premier petit fils. Les grands-parents, obligés d’élever un petit enfant, se font bien plus de soucis de son bien-être et de sa santé que ne le feraient ses parents.

Chapitre 2

Ma tribu et les miens

Peupé Benoît, comme je l’appelais, né le 14 juin 1892 au village de Kerliet, était le second enfant de Pierre Claude Tonnerre et de Jeanne Tennier. Deux ans plus tôt était née sa soeur que l’on avait prénommée Evangéline, la célèbre héroïne acadienne immortalisée par le long poème de Longfellown (1847) dont l’intrigue se situe lors du grand dérangement de 1755. C’est au cours de cet exil, imposé de force aux Français du Nouveau monde, par les Anglais, que la jeune fille perdit la trace de son fiancé Bellefontaine. Cette l’histoire, un peu à l’eau de rose, est extrêmement célèbre au Québec et en Louisiane. C’est par le plus grand des hasards que Pierre Claude Tonnerre baptisa sa fille de ce prénom. En 1890, alors que son épouse était enceinte, il avait participé au sauvetage d’un voilier canadien appelé Evangéline. Il trouva le nom joli à souhait et romantique comme pas deux. Il se promit que si c’était une fille que lui donnait la Providence, il lui offrirait ce prénom. La vie d’Evangéline Tonnerre, si elle ne fut pas une tragédie au sens de l’épopée acadienne, ressembla quand même à une galère puisqu’elle mourut de la tuberculose le 16 octobre 1922, contaminée par son mari Jean Marie Davigo qui en était lui même décédé 10 mois plus tôt.Leur fils unique en mourra lui aussi lors de la guerre alors qu’il venait d’avoir 22 ans.

Les Tonnerre de Kerliet (voir l’arbre d’ascendance) étaient surnommés Menaglod. Le surnom avait été attribué au grand-père de peupé Benoît, Colomban Tonnerre, disparu avec son voilier Ville de Milan, sombré corps et biens, le 23 mars 1860. Colomban qui était originaire du village du Méné avait épousé en 1851 Marianne Le Dref de Locmaria, fille d’un maçon. A cette époque dans l’île, certains patronymes (Tonnerre, Tristan, Even, Stéphant, etc…) étaient si répandus qu’il était difficile de retrouver ou de situer un membre d’une famille. Par exemple, si un étranger débarquant à Port-Tudy, demandait à un autochtone où il pouvait rencontrer par exemple Joseph Tonnerre, il se serait entendu répondre : lequel? J’en connais en moins trente. Ainsi chaque branche Tonnerre reçut un surnom : Pelo, Colas, Hachteou, Malura, Mouton, etc… Tous avaient bien sûr une signification précise qui désignait une particularité physique (c’était le cas des Tristant surnommés les Bras, c’est à dire les grands), un défaut (c’est le cas des Gourong de Kerohet, surnommés Pented, bout de langue, à cause de cette difficulté d’élocution que l’on nomme cheveu sur la langue). Jo Le Port dans un des numéros des cahiers groisillons en a dressé une liste assez complète. Pourquoi Menaglod? Tout simplement parce qu’en breton Marianne se dit Mena et comme cette fille Le Dref était fille de Claude, que l’on nomme Glod en breton, on prit l’habitude lorsqu’on demandait après Colomban Tonnerre de le situer en y ajoutant celui qui est marié à Marianne la fille de Claude.

Après son mariage Marianne Le Dref vint s’installer chez ses beaux-parents qui habitaient la grande maison près de la chapelle au Méné d’où était originaire son mari Colomban Tonnerre. Ils ne furent mariés que 9 ans. Au cours de ces années, Colomban fit à sa femme trois enfants qui naquirent au Méné. Une première fille, Marie Joseph, qui mourut à 14 ans sans descendance, une seconde fille Radegonde qui épousera Augustin Tonnerre (encore un mariage Tonnerre-Tonnerre), surnommé Hachtéou. Et enfin, juste un an avant de disparaître dans le naufrage de sa chaloupe Ville de Milan, un garçon nommé Pierre Marie, le père de peupé Benoît. Pierre  Marie épouse le 7 octobre 1889 Marie Jeanne Tenier, fille de Tudy Tenier et Célina Sabinéa. Ce dernier nom, assez étrange, dénote dans la patronymique de l’île. Célina Sabinéa est une enfant trouvé au tourniquet de l’hôtel Dieu de Lorient en 1835 alors qu’elle n’a pas encore un an. J’ai toujours entendu raconter dans notre famille qu’elle avait du sang bleu, c’est-à-dire qu’elle était l’enfant d’un personnage de rang noble qui aurait engrossé une domestique. J’ai même cru comprendre que cette fille était d’origine espagnole. En tout cas, élevée à l’assistance publique, elle débarquera un beau jour à Groix pour venir sans doute travailler dans l’une des presses à sardine. Les Tenier étaient une famille de meuniers originaire de Priziac qui avaient débarqué dans l’île dans les années 1780. Le premier d’entre eux Guillaume Tenier, meunier, qui a été prisonnier sur les pontons anglais lors de l’épopée napoléonienne, avait épousé Anne Kersaho, elle même fille d’un meunier, Bertrand Kersaho, venu de Mendon à Groix où il avait lui-même aussi épousé une fille de meunier Radegonde Créabot. L’aventure des meuniers et des moulins de Groix est une page importante de l’histoire de l’île.

Le 7 octobre 1889 est un grand jour pour ma famille car, outre le mariage des parents de mon grand-père Benoît Tonnerre, il y eut aussi celui de Ange Eveno et Marie Rose Le Fée, les parents de ma grand-mère Mariange qui épousera mon peupé Benoît aux lendemains de la première guerre. D’après sa cousine germaine Louise Le Fée, épouse de Louis Cadoret, meumée Mariange était follement amoureuse de Benoît Tonnerre. Elle n’a eu de cesse d’agir pour que ce mariage puisse avoir lieu. Ce n’était pas gagné d’avance car son père Ange Eveno et la mère de peupé Benoît, Jeanne Tenier, étaient cousins germains du côté des Tenier. Il fallut donc pour mes grand-parents maternels obtenir une dispense épiscopale. Les Eveno sont eux aussi une branche descendante d’un meunier originaire de Landévant, Vincent Eveno, débarqué à Groix un peu avant 1770, année où il épousa dans l’île lui aussi une fille de meunier, Bertrande Créabot. (voir arbre d’ascendance de Mariange Eveno).

Peupé Benoît fut un marin assez remarquable qui mena une carrière qu’il ne put conduire à son terme brisée par une angine de poitrine. Mousse, novice, matelot, il obtint dés le lendemain de la grande guerre son brevet de patron au bornage. Cela lui permit rapidement de commander. Il pratiqua avec l’Isly le cabotage des poteaux de mines avec l’Angleterre avant même la fin de la guerre (1917-1919) et acheta le voilier Fantine qu’il commanda plusieurs mois. C’est d’ailleurs à la barre de ce dundee qu’il réussit à sauver et le navire et l’équipage lors de la tempête de janvier 1920, au cours de laquelle se perdit le paquebot Afrique. Il reçut en témoignage les félicitations du Ministère de la Marine Marchande et Paul Emile Pajot, le grand imaginer de la mer, originaire de La Chaume, a immortalisé cet événement en peignant deux tableaux du Fantine dans la tempête, l’un pour peupé Benoît, l’autre pour son frère Jean Michel qui se trouvait alors matelot avec lui. Meumée Mariange, qui comme on dit à Groix ne faisait pas stal de grand chose, découvrant dans les années 50 le tableau plein de poussière dans le grenier du Bistrot Tabacs A l’ancre de la Marine l’envoya à Saint-Albin où se trouvait la décharge municipale. Dale! petra zo? Qu’est-ce que c’est que ça? Impayable meumée à qui je n’arrive pas à en vouloir, même si aujourd’hui l’oeuvre, en dehors de l’attachement sentimental qu’il représente dans notre histoire familiale, est d’une grande valeur.

Pour en revenir à ces années de prime enfance auprès de mes grands parents maternels, meumée Mariange et peupé Benoît, malgré l’éloignement de mes parents, ce furent des moments incandescents. J’ai partagé avec peupé Benoît des heures d’indicible bonheur dont les mots ne sauraient être suffisants pour les évoquer et les partager. Peupé, c’était mon protecteur. Malheur à celui de mes copains qui aurait voulu me châtaigner. Peupé avait toujours un bout de corde à thon dans la poche. Quelques garnements du Bourg qui m’importunaient ou me menaçaient en ont tâté. Au printemps, nous partions vers les landes des alentours, au Grao, à Parg er loueg, à Pen Park. Peupé Benoît n’avait pas son pareil pour trouver dans les bouchenad (en français les bosquets) les nids de merles, grives, linottes, bruants, roitelets et de tous les passereaux qui nichaient dans notre île. J’appris grâce à lui à reconnaître tous les nids, la couleur des oeufs, les chants, les vols.

A partir de la mi-août, c’étaient les parties de pêche. Peupé Benoît était un féru de la canne qui s’était fait une spécialité de la pêche au mulet. Longtemps, il fut considéré comme l’un des principaux spécialistes de l’île avec Joseph Beuguet, Tintin Béven, Christian Bihan, grands pêcheurs de mulets devant l’éternel parmi les grands manieurs de la gaule groisillonne. Il faut dire que prendre du mulet n’est pas une mince affaire. C’est le poisson le plus rusé, le plus arrogant, le plus finaud qui soit. Il sait sucer sur l’hameçon la boëtte, c’est le nom breton de l’appât, une belle mèche de thon que l’on aura mise à saler, sans même que le flotteur le signale par la plus infime touche. Il mord quand il veut et vous fait la nique toute une journée. Et puis quand vous arrivez à en ferrer un, il n’y a pas intérêt à engager avec lui une épreuve de force. Il faut de la douceur, du doigté, du temps pour le fatiguer et le noyer. Surtout si c’est une belle pièce de 4 livres et plus. Mais quel honneur et quelle joie de ramener un pièce de mulet à la maison, ce mulet du large qui n’a rien à voir avec son cousin des estuaires et des rades au goût vaseux et à la chair molle. Le mulet de plein mer est un pur délice dont les filets ont parfois le parfum un peu crémeux d’un beurre breton salé. C’est autre chose que le bar à la réputation surfaite. Pour peupé Benoît et les pêcheurs à la côte de Groix, le mulet, c’ était le seigneur des mers que l’on aurait échangé peut-être contre un rouget ou une sole mais sûrement pas contre un bar.

Peupé m’amenait souvent avec lui. Il me préparait une petite gaule. Et avec un bout il m’attachait solidement à une saillie de rocher afin de m’éviter toute chute à l’eau. Je ne sais pas, du moins je n’en ai gardé aucun souvenir, si j’ai pêché quelque chose avec lui mais je suis certain d’avoir appris au cours de ces heures lumineuses en sa compagnie des tas de trucs qui m’ont servi dans ma putain de vie. D’abord le gout de la solitude et du silence. Pour capturer du mulet, il ne faut pas faire de bruit. Pas de geste brusque. Et puis il faut attendre, attendre, attendre encore, attendre toujours. La patience, j’en ai compris l’essentiel du sens sur ces rochers, à la Pierre Plate, à la Roche Ronde, au Rocher du Bâton, à Porz Quedoul, tous ces endroits de prédilection où peupé Benoît aimait pêcher le mulet. Mais s’il venait à se présenter au bout de sa ligne un bar, un besu, un lieu, une dorade royale, il en boudait pas son plaisir. Mais il était là d’abord pour le mulet.

Il passait des heures à préparer son gréement. Il avait une très longue canne de bambou en 5 ou 6 pièces dont les extrémités s’emboitaient les unes dans les autres à l’aide d’embouts en laiton ou en cuivre. Le moulinet était des plus rudimentaires qui n’avait rien à voir avec les lancers modernes d’aujourd’hui. Un nylon, que l’on nommait gut - il s’agit je pense d’une appellation qui a survécu à travers le nom d’une marque - s’enroulait sur le tambour du moulinet. Un flotteur, qualifié bouchon, parfois une plume de goéland, soutenait un bas de ligne, lui aussi en fil nylon mais de diamètre inférieur à celui du moulinet. C’était du 30 centième, voire moins même alors que l’autre était au moins du 40 centième. Il fallait, comme disait peupé, être gréyé fin pour pièger le mulet. Sur le bas de ligne quelques plombs pour l’entraîner vers le fond et un hameçon n°2 ou 3.

Pour l’appât, il n’y avait rien de mieux que ces mèches de thon,deux filets que l’on extrayait des têtes du poisson que jetaient alors les usines de conserve. On obtenait aussi à l’usine des débris de thon cru et cuit que l’on utilisait pour attirer les mulets devant la roche où on allait s’installer. Cette strouilh était providentielle qui par son odeur et son gras rendait le poisson comme fou. Peupé avait confectionné une musette dans un morceau de voile de thonier. Elle servait à garder le matériel de rechange en cas de casse : plombs, flotteurs, hameçon, bas de ligne, etc… Peupé était extrêmement méticuleux. Tout le contraire de meumé qui était d’un m’en-foutisme incroyable. Avec elle, il y avait peu de chance qu’une vache trouvât son veau. Justement elle avait deux vaches qu’elle oubliait d’aller changer de place. Alors quand elles avaient fini de brouter l’herbe que la longueur de l’attache leur permettait d’atteindre, elles felzaient comme on disait alors, tirant sur la laisse, finissant par déplanter leur piquet et s’enfuyant à travers champs. Quelqu’un arrivait alors au bistrot en criant : Mariange, tes vaches ont felzé, elles sont dans le champ de Margot en train de lui bouffer du tout son herbe. Et meumée, coiffe à-dreuz - de travers - laissait son bistrot à la garde des clients pour aller récupérer la Blanchette qu’était une pure pie-noire et la Louisette qui était un croisement.

Peupé Benoît a été pour moi l’être le plus magnifique de ma vie bien que, hélas! je n’aie eu la chance d’en apprécier l’affection et le dévouement que seulement six ans et demi; il fut le 3ème mort de ma vie, mais à la différence des deux autres que je n’avais pas vu mourir, j’étais là quand il nous quitta. C’était un mardi soir. Il pouvait être 20 heures. Il y avait déjà des semaines et des semaines qu’il était alité. Depuis plusieurs années, il passait de nombreuses journées d’hiver au lit. On lui faisait des ventouses. C’était meumée ou ma tante Jeanne qui s’acquittait de cette tâche. Je les revois encore enflammant une boulette de coton hydrophile dans un bocal de verre que l’on s’empressait d’appliquer sur la peau du dos et qui agissait comme une ventouse. C’était censé “tirer la congestion” comme on disait alors. De quoi, il souffre, peupé? Si c’est grave…? Mais une angine de poitrine, mab, ça peut être mortel ! Une angine mortelle, vous rêvez ou quoi. Une angine, c’est pas grave, que j’ disais… J’en ai déjà eu plein et je suis pas mort. Oui mais elles n’étaient pas de poitrine… Pour peupé, c’est le coeur qui va pas…

Mais je savais que peupé, pour le coeur, il se posait là, lui qui l’avait gros comme comme ça. Il débordait d’amour à mon égard. Mon existence était peuplée de mille et une de ses petites attentions. Nous étions inséparables. Bien sûr, il y avait la pêche mais aussi les promenades dans la campagne des alentours du Bourg où il m’emmenait écouter le chant des oiseaux. Ecoute le chardonneret, mab… Il n’y a pas plus habile siffleur. Et l’alouette, tu l’entends… Regarde-là dans le ciel, elle fait du sur place… Son nid n’est pas loin. Viens on va essayer de le trouver. Ce sont des moments que l’on n’oublie jamais et qui peuplent ensuite toute votre vie comme autant de jalons sur lesquels vous vous retournez pour voir le chemin que vous venez de parcourir.

Ce mardi soir d’avril de l’année 1951, nous venons de finir le souper dans la cuisine située derrière la salle du bistrot. Mes parents sont rentrés de Madagascar quelques semaines plus tôt. Ma mère, hantée par une funeste prémonition, a insisté auprès de mon père pour revenir au plus tôt. Il est 20 heures… Peut-être 20h30. Soudain un cri… Un cri déchirant à l’étage.. .Une cavalcade de pas pressés dans l’escalier… Des pleurs… Et des gémissements… Des non et des c’est pas possible… Des supplications… Benoît… Benoît… Je rentre dans la chambre. Ma grand-mère tient son mari entre ses bras. On l’a redressé dans son lit. On lui a calé le dos avec des oreilles. Sa tête dodeline… C’est ma mère qui crie le plus fort… Elle hurle… Allez chercher le médecin… Benoît, tu vas pas partir… Reste avec nous… Papa… Papa, tu m’entends… Ma grand-mère ne pleure pas, ne hurle pas, ne panique pas, elle tente de retenir cette vie qui s’échappe, qui s’est déjà enfuie… Je ne pleure pas non plus… Je suis abasourdi par toute l’agitation dans la chambre… Quelqu’un dit qu’il faut que je sorte mais je ne veux pas… C’est mon peupé, c’est la première personne que je vois mourir, on va quand même pas m’en priver… Bien sûr que je suis triste, immensément triste, mais pas désespéré… Peupé ma tellement souvent dit qu’il allait partir un beau jour… Qu’il ne fallait pas pleurer… Que c’était comme ça la vie… Il fallait que lui file son dernier bout pour que moi je reste… A chacun son bout, disait-il. Si je tire trop sur le mien, c’est le tien qui va se tendre et risquera de se rempre avant l’heure… Sinon il n’y aurait pas place pour tout le monde sur la terre… Tu comprends. Et puis tu vois, mab, c’est quand même mieux que ce soit moi qui m’en aille le premier. Tu me vois rester après toi… Ce serait inhumain… Le docteur Romieux est arrivé. Il demeure trois maisons plus loin. Il a mis son stéthoscope sur le coeur de peupé. Tout le monde a retenu son souffle… Le silence après l’effervescence… Et puis le constat fatidique qui tombe inéluctable, irréversible : C’est fini…

Je n’entendrai plus peupé chanter ” Chacun sur son cochon, le coeur rempli d’émoi… ” comme il le fit un an auparavant à l’hôtel de la Marine lors du mariage de sa seconde fille, la tante Jeanne, avec l’oncle Mothé… Quel succès il avait eu! C’était un sacré chanteur, peupé Benoît. Il adorait ça, chanter. Il avait ses tubes qu’on lui réclamait. Surtout cette chanson antimilitariste apprise lors de son service militaire au début du siècle… Peupé, ce n’était pas un mouton, pas un de ces gars à s’allonger devant l’autorité, à dire béni oui oui à tout, à prendre ce que disaient les curés pour des paroles d’évangile. C’était un homme, un vrai, qui adorait la fête, boire des coups, chanter, défendre ses idées… Pas facile à vivre mais difficile à éviter… Quand il partait en piste, c’était huit jours sur le même bord. C’était mon peupé, mon peupé à moi, mon peupé comme on en fait pas, mon peupé Benoît…

Les choses après la mort de peupé Benoît ne furent plus jamais les mêmes pour moi. On avait descendu son corps pour l’exposer sur ses kabeleds (les tréteaux mortuaires) dans la salle du fond où le dimanche se réunissaient les joueurs de cartes invétérés, inconditionnels de la belote et du du dix de der, aficionados de la coinchée et de ses dix de manille ou incorrigibles passionnés d’aluette que l’on nomme chez nous le jeu de vache. A cette époque, dans tous les bistrots, chez Seph Guérin, chez Annie, chez Juju, chez Charlèze, on joue de cartes le dimanche matin, pendant que les femmes suivent la grand-messe. Les hommes, eux, du moins, les plus pieux ou ceux qui craignent leur kaerligère de bonne femme, ont assisté à la petite messe de 7 heures.

Peupé Benoît est exposé deux jours. On le veille deux nuits. C’est au cours de la première nuit que le tableau qu’il avait confectionné au début du siècle lors de son service militaire en Extrême-Orient ” Souvenirs de ma campagne de Chine ” où on le voit en quartier-maître dans un vignette au-dessus d’une photographie de la canonnière La Décidée sur laquelle il était embarqué, ce tableau accroché depuis 40 ans au mur de le salle, se décrocha brutalement, tomba avec fracas sur le sol, en faisant sursauter l’assistance des veilleurs. Le tableau sortit intact de cette chute, même le verre ne se brisa pas. Et chose encore plus étrange, on put le raccrocher immédiatement car la pointe fixée dans le mur et la cordelette au dos du tableau n’avaient pas rompu. L’interprétation des personnes d’un certain âge présentes à la veillée fut évidente : c’est à ce moment-là que l’âme avait quitté son corps. C’était le signe…

Malgré la disparition de peupé, dont l’enterrement fut suivi par une foule imposante - son bistrot-tabacs était quand même un des lieux de l’île parmi les plus fréquentés -, il fallait bien continuer à vivre, c’est-à-dire à respirer, à manger et à boire. J’avais essayé, alors que peupé n’était pas encore dans le trou de m’arrêter de respirer, pour voir comment c’était lorsqu’on mourait. Mais je ne tenais pas assez longtemps pour mener l’expérience à son terme. Et plusieurs fois, surpris par un membre de la famille, la bouche fermée, les joues gonflées, rouge à éclater, je fus contraint à l’abandon. Pour boire et manger, on le fit aussi lors des deux nuits de veillée de peupé et du casse-croûte qui suivit le retour du cimetière. On avait bien sûr invité la famille proche, les hommes de corvée qui avaient porté le cercueil, le conducteur du corbillard, employé par la mairie, qui s’occupait aussi du cheval préposé au service funèbre, le fosseyeur, le père Herpe. Ce fut un pièce de casse-croûte, meumée se faisant un point d’honneur à ce que ses invités soient si bien repus que le soir chez eux ils puissent se passer de dîner. Meumée pérorait souvent qu’on mangeait mieux à un enterrement en Bretagne qu’à un mariage à Paris.

A propos de mariages, il faut savoir qu’ils étaient avec les enterrements, de grands moments de rencontre. Même si parfois, ils finissaient mal; il n’était pas rare même que le soir, les libations abondantes ayant chauffé et surchauffé les esprits, ils s’achèvent en pugilats entre les membres de la famille du marié et ceux de la famille de la mariée. On se fâchait donc. Heureusement qu’il y avait donc les enterrements pour se défâcher. Les mariages donnaient aux enfants l’occasion d’acheter à la pharmacie, celle de Paul Romieux ou de Joseph Bihan, des cigarettes d’eucalyptus. A cinq ou six ans, on jouait à l’homme. Plus tard en vieillissant un peu, les cigarettes d’eucalyptus seront remplacées par les luxueuses Craven. J’avais de la chance car, habitant dans un bureau de tabacs, je disposais des meilleures cigarettes du monde. J’étais sacrément bien vu des copains de la bande. Et pour me faire encore mieux voir, je n’hésitais pas à chaparder par-ci par là quelques paquets de Pall Mall ou de Luky Strike.

Avec les souvenirs d’enterrements, ceux des mariages restent aussi profondément ancrés dans ma mémoire. Celui de ma tante Jeanne en avril 1950 reste mémorable. Je revois peupé Benoît chantant à tue-tête lors du déjeuner à l’hôtel de la Marine ainsi que son frère, l’oncle Jean-Michel, personnage truculent, debout sur une chaise s’époumonant face une salle croulant sous les rires déclenchés par ses pitreries irrésistibles. Je n’ai pas de souvenir du mariage de ma tante Annie la soeur de mon père, en novembre 1949, deux jours après l’arrivée du corps de l’oncle Maurice, leur frère, tué à Flessingue, en Hollande, le 1er novembre 1944, alors que, engagé dans les commandos fusiliers marins de Kieffer, il participe avec le commando franco-britannique N°4 à la libération de la presqu’île de Walacheren que les Allemands ont transformé en une véritable forteresse. Je garde une vague réminiscence du mariage du cousin de mon père Jean Goulletquer avec Maryvonne Orvoën le 10 mai 1948. Ce fut pourtant, aux dires de ceux qui y assistèrent, l’un des plus grands mariages de l’île. Les futurs entraient à l’église que la queue du cortège, qui s’était formé devant la conserverie appartenant aux parents de la mariée, ne s’était pas encore mis en branle. Toute notre famille Gourong y était : mon père, ma mère, mes grands-parents paternels, peupé Maurice et meumée Lisa, mes oncles, Yvon, Loïc, Michel et ma tante Annie que l’on peut admirer aujourd’hui encore sur les photographies en demoiselle d’honneur au milieu d’un groupe d’autres jeunes filles enrubannées dans de blanches robes longues. Sur l’une des photographies, je me retrouve en chemise blanche et culotte courte à la sortie de l’église, derrière un groupe d’adultes parmi lesquels le fils Jean de l’entreprise de transports Ménach et mon grand oncle maternel Pierre Tonnerre, donnant la main gauche à mon oncle Michel et la droite à un garçon inconnu dont nous ne saurons sans doute plus jamais le nom. La position sociale des Goulletquer, le père Michel, originaire de Pont-L’Abbé était la tête d’un gros cabinet d’assurance à Paris - il avait épousé lors de son service militaire qu’il fit au fort Surville de Groix Thérèse Grognec, cousine germaine de mon grand-père Maurice - et celle des Orvoën, originaire de Doélan, le père Joseph, qui lui aussi rencontra sa femme Jeanne Kersaho, alors qu’il faisait son service à Groix, ayant créé une usine de conserves dans l’île, avaient amené les familles à inviter tout ce que l’île comptait de notables. D’où la présence de Pierre Tonnerre, Firmin Tristant, des Ménach et de bien d’autres.

Les baptêmes n’étaient pas tristes non plus. Et les communions étaient prétextes à des fiestas. Je fis ma petite, celle que l’on disait privée, au printemps de l’année 1949 alors que l’île était encore sous le choc du naufrage du Robert Marie dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Une tempête s’était abattue sur les côtes de Bretagne sud dans la nuit précédente. Après une accalmie dans la journée, elle souffla de plus belle la nuit suivante. Beaucoup de bateaux dans les ports rompirent leurs amarres, partirent en dérive, ou échouèrent. A Keroman, plusieurs chalutiers subirent des dégâts alors que dans le bassin à flot de Lorient des pinasses furent envoyées par le fond. Mais le véritable drame eut lieu en mer. Le chalutier Robert Marie, chalutier en bois à moteur de 74 tonneaux, de l’armement Lafitte (Robert Lafitte était marié à une soeur de Paul Raude de Groix), démantelé par d’énormes paquets de mer, sombrait dans le sud-ouest de Penmarch aux premières heures du 1er janvier. Sur les 10 hommes d’équipage, seul un jeune matelot, Robert Layec, 18 ans, fut sauvé par le chalutier Ducouédic, commandé par un Le Grel, qui se trouvait dans les parages. Cinq des disparus habitaient Groix : le patron Pierre Raude, 35 ans, trois enfants (il est le neveu de Robert Lafiite), le second Laurent Guéran, 46 ans, 3 enfants (il est le beau-frère de Robert Lafitte), les matelots Pierre Bihan, 37 ans, 2 enfants, Hippolyte Peron, 46 ans, 3 enfants, Eugène Le Merlus, 6 enfants et le mousse Marcel Jégo 16 ans. Les autres, le chef mécanicien Joseph Dréano, 38 ans, 1 enfant, le second mécanicien, Achille Mainguy, 48 ans, 3 enfants, et Tugdual Guingo, sont des marins du continent.

Ce drame, qui n’aurait été selon l’expression consacrée qu’une fortune de mer parmi tant d’autres, aussi tragique fût-elle puisqu’elle laissait 7 veuves et 25 orphelins, défraya la chronique toute l’année qui suivit. La presse, locale mais aussi nationale, publia plusieurs articles et le journal à sensations Détective consacra un reportage à épisodes à la tragédie. Pourquoi cet intérêt? Parce que l’armateur Lafitte avait, dans un message émis d’un de ses autres navires et diffusé sur une fréquence d’ondes maritimes, accusé le Ducouédic d’avoir coulé son chalutier et affirmé que le matelot survivant Rober Layec avait menti. L’accusation était grave et sans preuve alors que la commission d’enquête avait conclu, comme la plupart des navigateurs professionnels d’ailleurs, à un naufrage pur et simple. Comme l’avait relaté le matelot survivant Layec, seule la tempête était responsable qui avait causé une voie d’eau. Y avait-il ou pas de ceintures de sauvetage à bord ? Etaient-elles en nombre suffisant ? La pompe ne fonctionnait-elle vraiment pas? Pourquoi les autres marins après la découverte de la voie d’eau n’avaient-ils pas, comme Layec, capelé leurs ceintures de sauvetage et sauté à l’eau ? Beaucoup de questions restèrent sans réponse. Malgré la plainte déposée par l’armateur Lafitte, l’affaire finit par se dégonfler mais l’attitude accusatrice de l’armateur avait quand même fini par instiller le doute dans l’esprit de quelques familles affectées par le drame et qui longtemps se demandèrent si vraiment il n’y avait pas eu abordage. La tragédie marqua tant les mémoires que Joseph-Stéphant Beudeff en fit près de vingt ans plus tard un récit romancé dans son ouvrage “Histoires de marins de Groix”.

En ces années cinquante-là, qui ouvraient sans que nul en eût vraiment conscience la première décennie des Trente Glorieuses, même si les fortunes de la mer n’étaient plus aussi nombreuses que lors des temps héroïques de la grand épopée hauturière (1850-1914), l’île continuait à vivre dans la crainte permanente des naufrages et des disparitions. L’océan tenait toujours son impitoyable épée de Damoclès au-dessus de la tête des familles insulaires ayant toutes, qui un père, qui un frère, qui un époux, qui un fils, embarqués sur les derniers dundees et pinasses de l’île ou sur l’un des chalutiers à vapeur du port de Kéroman. Il n’est pas anecdotique que, de ces dix premières années de mon enfance, ce qui demeure le mieux marqué et le plus prégnant dans ma mémoire, est la litanie des noms de bateaux ayant sombré corps et biens en pleine mer avec des marins groisillons à leur bord comme le Robert Marie, le Gay Lussac, l’Aliette Jacky, disparu le 31 mai 1952, et des noms de matelots de l’île enlevés par un paquet de mer ou passés par mégarde par dessus bord.

L’activité maritime, dont les fins connaisseurs de l’histoire de l’île subodoraient bien le déclin, ne semblait pas encore programmée à une mort inéluctable. Nous, les enfants de la guerre, nés entre 1939 et 1945, assistions, indifférents, passivement, à une entrée en léthargie qui d’une saison de pêche au thon à l’autre plongeait, d’une façon presque imperceptible, Port-Tudy dans une torpeur léthale. Chaque été, un, deux ou trois dundees ne réarmaient plus pour la campagne thonière et ce n’était pas les quelques rares pinasses, parfois des voiliers reéquipés avec une passerelle et un moteur comme le fut l’Angélus du Soir de mon grand-père paternel Maurice en 1948, qui allaient pouvoir combler les vides laissés par la disparition des thoniers à voiles. La pêche à Groix, dont l’agonie avait commencé sournoisement aux lendemains de la première guerre, se mourait, lentement mais sûrement même si l’animation qui régnait encore à Port-Tudy, où s’activaient voiliers, forgerons, charpentiers, pouvait faire illusion.

Décidément, si je dois relever une invariance dans cette décennie 45-55 où je vivais une prime enfance insouciante et heureuse, c’est sans doute aucun la mort qu’il me faut mettre en avant : la mort de mon grand-père Benoît, la mort de mon meilleur copain Jeannot, la mort de Rose Mahec, la mère d’un de mes plus proches camarades, la mort des dundees de l’île, la mort des marins du Robert Marie et de l’Aliette Jacky, sans parler de la mort des chats, des lézards et des oiseaux que nous exécutions avec la cruauté angevine de l’enfance à coups de lance-pierres, d’arbalètes et de pièges. Mais, au coeur de cet univers où la mort tenait une place d’honneur, dans la litanie de ces morts individuelles et particulières, il y avait cependant la vie, beaucoup de vie, plein de vie, un tourbillon de vie tournoyante, enivrante, virevoltante…

Nous la vivions, cette vie, en bande, avec tous les copains du Bourg,, une vie qui accordait une place de choix aux jeux : les jeux de dains (je n’ai a pas la moindre idée de l’origine de ce mot que nous donnions aux billes) dans le cimetière, les parties de tatahi (sorte de cache-cache) et de gendarme-voleur, les bagarres rangées avec les bandes des autres villages, surtout celle de Locmaria, la construction des cabanes dans les bosquets de landes et de genêts de la campagne proche; on me surnommait en ce temps-là Lulu la Cabane bien que l’on me donnât aussi du Lulu Pétu, du Pétus Blum (je n’ai jamais su l’origine de ces surnoms dont mon père aurait aussi été affublé). Il y avait aussi le jeu de meuraou (à l’origine aussi obscure et pour l’appellation et pour le jeu lui-même). La vie qui me souriait semblait bien belle en ce temps-là entre pardons de village, bénédiction de la mer, régates de thoniers, fêtes du 14 juillet avec mât de cocagne, courses de sacs, baquet russe, réveillon de Noël et tour des maisons le jour de l’ an pour souhaiter les voeux. Bonne année, bonne santé, le paradis à la fin de vos jours… Hé, tonton, mes sous, mes sous, tonton, tu oublies… Les étrennes nous amenaient dans les villages aux quatre coins de l’île.

Les jeudis après-midis étaient consacrés souvent aux séances de cinéma programmées au patronage paroissial où l’abbé Baron, l’un des vicaires, nous projetait, avec un appareil 9 mm assez bruyant et dont le mécanisme cassait assez souvent à notre désespoir le film. Nous manifestions alors bruyamment notre dépit, hurlant qu’il fallait réparer sur le champ la pellicule sous peine d’émeute. Nous avons vus quantités de films, des Laurel et Hardy, Buster Keaton, Charlot et des dessins animés. Tous en noir et blanc qui étaient à nos yeux les seules et vraies couleurs de l’émotion. Il nous fallut un peu de temps pour nous faire à la technicolor.

C’est dans la salle de ce patronage que se pressait, deux ou trois fois dans l’année, la foule des grands jours et des grands soirs, car il y avait comme dans les théâtres de la ville, des matinées et des soirées, lorsque la troupe amateur de comédiens et comédiennes y donnaient des pièces dont le nom des auteurs n’est pas passé à la plus modeste des postérités. Il s’agissait d’un répertoire de théâtre de patronage catholique où Les Mains sales de Sartre n’avaient aucune chance d’entrer. Qu’importe c’étaient de grands moments que j’ai vécus avec une intensité qui me donnait la chair de poule. Il faut dire que j’étais gâté car les enfants de nainaine Rose, particulièrement la cousine Mimie, excellaient sur les planches. Sa soeur Mauricette avait une voix pleine de naturelle et empreinte de sincérité. Son mari, Georges, boucher de son état, avait la faconde d’un Raimu et le cousin Maurice, leur frère, n’avait pas son pareil pour improviser. Il déclenchait l’hilarité générale dés qu’il se lançait dans un sketch à la groisillonne. Car il n’y avait pas que des pièces de théâtre mais aussi des spectacles à numéros successifs qui enchaînaient scènettes, chants, tours de magie, etc… Si dans notre famille il ne manquait pas de bêtes de scène, il y avait cependant dans l’île un comédien dont la réputation au niveau de l’île faisait jeu égal avec les grands noms du théâtre d’alors. Henri Magado, jeune homme célibataire qui vivait avec sa mère, aurait joué Knock avec un art consommé auquel Louis Jouvet lui-même n’aurait pas été insensible. Henri était un personnage lunaire, sorte de pierrot illuminé, toujours mal guindé, l’ossature légèrement déglinguée. Mais quelle présence scénique, quel sens de la répartie, quelle justesse dans les émotions, quelle puissance dans les intentions, quelle diction. Dés qu’il entrait en scène, le public applaudissait à tout rompre et ensuite retenait son souffle tout le temps de sa présence sur scène d’où il sortait sous une huée de bravos et de hourras. Je n’avais pas cinq ans, lorsque pour les besoins d’une pièce, où dans les cinq premières minutes la présence d’un enfant sur un cheval de bois était nécessaire, la cousine Mimie me fit embaucher. Elle avait convaincue ma grand-mère qu’un fois passées ces cinq minutes sur scène on me ramènerait à la maison. Je n’avais que 5 ans quand même et il ne fallait pas exagérer tout de même. Le rideau s’ouvrait alors que j’étais seul en scène avec Henri. Tonnerre d’applaudissements. Je croyais qu’ils m’étaient adressés. Cabot, déjà. Ce n’est pas rien à cet âge de se croire le centre du monde. J’ai continué à le penser. Cette ovation d’alors n’est pas étrangère à la vocation qui m’a amené depuis plus de 35 ans à rechercher la trouble émotion des applaudissements. Il n’y a rien de tel pour vous faire comprendre le plaisir du cabotinage et la scène reste quand même un lieu où il faut être un peu histrion pour aimer la tenir.

S’il n’y avait pas de séances cinéma le jeudi après-midi, souvent nous installions nos quartiers à Saint-Albin. Non, malgré l’appellation sanctifiée du lieu, il n’y avait pas de chapelle. Ni de village non plus. Saint-Albin, c’était à une cinquantaine de mètres au nord du Bourg, le dépotoir municipal. On disait le bourrier, la décharge. C’était le dépôt d’ordures, le vidoir de la communauté. Bien qu’en ces temps-là, on ne jetait pas grand-chose, les bouteilles étaient consignées, les emballages en plastique inexistants, on dépliait les clous usagés, on conservait le moindre petit bout de corde, les chaussures étaient ressemelées, les vêtements reprisés, on essayait de récupérer tout et rien, il fallait bien quand même se débarrasser, à contre coeur souvent, de tas de choses qui encombraient les greniers. Nous, les gamins, nous y trouvions notre plus grand bonheur. Ce n’était pas toujours facile à faire le tri car, comme en ces temps-là, il n’y avait pas de tout-à-l’égoût, il fallait aussi se décharger du contenu des pots de chambres, des seaux hygiéniques et des bailles. Pas très ragoûtant d’aller dégager, sous les excréments, une boîte de fer dont on avait aperçu un coin et dans laquelle on soupçonnaît un contenu tellement intéressant que nous allions pouvoir nous en faire un trésor. Car des trésors nous en trouvions. Un jour, une collection de revues illustrées au titre bien excitant : Régal. A l’intérieur, des femmes, des tas de bonnes femmes, belles, à poil ou en tenue affriolante, bas, porte-jarretelles, des guêpières. Pas d’homme, que des femmes, des canons des années cinquante. Quand vous avez 7 ou 8 ans, que vous tombez là-dessus, je peux vous dire que naissent des raideurs qu’il faut savoir masser pour qu’elles se détendent. Je ne sais plus qui était avec moi lorsque nous fîmes cette découverte, mais je peux vous dire que nous avons bien caché toutes ces revues, ancêtre de nos Lui, dans un bosquet de landes vers lequel, dès que nous sentions naître des petites démangeaisons, nous nous précipitions, les joues en feu, la tête vacillante, les sens en ébullition. Nous avions les pétoches qu’on finisse par nous surprendre. Nous prenions mille précautions pour ne pas être suivis. Mais nos ruses de sioux n’ont pas dû être un jour assez rondement menées, car un jeudi après-midi nous n’avons plus retrouver nos Régal. Nous avons soupçonné longtemps Armand le muet, cordonnier de son état, de nous les avoir chapardées car il passait lui aussi beaucoup de temps à Saint-Albin à récupérer des tacs de trucs, particulièrement du cuir sur de vieilles godasses. Il me faudrait un chapitre entier pour raconter ce que furent ces journées passées à Saint-Albin au milieu des détritus et des objets de rebut. Ces années-là qui succédaient les unes aux autres furent étaient tellement bien remplies que celle qui s’achèvait débordait sur la suivante qui s’annonçait aussi prometteuse en désennuis.

Je ne connaissais alors que Groix. Je n’avais nulle envie ni nul besoin de connaître autre chose. Cet univers-là me convenait tout à fait qui se limitait à ses côtes au-delà desquelles, si on n’y prenait garde, on pouvait se casser la pipe en tombant du haut des falaises. Et encore de Groix, je ne connaissais pas tout. Loin de là. M’étaient familiers la maison, la grande maison du Bourg, avec la salle du bistrot-tabacs toujours animée, l’étage avec les chambres sans eau courante - les W.C se résumaient aux seaux hygièniques et aux pots de chambre -, le grenier et ses pièces pleines de fatras et surtout de ” ça peut encore servir “, le Bourg lui-même autour de la maison, les copains de la bande du Bourg, l’école à trois cents mètres - la catholique bien sûr en guerre avec la laïque même si nous étions potes avec les chenapans qui posaient leurs fesses sur les bancs de l’école républicaine -, le dépotoir de Saint-Albin, terrain de jeux incroyable où nous apprîmes à nous mithridatiser contre tous les microbes possibles et inimaginables, autour du Bourg la campagne environnante avec ses bouchenads de landes, son daguen, ses sillons, ses sentiers, une plaine d’aventures idéale pour des jeux où il fallait tout inventer, créer, imaginer, les incursions dans les autres villages pour aller bonjourer la famille, la côte, celle d’Heno, du Relaz, du Gripp et de Pen Lann. Un peu Port-Mélite et Porz Quedoul, jamais les Grands Sables. Et puis Port-Tudy, l’aventure pure, l’éden interdit : ” Va pas jouer à Port-Tudy, parce que si tu reviens noyé à la maison, gare à ta couenne! ” vitupérait meumée Mariange.

Durant toute cette enfance, il n’y eut que deux abandons provisoires de ce territoire-là. Je ne sais pas lequel eut lieu le premier. Un été ma mère décida que j’irai en colonie de vacances à Camors sous la responsabilité de la paroisse qui organisait, depuis la fin de la guerre, des séjours sur la grande terre pour les garçons des écoles chrétiennes afin de leur faire profiter du bon air. Comme si celui de l’île n’était pas assez bon. Certains des colons ont pu aussi goûter à d’autres types d’airs que ne manquaient pas de leur prodiguer quelques séminaristes à la soutane leste. Même si je n’ai pas été abusé, je ne garde pas un souvenir impérissable de ce mois d’août à Camors où nous fûmes hébergés dans le grenier d’une école catholique où l’on avait jeté à même le sol des paillasses en grossière toile de jute emplies de paille. Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrr ! A cause de quelques incontinents, je ne vous dis pas l’odeur qui imprégnait ce grenier qui ne possédait que deux ou trois petites lucarnes. Il faisait une chaleur là-dedans.

Je quittai l’île une seconde fois pour une expédition bien plus agréable. Mon père avait décidé, après avoir goûté aux avantages de la navigation au commerce lors de son voyage retour de Madagascar, de naviguer comme lieutenant au long-cours. Au début de cette décennie des années cinquante, l’offre des places au commerce était nettement supérieure à la demande. Notre empire colonial, bien qu’il commençât à vaciller, s’étendait toujours de l’Afrique à l’Extrême Orient en passant par la Somalie, Madagascar, les comptoirs français des Indes, l’Indochine, autant de rivages lointains avec lesquels nous commerçions. Les embarquements au commerce étaient longs qui duraient parfois un an, voire plus. Entre deux voyages, les familles des marins, particulièrement celles des officiers, étaient autorisées à embarquer pour une croisière de deux ou trois semaines entre les ports de France. Depuis la Méditerranée jusqu’en Manche et même en mer du Nord, épouses et jeunes enfants vivaient à bord aux frais de l’armement qui en ces temps-là avait des largesses de princesse. Ma mère et mon petit frère Maurice s’étaient ainsi rendus à Marseille où ils avaient rejoint mon père sur un long-courrier des Messageries Martimes qui était remonté jusqu’ à Dunkerque où, après qu’il eut achevé son chargement, ils débarquèrent pour s’en revenir chez nous alors que le cargo repartait vers l’Indochine. Je n’eus le droit de suivre ma mère que pour une seule expédition dans les ports du Nord. Je passai 20 jours escalant avec le Saint-Marcouf, liberty-ship des Messageries, à Anvers, Dunkerque, Le Havre, Rouen, Boulogne-sur-mer, etc… Ce fut l’un de ces moments d’exception qui marqua de la façon la plus indélébile mon enfance et forgea à jamais ce goût immodéré du voyage et de l’ aventure. Je me réserve donc les premières pages du troisième chapitre pour évoquer ces souvenirs d’une autre époque, celle où naviguer au commerce voulait vraiment dire quelque chose…

Chapitre 3

Les Bourlingues de mon père au Long Cours

De cette escapade cabotée dans les ports du Nord, je peux en donner, à défaut d’une date précise, au moins l’époque où elle eut lieu. C’était au début de l’automne de 1952; en effet, le jour de mes neuf ans, le 11 octobre de cette année-là, je me trouvais à bord du Saint-Marcouf naviguant entre le Havre et Dunkerque. Alors que nous fêtions dignement en mer par un somptueux déjeuner cet anniversaire au carré des officiers, j’appris que dans la nuit, nous avions frôlé la catastrophe et échappé au drame.  Le cargo avait accroché une mine errante qui flottait entre deux eaux depuis la dernière guerre ; elle était restée plus d’une heure le long de la coque  contre laquelle elle venait  régulièrement cogner.  Comme ma mère qui dormait dans la cabine de mon père, je n’en sus rien sur  le moment ; dans la cabine passager de la coursive bâbord, qui servait d’habitude aux élèves officiers et qu’en leur absence  on m’avait attribuée, je goûtais à l’un de ces sommeils bienheureux d’enfance pendant que les hommes de l’équipage, qui la peur au ventre, qui la gorge nouée, qui la sueur perlant le long de l’échine, suivaient les évolutions de l’engin de mort, impuissants, se préparant à la plus funeste éventualité, parés à larguer les canots de sauvetage s’il avait explosé.Heureusement, alors que toute intervention humaine était impossible, la mine flottante se décrocha d’elle-même. Quel pot ! constatait le second capitaine, alors qu’arrivait sur la table mon gâteau d’anniversaire où scintillaient les flammes de neuf jolies petites bougies, on a eu sacrément chaud. Et bien, mon garçon., il s’en est fallu d’un rien que tu ne les souffles jamais. Allez vas-y. Fort ! Et d’un seul coup ! Poufffff ! Joyeux anniversaire.

En cet automne 1952, il y a déjà près de dix-huit mois que mon père navigue comme  lieutenant de pont à la Compagnie des Messageries Maritimes. Après les tragédies et les horreurs de la guerre, il a  bien fallu cinq ans pour que renaisse en France une flotte de commerce digne de ce nom. Au début de ces années cinquante  s’ouvre une ère qui  durera vingt ans durant et sera considérée comme un âge d’or de la marine marchande française. Un marin qui veut alors embarquer au commerce n’a aucune peine à trouver un poste sur l’un des centaines de cargos et paquebots battant pavillon de France et courant les mers du monde.

C’est par le plus grand des hasards que mon père a quitté la pêche pour la Marmar comme on appelle avec familiarité la flotte du long cours et du cabotage international. Alors qu’il rentre de Madagascar, où il vient de vivre sus generis une aventure peu banale, sur le cargo mixte Ville de Strasbourg des Messageries Maritimes sur lequel il a, en compagnie de ma mère et de mon petit frère,  embarqué à Tamatave à destination de Marseille, le commandant doit faire face à la défection d’un lieutenant tombé subitement malade et hospitalisé dans un hôpital de la ville. Ayant appris la présence à bord à titre de simple passager de mon père et su qu’il possédait un brevet de patron de pêche, il lui propose de suppléer à l’absence de cet officier de pont en acceptant d’assurer le poste. Bien sûr, précise-t-il, avec rémunération.

Mon père débarqua à Marseille, non seulement avec un pécule non prévu à l’embarquement, mais surtout riche d’une expérience qu’il  jugea enthousiasmante. Rentré à Groix, il se reposa quelques semaines et décida de quitter le monde de la pêche qui avait jusqu’alors le sien. Il écrivit à  plusieurs  compagnies de navigation en sollicitant un embarquement. Moins d’une semaine après, il  n’avait reçu que des réponses positives. C’est dire les énormes besoins en marins qu’avaient alors les Compagnies. Comme celle des Messageries Maritimes avaient été la première à répondre, qu’il avait apprécié l’ambiance qui avait régné sur la Ville de Strasbourg, il opta pour cette compagnie, fleuron de la Marine Marchande française, titre qu’elle partageait avec deux autres armements, les Chargeurs Réunis et La Transat.

Je n’étais pas peu fier de mon lieutenant de père que je contemplais, avec une émotion qui me nouait la gorge, en costume et casquette galonnés d’or sur les photographies qu’il glissait dans ses courriers pour la maison. Il avait belle allure à la passerelle de ces cargos sur lesquels il bourlinguait. Deux noms sont restés dans ma mémoire : le Saint Marcouf et le Vercors, deux liberty-ships sur lesquels il fit  la quasi-totalité de sa carrière au long cours, vers l’Océan Indien et Madagascar, les îles Kerguélen, les Indes où  la France s’accrochait toujours à ces fameux comptoirs dont nous devions en classe débiter par coeur les noms avec ceux des villes de préfectures de l’hexagone.  Pondichéry, Karikal, Mahé, Chandernagor , Yanaon nous plongeaient dans des rêves où se mêlaient exotisme colonial et aventure  romanesque. Mais la grande destination en Extrême-Orient des Messageries Maritimes restait l’Indochine déchirée par une guerre qui ne disait pas son nom - comme plus tard celle d’Algérie- mais dont l’objectif restait celui de conserver cette lointaine colonie dans le giron de la mère patrie. Des milliers de Français laissèrent  leur vie dans les rizières du Tonkin, les collines de l’Annam, les méandres boueux du delta du Mékong. Mon père y fit plusieurs voyages afin d’y transporter du matériel militaire, des vivres pour le soldats. Il participa même à une opération de transfert de prisonniers viêt-minhs depuis Haiphong jusqu’au bagne de l’archipel de Poulo Condor situé à 200 kilomètres des côtes de la Cochinchine ,comme la France avait nommé la partie méridionale du Vietnam. Je me souviens des angoisses de ma mère lorsqu’elle apprenait que la destination du prochain voyage de mon père était l’Indochine. La mort rôdait partout dans ce Vietnam à feu et à sang. Les tués ne s’y comptaient plus. Le conflit fera plus 15 000 morts dans les troupes françaises sans compter les disparus, les tués de l’armée vietnamienne  et des troupes coloniales qui se battirent aux côtés des soldats français. Je me souviens avec précision de la vive émotion que suscita dans l’île  la mort de Joseph Tromeleue, capitaine au long-cours de 41 ans, en poste à la station de pilotage de l’île de Hondau  où il faisait monter les navires de transport sur Haiphong. Après avoir été blessé et capturé, il fut achevé, avec les deux autres pilotes, par un commando viêt-minh. C’était le 2 janvier 1951. Cette disparition tragique, qui me glaçait les sangs ,alimenta toutes les rumeurs dans l’île. Il avait été découpé en morceaux  vivant. Non. Je l’ai entendu dire. Il paraît qu’il a été torturé à mort. C’est dire notre inquiétude lorsque nous savions mon père en Indochine. Heureusement qu’il gagnait bien sa vie.

Sa paye nous mettait à l’abri de bien des soucis matériels. Ces années-là, commerce  pour nous rima avec richesse. J’étais un gamin privilégié, mieux pourvu, me semblait-il, que les copains dont le père  trimait dur  à la pêche. Le mien de paternel visitait des tas de jolis coins du monde. C’est pas au tien que ça arriverait. Tiens, y a pas encore quinze jours, il était à  Port-Saïd. T’imagines.  Après demain, il boira un verre à Djibouti.  Lors de son dernier voyage, il  nous a ramené des Indes une mangouste empaillée  tenant dans sa gueule un cobra qui lui enlaçait le corps. Et cette parure d’éléphants sculptés dans un bois rouge achetée à Colombo dans l’île de Ceylan, c’est pas toi qu’aurait ça chez toi. Je leur mettais plein la vue aux gars de la bande du Bourg.

Quand j’allais à l’école Saint-Tudy, tenue par les frères de Saint Jean Baptiste de la Salle, située à Landost, à la sortie du Bourg, je passais devant chez meumée Lisa et peupé Maurice, les parents de mon père. Je m’y arrêtais quasiment tous les jours. Non seulement parce que je les adorais mais  aussi et surtout pour admirer  dans  leur salle à manger un immense planisphère en couleurs. Cette carte, ils l’avaient achetée, selon mon oncle Michel, le plus jeune frère de mon père, dans une librairie de Lorient. Elle trônait avec majesté sur la cloison qui séparait le couloir d’entrée de la salle à manger au-dessus d’un vieux coffre en bois où peupé ramassait ces bricoles dont il  disait que lorsqu’on en a besoin il faut les avoir toujours à portée de main. Elle en imposait, cette carte de tous les continents, océans et mers,  îles et archipels, fleuves et détroits, à une époque, où le monde ne se visitait encore pas à coups de vols charters, de billets low cost et de circuits lambdas de tour-opérateurs.

Moi, elle me transportait. Un jour j’étais à Port-Louis à l’île Maurice, le lendemain, à Singapour. Meumée piquait des petits drapeaux sur les ports où ses fils et son gendre avaient relâché et d’où ils lui avaient posté une carte. Haiphong ! Marseille ! Anvers ! Sydney ! Djibouti ! Dakar ! Regarde, mab, la belle carte que ton père et ton oncle Loïc m’ont envoyé de Saïgon. Ils s’y sont rencontrés par hasard. J’ai même reçu une photo où on les voit tous les deux attablés dans un bistrot de la rue Catinat. La rue Catinat, la plus célèbre rue de l’extrême orient, une canebière exotique avec ses magasins, ses hôtels dont le fameux Majestic. Saïgon, c’était aussi Cholon, le quartier chinois centre de tous les fantasmes, aussi envoûtant que celui du quai de la Fosse à Nantes ou le Quartier Rouge à Amsterdam. Je voyageais d’un bout du monde à l’autre,  en une fraction de seconde, à l’aide des petits drapeaux et des cartes postales où l’on apercevait un warf, une baie, un dock, une cale, une jetée. Et je me disais, c’est sûr, un jour, moi aussi, je partirai, j’irai là-bas. Et même plus loin encore. Comme si un lointain encore jamais atteint  existât dans la tête du gamin grand rêveur que j’étais qui devant le planisphère oubliait ou voulait ne pas croire que la terre était ronde.

C’est dire l’immense joie que fut la mienne lorsque ma mère m’annonça à la fin de l’été 1952 qu’au prochain retour de mon père en France elle m’emmènerait faire le tour des ports de la mer du Nord et de la Manche. D’habitude, c’était mon frère qui bénéficiait. de cette faveur C’était une tradition dans la Marine Marchande d’autoriser, lorsque les navires rentraient de longs voyages, épouses et enfants  des officiers à rejoindre leurs maris et à demeurer à bord le temps que duraient les escales en France. Aux frais de l’armateur. Autrement dit de la princesse car les armements en ce temps-là étaient généreux. qui avaient des caisses bien remplies. Ma mère avait déjà été rejoindre plusieurs fois mon père à Marseille, à Bordeaux, à Nantes, à Dunkerque, à Rouen ou au Havre. Elle gardait toujours un souvenir ému de ces deux à trois semaines à bord au cours desquelles le navire chargeait ses cales pour un nouveau voyage.

En ce début octobre de l’année 1952, le voyage pour Dunkerque que j’effectuai avec ma mère  fut pour moi inoubliable. Et il le demeure. Plus d’un demi-siècle plus tard, une foule de détails reste encore imprimée dans ma mémoire. Nous prîmes le bateau de Groix un matin de bonne heure. Nous montâmes dans le train en gare de Lorient pour Parsi Montparnasse au milieu de la matinée. Il fallait encore plus de 12 heures pour effectuer le trajet. Nous déjeunâmes et dinâmes au wagon restaurant. Nos billets étaient payés par la Compagnie. Et en première classe, s’il vous plaît. Le luxe total ! J’étais épaté . La SNCF, à cette époque du début des Trente Glorieuses, au cours desquelles Les Français  se mirent quantité de beurre dans les épinards, c’était  autre chose qu’aujourd’hui.  Bien sûr sur le plan de la vitesse, rien de comparable. Mais sur le standing, la comparaison  ne souffre pas La SNCF, compagnie d’état créée juste avant la guerre, soignait son image et tenait à respecter son rang. Les repas étaient dignes des grandes tables. Le décor des wagons possédait ce charme un des belles maisons bourgeoises. Il y avait des tentures rouges dans les compartiments et au wagon restaurant chaque table possédait sa petite lampe diffusant une lumière douce et chaleureuse. La vaisselle était en faïence, les couverts en argent. Nappes et serviettes estampillées Chemins de fer français. Le personnel était en costume maison et les garçons du restaurant n’auraient pas dépareillé dans les grandes brasseries parisiennes.

Les menus étaient sublimes qui comportaient trois ou quatre plats. J’ai encore le goût d’un potage minestrome absolument superbe. Et des desserts prodigieux. Nous ne bûmes pas de vin mais la carte est un florilège de crus les uns plus réputés que les autres. Nous prîmes notre temps pour déjeuner et dîner. Le voyage s’éternisait qui amenait le train à s’arrêter dans la moindre gare : Hennebont, Landévant, Auray, Vannes, Questembert, Redon… Et bien d’autres petites villes dont je ne souviens plus. Et comme ça jusqu’à Paris où nous sommes arrivés vers les 9 heures du soir. Quelle animation à Montaprnasse. Un tourbillon ! Dans la cohue, sur le quai où nous mîmes le pied, il fallait héler un porteur. Ils étaient nombreux. Et eux aussi en costume. Mais pas en nombre suffisant ce qui amenait des tensions entre les passagers pour s’assurer les services de l’un de ces portefaix qui se faisaient assez bien payer. Maman n’était pas une femme de tempérament. Elle subissait souvent les évènemenrts avec une résignation d’épouse de marin. Moi, du haut de mes neuf ans, j’aurais bien aimé joué au cador, au mâle, à l’homme,  fier de lui, sûr de son fait, mais là à Paris dans ce maelstrom où tout s’agitait avec frénésie, j’étais pas mal dans mes petits chaussons. A 9 ans, pour un petit gars d’une île bretonne, qui ne l’avait jamais encore quittée, du moins pas pour une destination aussi lointaine, Paris, c’était vraiment Paris. Le monstre ! Sodome et Gomorhe réunis !

 

 
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